« We need to talk about Kevin », de Lynn Ramsay

Les massacres perpétrés dans les écoles par des adolescents depuis une dizaine d’années font découvrir au monde avec stupeur qu’il a donné naissance à une génération insatisfaite, dont la violence incontrôlable rend perplexes sociologues et éducateurs. Le cinéma s’interroge également avec acuité sur ce phénomène.

Gus Van Sant dans Elephant (2003) rappelle la tuerie du lycée de Columbine et tente de reconstituer les motivations de ces enfants meurtriers, tandis que dans Paranoïd park (2007), il montre jusqu’où peuvent aller leur inconscience et leur sadisme. Lynn Ramsay remonte plus loin : elle examine le rôle de la mère dans le cas d’un enfant qui, dès sa petite enfance, se montre pervers et agressif.

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Un récit cruel et particulièrement ambigu

Cette cinéaste peu prolifique, mais qui frappe toujours fort et juste, s’intéresse tout particulièrement aux êtres plus ou moins déviants. J’avais personnellement été très impressionnée par Ratcatcher en 1999. We need to talk about Kevin offre au spectateur une énigme. Faut-il voir dans ce film un thriller fantastique sur le thème de l’enfant diabolique, du genre de La Malédiction de Richard Donner (1976) ? Une étude psychologique des pannes de l’instinct maternel, mises en évidence par Elizabeth Badinter dans L’Amour en plus ? Ces pistes doivent être peu à peu abandonnées, laissant subsister un récit cruel et particulièrement ambigu.

Le film commence alors qu’Eva (Tilda Swinton), rejetée par tout son voisinage, tente péniblement de survivre à une tragédie qui ne nous sera révélée qu’à la fin. Seul le rouge qui, à diverses reprises, va envahir l’écran l’annonce symboliquement. La cinéaste engage alors un montage parallèle de flash back qui tente de reconstituer la genèse de cette situation. Les séquences du présent, terne et réaliste, alternent avec les scènes traumatisantes de la vie de famille passée.

Essayant de se remémorer sa maternité et l’enfance de Kevin, Eva ne peut évoquer que des souvenirs de souffrance et de conflit. A-t-elle été une mauvaise mère ? A-t-elle manqué de patience, d’amour ? A-t-elle maltraité Kevin ? Ou a-t-elle été complètement désarmée devant un cas exceptionnel ?

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Un drame familial

Adapté du roman de Lionel Shriver, We need to talk about Kevin, le film n’a obtenu aucune distinction au Festival de Cannes 2011 alors que tout le monde s’accordait à penser que le prix d’interprétation féminine revenait à Tilda Swinton. Elle est en effet bouleversante dans ce drame familial, remarquablement mis en scène. Sa longue silhouette et son jeu très physique qui affichent une maladresse foncière et une véritable impossibilité à communiquer apparaissent comme le premier élément d’explication. Le sacrifice fait à son premier enfant de sa vie professionnelle et de ses ambitions personnelles est le second. D’autant plus que la maternité ne lui apporte que déceptions. Du coup, l’amour de cette mère a du mal à s’épanouir devant un bébé qui hurle sans arrêt, un enfant qui défie sa famille en faisant les pires bêtises et un adolescent à la limite du sadisme.

Sa solitude et son désarroi font peine à voir. Une scène frappante la montre s’attardant avec soulagement près d’un chantier avec la poussette de son bébé, de manière à couvrir par le bruit d’un marteau-piqueur les cris de son enfant. C’est par de telles notations, d’une éloquence muette et glaciale, que la cinéaste, sans aucune concession à l’émotion, analyse les symptômes cliniques de ce rapport maternel pathologique, irrémédiablement manqué d’emblée.

Mais n’est-ce pas le seul point de vue d’Eva qui nous est imposé ? Ces faits ont-ils été réels ou sont-ils des souvenirs-écrans reconstruits par une mémoire sélective? Quoi qu’il en soit, très vite la relation se révèle uniquement binaire : dans le conflit entre la mère et le fils, guerre psychologique sourde et d’une rare violence, la petite sœur n’a rien à voir. Quant au mari (John C. Reilly), qui correspond en apparence au modèle de l’époux parfait et du père idéal, il a tendance à éluder le problème, d’autant plus que son fils se montre sous son meilleur jour avec lui. Aveugle, sans inquiétude et peu concerné par les timides tentatives de discussion de sa femme, il ne sait que rejeter sur elle la responsabilité de la situation.

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Un étouffant face à face

La mise en scène est destinée à provoquer le malaise : avec ses ellipses troublantes dans le fil de la narration, et le cadrage, qui enferme littéralement Eva et Kevin dans le champ de cette maison, dont le père et la sœur sortent sans cesse, elle souligne le caractère étouffant de ce face à face.

La bande son aussi, où les notes douces et gaies laissent sourdre par moments des sonorités grinçantes, contribue à créer un climat d’angoisse, qui croît au fil des regards intensément hostiles de la mère et du fils. Les jeunes interprètes de Kevin sont remarquables, que ce soit Jasper Newell, dans le rôle de l’enfant, ou l’étonnant Ezra Miller, sournois et ironique à souhait dans le rôle de l’adolescent. Déjà remarqué dans City Island, de Raymond de Felitta (2009), il joue un rôle très fort de jeune drogué dans Another happy day, de Sam Levinson, qui sortira cet hiver.

We need to talk about Kevin n’apporte aucune des réponses attendues, et ce mystère que le film encrypte fait sa force. On ne saura pas si Eva a donné naissance à un psychopathe, ou si elle a été une mère indigne pour cet enfant acharné à se venger. Mais quel parent n’a éprouvé un jour devant sa progéniture un sentiment d’inquiétante étrangeté ? Partageant secrètement la culpabilité d’Eva, nous regardons ce film, abasourdis, éprouvés, bouleversés par la dureté de cette relation, qui, malgré son caractère exceptionnel, nous concerne tous.

Anne-Marie Baron

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Anne-Marie Baron

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