Une jalousie du réel : "Écrire la vie", d'Annie Ernaux

Quand on relit les titres des récits et journaux publiés au fil des ans par Annie Ernaux, on est frappé par l’usage des déterminants, par leur absence parfois, par le caractère assez général de ces dénominations : Une femme, Les années, La Honte… On pourrait gloser longtemps sur ce qu’ils révèlent.

De même qu’on pourrait s’interroger sur les épigraphes de Genet, Rousseau ou Jean Rhys qui ouvrent La Place, Journal du dehors ou L’Occupation. Tous disent un déchirement nécessaire pour être.

Un déchirement nécessaire pour être

Déchirement que l’auteur évoque en parlant de Leipzig, où elle se rend peu après la chute du Mur : « J’ai l’impression de n’avoir pu offrir que ma ressemblance, je veux dire la ressemblance d’une déchirure et d’un passage entre deux mondes. Mon histoire d’enfant issue d’un milieu dominé, passée ensuite dans le milieu dominant, je la sentais proche de celle d’un peuple qui a désiré le passage à “l’Ouest”, mais se trouve actuellement dans le désarroi, l’absence de repères du passage. »

Toute l’œuvre d’Annie Ernaux peut se lire à l’aune de cet extrait : la « trahison » ,pour reprendre le mot de Genet qui définit l’écriture comme le seul recours dans cette situation ,est le moteur de l’existence et de la plupart des choix qui en découle. Dans le journal qu’elle tenait déjà en 1963, Annie Ernaux écrivait qu’elle « vengerait sa race ». Entre race et classe, la différence est d’importance mais on se doute que l’écrivain n’emploie pas ce terme si connoté à mauvais escient. Sa « race », c’est d’abord ce père dont elle raconte le trajet dans La Place. C’est Yvetot et son quartier ouvrier, dont se moquent un jour des étudiants d’extraction bourgeoise, suscitant ce sentiment d’humiliation qu’elle analysera dans La Honte.

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« Écrire la vie »

L’écriture d’Annie Ernaux doit autant à Sartre – pour la lucidité parfois cruelle – qu’à Bourdieu à qui elle rend hommage dans l’un des textes que l’on trouvera dans cette édition très riche. Le projet qu’elle mène depuis Les Armoires vides a pour but d’explorer un être, elle en l’occurrence, mais souvent mis à distance par un « elle » ou par des commentaires qui éloignent celle qui vit de celle qui pense et écrit. Le texte de présentation résume cette intention :

« Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Par-dessus tout, la vie telle que le temps et l’Histoire ne cesse de la changer, la détruire et la renouveler. »

Mais ce ne serait rien dire de ce livre que de taire l’émotion qui nous prend, lecteur, devant ces textes. D’abord parce que sans chercher à se montrer comme le font trop d’autobiographes, elle ne cache rien d’elle et pose avec clarté la question de la décence : « La dignité ou l’indignité de ma conduite, de mes désirs, n’est pas une question que je me suis posée en cette occasion, pas plus que je ne me la pose ici en écrivant. Il m’arrive de croire que c’est au prix de cette absence qu’on atteint le plus sûrement la vérité. »

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Un parcours dans lequel on se reconnaît

Qu’on soit un homme ou une femme, que l’auteur raconte un avortement dans L’Événement, ou la jalousie, dans L’Occupation, on se sent pris dans une relation et touché au plus vif. « Le geste d’écrire, note-t-elle dans un passage de L’Occupation, c’est comme planter des aiguilles ». Et on se sent en effet pris dans un envoûtement. On se reconnaît dans les photos ordinaires qui ouvrent ce volume « Quarto », quand bien même on n’a jamais vécu en Normandie ou mis au monde des enfants.

On se reconnaît dans le parcours de cette femme jamais indifférente au monde dans lequel elle vit, et dans les signes ordinaires qu’elle décrit dans Journal du dehors. On a été cette personne sur la plage, page 22 : « Toute l’adolescence est là, dans ce grand vent des après-midi solitaires, en province. Dans ce trou des après-midi, il y a le temps à l’état pur, la mort. » Puis vient le mal-être qu’elle éprouve quand, jeune épouse, elle ne se sauve que par la littérature et ses enfants.

Ces années de maternité, à Annecy, sont celles qu’elle décrit dans ce roman qu’est La Femme gelée, le dernier avant qu’elle ne se consacre aux siens, à elle. Des années stériles : « Comment ai-je pu vivre de 1963 à 1972 sans écrire, c’est comme si j’avais fermé un placard, avec interdiction de l’ouvrir. » Écho au premier récit publié, Les Armoires vides

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Une pure construction ?

Le volume « Quarto » est une œuvre singulière. D’abord parce qu’on n’y trouve pas de table des matières. On lit les textes dans une sorte de continuum qui est celui d’une vie. À un moment, dans L’Occupation, l’auteur se demande si on ne pourrait pas donner un titre aux moments de sa vie pour la maîtriser, comme on le fait pour des passages littéraires à l’école. Ce continuum ne suit pas la chronologie habituelle dans les éditions complètes, celle des publications, mais celle de l’existence.

De l’enfance à l’âge qu’elle a quand elle écrit Les Années, Annie Ernaux rend une existence parmi d’autres, avec en écho les mots, les rituels, les transformations de l’espace qui lui donnent sens ou forme.

Et puis cette phrase terrible clôt le photo-journal proposé en ouverture : « Et si croire que je suis venue au monde pour écrire était une pure construction ? Au fil des années ? »

À lire ou relire ces pages, on trouve la construction bien belle et jamais vaine.

Norbert Czarny

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Annie Ernaux, Écrire la vie, « Quarto », Gallimard, 1088 pages, 2011.

À signaler la parution de L’Atelier noir, aux Éditions des Busclats, un « journal de peine » qui sert de travail d’exploration avant l’écriture.

L’Autre Fille, d’Annie Ernaux, par Patricia Delahaie.

 Un numéro de « l’École des lettres » est consacré à Annie Ernaux.

Entretiens vidéos avec Annie Ernaux sur le site de l’INA.

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Norbert Czarny

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