Vers les îles en tapis volant

RENTRÉE LITTÉRAIRE. Patrick Deville est hypermnésique. Alors il écrit, il classe, il voyage et relate. Dans Fenua, il part en Polynésie. Dans Le tapis volant de Patrick Deville, il répond à la journaliste et éditrice Pascaline David sur son parcours, ses carnets, les écrivains voyageurs qui le fascinent… Aussi précis que passionnant.

Par Norbert Czarny


Quand Pascaline David lui demande s’il a choisi ses études pour devenir écrivain, Patrick Deville répond simplement « J’ai choisi d’être écrivain ». Puis il précise : « C’est une décision d’enfant : brutale, définitive, irrévocable ». Ce n’est plus l’enfant penché sur les livres, et en particulier ce tapis volant qui répond, mais il y a encore beaucoup d’enfance dans cet homme. Il peut s’émerveiller, il éprouve du bonheur à découvrir, à apprendre, il le fait par les livres, par les voyages et les rencontres qu’ils suscitent, par la contemplation voire la méditation. Pas n’importe laquelle : celle qui, chaque 21 février, l’amène à mettre en ordre tout ce que sa mémoire a retenu, en vrac. Patrick Deville est hypermnésique. Pour qui ne retient pas quelques vers, c’est un rêve, mais ce « don » a son revers. On retient tout et même n’importe quoi. D’où l’importance du penser/classer, pour reprendre les infinitifs catégoriques de Georges Perec.
Classer, c’est aussi écrire ce vaste ensemble désormais intitulé projet Abracadabra. Douze romans sans fiction, avec des personnages ayant réellement existé, parlé, écrit, mais que l’auteur-narrateur se garde bien de faire parler comme des marionnettes. Dans Fenua, son huitième « voyage », Patrick Deville part en Polynésie. Fenua signifie « pays ». Plus de trois cents îles minuscules, qui, réunies, formeraient un territoire grand comme la Corse, sont dispersées sur un espace vaste comme l’Europe. Cette forme étoilée vient justifier un roman tout en éclats, éparpillés. Il s’inscrit ainsi à l’opposé de la forme linéaire adoptée pour Peste & Choléra. Celui-ci s’inspirait du genre littéraire des vies, sur le modèle de celles écrites par Marcel Schwob ou Pierre Michon, pour retracer le destin d’Alexandre Yersin qui éradiqua le virus de la peste.
Pour qui n’a jamais lu Deville, pas davantage Pura Vida en 2004 que Peste & Choléra qui l’a rendu célèbre, des précisions s’imposent. Ses entretiens avec la journaliste et éditrice Pascaline David, aussi précis que passionnants et rassemblés dans Le tapis volant de Patrick Deville, éclairent le parcours de l’écrivain, depuis l’ensemble publié chez Minuit jusqu’à ce projet qui devrait arriver à son terme dans dix ans.
Disons pour aller vite que Patrick Deville accomplit un double tour du monde, le premier partait de l’ouest vers l’est, avec comme pivot Taba-Taba1, son « roman français » le second part vers l’ouest et c’est Amazonia, suivi de Fenua, avant d’autres étapes. Tout est construit, les notes existent. Deville remplit des carnets ; il craint de les perdre, et il a sur ce thème des réponses inquiètes.
 

La route entre les deux grands océans

Le projet a une date de départ, 1860. Les distances rétrécissent alors grâce au canal de Suez. Panama suivra, qui ouvrira la route entre les deux grands océans. Chaque roman commence vraiment sous le Second Empire, souvent à Saint-Nazaire, la ville de l’écrivain, et s’achève de nos jours. Les tourments de l’Afrique, la tragédie cambodgienne sont présents, parfois motifs du voyage et de l’écriture : Kampuchéa débute avec le procès tant attendu des chefs khmers rouges. Mais l’histoire est plus ancienne et ici, l’Île de Pâques et ses statues énigmatiques marquent le début de la traversée vers la Polynésie.
Fenua rassemble des rêves. Celui de Julien Viaud, bientôt Pierre Loti sur les traces de son aîné, Gustave Viaud, dont le narrateur décrit les photos prises en 1860. C’est aussi le rêve de Bougainville. Il arrive dans ces îles qu’il appelle la Nouvelle-Cythère. Diderot propose un fameux dialogue, ayant à voir et pas, avec ce bon sauvage qu’on imagine. Les paroles du vieillard tahitien restent vivantes : « Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. »
C’est aussi le rêve de Stevenson, qui a écrit son Île au trésor avant même de voir les lieux. Celui de Melville, de Segalen et bien sûr de Gauguin, qui est au cœur du roman, à tous égards. Un Gauguin ne cessant de se revendiquer comme sauvage, qui veut « vivre en sauvage » et dont l’écrivain dit qu’ « il est venu jusqu’ici [à Tahiti] dans l’espoir de trouver la sauvagerie en peinture ». Van Gogh est dans l’ombre, ou la lumière, c’est selon, à la fois frère et contraire parfait du peintre qui a commencé à Pont-Aven.
 

Glorieux vagabonds

Lire Deville, c’est retrouver une série d’hommes qui passent et vont, comme Alexandre Yersin, Malcolm Lowry, Cendrars et bien d’autres. Il en montre certains, vers le milieu de l’année 1890 :

« Depuis mon tapis volant, à une altitude satellitaire,
je localisais tout en bas ma petite bande des glorieux vagabonds. En mai 1890, Loti est de retour à Istanbul et
Ky Dong toujours à Alger pendant qu’un soir ensoleillé de ce joli mai à Paris, Théo Van Gogh arpente inquiet un quai de la gare de Lyon, il attend Vincent sorti de l’asile de Saint-Rémy qui a tenu à voyager seul. Un mois plus tard, en juin 1890, pendant que Rimbaud est à Harar, Brazza et Conrad naviguent sur le fleuve Congo, chacun à bord de son petit vapeur pendant que Yersin embarque à Marseille pour son premier départ vers Saïgon. »
 

Des écrivains, des explorateurs, des savants forment cette petite bande parmi d’autres, puisque chaque roman a la sienne. On trouve rarement des politiques, encore qu’ici, inévitablement, des questions surgissent qui ont à voir avec la colonisation. Simenon en dresse un tableau accablant dans Touristes de banane. Loti, Segalen, Gauguin ou Gerbault, que l’auteur qualifie « d’anticolonialistes réactionnaires et passéistes », sans qu’aucun terme ne soit négatif, dénoncent l’emprise de l’Europe, la destruction d’un monde qui se passait de notre « modernité » et désormais proche de la catastrophe écologique. Le rêve s’est transformé en cauchemar, et il n’y a qu’à prononcer le nom de Mururoa pour mesurer les dégâts d’une présence française. Tahiti est l’un des lieux qui reçoit le plus de subventions de l’État. Une manière comme une autre de se dédouaner.
Fenua, comme les précédents romans de Deville est un texte politique. Non pas au sens étroit d’un engagement, d’un parti pris, mais en ce qu’il considère l’état du monde sans fard, mettant en relief la complexité des situations sans forcément chercher ou, pire, donner une réponse.
L’époque est au « sujet », et si possible « d’actualité ». Deville a une autre visée : « Je trempe la planète en permanence dans le temps », et il le fait à une toute autre échelle que le présent. « Vision satellitaire » dit-il et écrit-il. Tapis volant aussi : tout a commencé avec l’enfance : « J’avais de mon côté emprunté le tapis magique de ma première lecture d’enfant, rejoint l’île en un clin d’œil, puis j’étais entré dans la machine à remonter le temps inventée par mon père pour son numéro de clown au théâtre du Lazaret de Mindin. J’avais réglé la molette sur l’année de l’arrivée de la Boudeuse de manière à les attendre sur place. » Les mots de Bougainville, ces « basses vergues » et « mâts de hune », on laissera le lecteur s’en emparer. Ouvrir ce livre et passer un moment en littérature reste l’un des plus beaux moyens de transport.

N. C.

 
Patrick Deville, Fenua, Éditions du Seuil, 368 pages, 20 euros.
Le tapis volant de Patrick Deville : entretien sur l´écriture avec Pascaline David, Éditions du Seuil, Diagonale Éditions, 175 pages, 18 euros.
1 – https://actualites.ecoledeslettres.fr/litteratures/roman-contemporain-litteratures/taba-taba-de-patrick-deville/

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Norbert Czarny

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