Zola et la Commune (1871-1872)

Commune de Paris
La rue de la Paix après la fusillade du 23 mars 1871, place Vendôme, à Paris. «L’Événement illustré» © CR, «l’École des lettres».

Faut-il commémorer la Commune ? À l’occasion du cent cinquantième anniversaire de l’événement, la question a opposé certains hommes politiques et agité les médias et on a pu entendre ou lire des jugements définitifs sur l’attitude de Zola.
Pierre Nora, dans L’Obs (n° 2945 du 8 au 14 avril 2021,  p. 60), rappelle qu’il existe une « légende noire » de la Commune qui « voit le peuple comme la populace. C’est l’idée que tous les intellectuels de l’époque se faisaient de la Commune, Flaubert, Sand et même Zola… Pour eux, c’était la racaille. » Jean-Luc Mélenchon, sur France Culture, regrette que « même Zola » ait parlé d’une « saignée nécessaire » à propos de la Commune.

On lit bien dans La Débâcle : « C’est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre, c’est la vie qui ne peut pas être sans la mort. » Mais ce jugement ne résume pas toute la pensée et toutes les prises de position de Zola sur la Commune, d’autant plus qu’il est formulé par le personnage exalté de Maurice au moment de mourir « emporté par le grand rêve noir qu’il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la vieille société détruite, de Paris brûlé, du champ retourné et purifié, pour qu’il y poussât l’idylle d’un nouvel âge d’or » (La Débâcle, IIIe partie, chap. VIII [i]).
Et si « même Zola » a mal jugé la Commune, on ne peut pas pour autant l’assimiler à Flaubert ou Goncourt comme le fait Pierre Nora, reprenant une antienne qui trouve son origine dans l’essai de Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune (Maspero, 1970).
Émile Zola en 1870.

Pour s’en convaincre, il suffit de revenir aux textes et notamment à ses articles de l’époque. Chroniqueur parlementaire en 1871-1872, Zola a donné de l’affrontement entre la Commune et l’Assemblée nationale de Versailles une vision contrastée, à la mesure de la complexité de l’évènement. Elle ne peut pas être résumée en une phrase : les observations suivantes souhaitent en rendre compte aussi objectivement que possible.
Pendant les premiers jours de la Commune, dans La Cloche (journal républicain modéré paraissant à Paris), ses jugements sont nuancés. Il interprète « l’émeute » comme une réaction de « Paris » (un Paris républicain, dont il donne une image systématiquement positive, idéalisée) au sort injuste que lui inflige l’Assemblée monarchiste : « que demain on satisfasse au légitime orgueil de Paris, qu’on lui rende la liberté et la confiance du pays, et vous verrez Paris, le vrai Paris, chasser l’émeute et redevenir la grande ville du bon sens et du patriotisme » (22 mars 1871) ; « cette grande et noble ville, encore toute secouée de ses cinq mois de siège, […] n’a peut-être eu, dans sa longue souffrance, un dernier accès de fièvre que pour augmenter nos libertés » (28 mars).
Surtout, si pour lui « l’insurrection » de la Commune est le fait de « factieux » (26 mars 1871), la guerre civile qui la suit est voulue par l’Assemblée : « Entre les factieux de l’Hôtel de Ville et les intolérants aveugles de l’Assemblée, la France gît, saignante, frappée au cœur, se débattant dans les dernières convulsions de la mort. Et, certes, si l’histoire dit un jour que l’insurrection a poussé le pays dans l’abîme, elle ajoutera que le pouvoir régulier et légal a tout fait pour rendre sa chute mortelle » (25 mars). Il écrit même, le 29 mars : « Il ne me déplaît pas que Paris ait affirmé par une insurrection ses volontés. » Il dénonce « l’acharnement de l’extrême droite » contre « les républicains de Paris » et met en garde Thiers, alors chef du pouvoir exécutif : « dans huit jours, au lieu de la terreur rouge, nous aurons la terreur blanche » (6 avril) ; « les gens de Versailles auront du sang jusqu’à mi-jambes pour rentrer ici, et longtemps ils garderont aux talons la boue sanglante des routes » (8 avril). Il est scandalisé par « l’exécrable tuerie » ordonnée par l’Assemblée de Versailles : « Paris, désormais, aura son funèbre anniversaire, son jour de jeûne et de larmes, le jour où des obus français sont tombés sur l’Arc de triomphe, en tuant des enfants et des femmes » (10 avril).
Exécution des insurgés pris les armes à la main dans les cours de la caserne Lobau, à Paris, « L’Événement illustré », n° 11, 1871 © CR, «l’École des lettres».

Sa condamnation de la Commune est beaucoup plus nette dans les articles (non signés) du Sémaphore de Marseille, adressés à un autre public. Il s’y montre surtout hostile aux « meneurs du 18 mars », des « dictateurs », des « têtes folles qui ensanglantent Paris » et qu’il faudrait enfermer dans les hôpitaux pour aliénés : « le devoir de la patrie est d’aviser à envoyer ces malheureux, dans le plus bref délai, à Charenton et à Bicêtre ». Il espère que « le Paris honnête se lèvera enfin et aidera Versailles à mettre ces misérables à la raison » : « Espérons que demain la sottise et l’infamie deviendront de la folie furieuse et que la coupe s’emplira enfin, et que le dégoût montera aux lèvres des hommes égarés dont la Commune fait des espions et des voleurs. Elle doit tomber plus encore sous l’indignation et la colère publique que sous les balles de Versailles. »
Il faudrait ainsi « dégager de la masse » des « vrais ouvriers » ceux qui les mènent au désastre, « un petit noyau composé d’intrigants qui essaie simplement de se créer une position dans le sang français, et de têtes mal construites qui croient naïvement se battre pour le triomphe de la vérité et de la justice. Je ne parle pas des chenapans, des repris de justice, trouvant à satisfaire leur goût de l’assassinat, ni des mercenaires cosmopolites qui se prêtent à toutes les guerres civiles » (21 avril 1871). C’est cette vision, très idéologique et partagée par la plupart des écrivains contemporains, qu’il réactivera dans Jacques Damour (une nouvelle de 1880) et La Débâcle (1892).
Plus tard, il tente de faire partager à ses lecteurs marseillais « l’horreur » qu’il a éprouvée le 28 mai lors d’« une longue et navrante promenade » dans le cimetière du Père-Lachaise où se sont déroulés les derniers combats : une « boucherie » l’a transformé en « un charnier, bouleversé par la mitraille, taché de sang ». Les communards, massacrés, sont encore pour lui les principaux responsables de cette horreur : « Cette barricade faite de tombes restera dans mon esprit comme le comble de l’épouvantable désastre, comme l’image de cette émeute qui, après avoir incendié une ville, est allée réveiller les morts, les arracher à leur éternel repos, avant de mourir elle-même et de disparaître dans la malédiction universelle » (2 juin).
Il ne manque pas, toutefois, de relever la différence de traitement entre les morts : « Pendant qu’on rend hommage aux victimes, les assassins sont brouettés au cimetière. […] on s’est décidé à se servir des casemates comme de fours énormes ; on a ouvert des cheminées par le haut, et l’on a ensuite mis le feu aux cadavres qui ont cuit sous terre. Tout cela est horrible. Et pendant que les orgues jouaient, que les fidèles s’agenouillaient devant les superbes catafalques, je songeais à ces morts affreux, à ces morts à demi pourris qu’on brûle comme un tas d’ordures malsaines ; pour ceux-là, le châtiment commence même dans leurs cadavres » (11-12 juin).
« L’Événement illustré », 1871 © CR, «l’École des lettres».

Après l’écrasement de la Commune, il critique la répression conduite par l’Assemblée de Versailles. Il ne supporte pas que « les élus du suffrage universel décident si tel ou tel insurgé doit être fusillé » (23 juin). Le 15 août il assiste au conseil de guerre devant lequel comparaît Courbet et s’y trouve « très mal à l’aise » : il veut sauver « ce grand artiste » et, plus généralement, il demande « un peu de pitié pour ces malheureux » que l’on condamne si rapidement et si sévèrement. Il dénonce les « anciens fonctionnaires bonapartistes qui viennent entendre juger la queue de l’Empire, cette Commune qui est la résultante immédiate de nos quinze années de honte ». Il plaint même « les malheureux et les misérables qui ont siégé à l’Hôtel de Ville » : ils « n’étaient pas les maîtres du mouvement, endossaient la responsabilité des crimes de la masse et étaient fatalement portés à l’incendie et au meurtre par le flot hurlant de la foule » (ainsi apparaît dans son discours un autre schème idéologique qui voit les « meneurs » dépassés par la violence incontrôlable de la foule qu’ils ont eux-mêmes mobilisée – ce sera le cas pour le révolutionnaire Étienne dans Germinal). On ne devrait donc condamner que « ces fous furieux comme ce Raoul Rigault ». Dans L’Année terrible, Victor Hugo fait la même distinction :

« S’il faut frapper, frappez en haut, et non en bas.
Si Rigault fut chacal, on a tort d’être hyène.
Quoi ! jeter un faubourg de Paris à Cayenne !
Quoi ! tous ces égarés, en faire des forçats !
Non ! je hais l’Île-aux-Pins et j’exècre Mazas. »

Dans les mois qui suivent, Zola manifeste plus fortement son opposition à l’Assemblée revancharde qui refuse de lever l’état de siège (1er septembre) et qui rejette « un projet de loi demandant une amnistie pour les insurgés qui ne sont pas condamnés pour des délits de droit commun » (14 septembre). Il critique l’attitude des militaires et des conseils de guerre, demandant qu’une « question d’humanité » soit « régl[ée] dans le plus bref délai » : « Voilà plus de trois mois qu’on a entassé tout un peuple de malheureux pris au collet un peu partout et détenus sans le moindre bout d’instruction. Il serait temps que la justice intervînt dans la besogne des soldats. Pour la plupart des prisonniers, et je ne parle que des coupables, ces trois mois de prévention sont déjà une punition trop dure » (15 septembre).
Il ne craint pas d’appeler la commission des grâces, qui remplit mal son office selon lui, « la commission des exécutions » (11 décembre), au risque de faire interdire son journal (« vous avez fait courir à La Cloche un bien gros danger, et il n’est pas certain que le danger soit évité », lui écrit le directeur dès le lendemain). Il s’insurge encore contre l’Assemblée qui a rejeté un amendement visant à « transporter aux frais de l’État les familles qui voudraient suivre leurs chefs » déportés à Cayenne : « Les souffrances de ces malheureuses familles, de ces innocents, des enfants et des femmes mourant de faim en France lorsque le père meurt d’inquiétude à des milliers de lieues, sont un régal pour les gentilshommes. » Il regrette que « le transport des condamnés » soit effectué avant l’examen de « deux propositions d’amnistie » : « L’amnistie ! Est-ce que les gens du roi et du pape sont gens à faire grâce ? Est-ce qu’un vote a besoin d’intervenir ? On peut embarquer les condamnés sans attendre le scrutin ; ils seront encore en mer que la droite leur jettera sa haine implacable » (25 mars 1872).

*

Les observations précédentes autorisent donc à conclure que si Zola a vu dans la Commune (née, selon lui, du régime du Second Empire et de l’hostilité de l’Assemblée monarchiste au Paris républicain) un épisode de folie meurtrière qu’il fallait réduire, il a dénoncé très tôt la manière dont le gouvernement et l’armée de Versailles l’ont combattue puis, plus fortement encore, la répression massive et féroce qu’ils ont conduite après l’avoir écrasée. Ses jugements sont en cela bien différents de ceux de Flaubert et très semblables à ceux formulés par Victor Hugo dans L’Année terrible.

Jacques Vassevière

 
 
Les écrits journalistiques de Zola sont publiés dans ses Œuvres complètes (tome 4, Paris, Nouveau Monde, 2002) et dans trois anthologies :
– Henri Mitterand, Zola journaliste, de l’affaire Manet à l’affaire Dreyfus, Armand Colin, coll. « Kiosque », 1962.
– Zola journaliste. Articles et chroniques choisis et présentés par Adeline Wrona, GF Flammarion, 2011.
– Émile Zola, « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé !… » Quarante ans de polémique. – Choix de textes, introduction, notices et notes par Jacques Vassevière, Le Livre de Poche, coll. « La lettre et la plume », 2013.
Voir sur ce site :
150e anniversaire de la Commune de Paris, par Alexandre Lafon.
Tous les articles consacrés à Émile Zola dans l’École des lettres.

Zola et Balzac, par André Gill
Zola et Balzac, par André Gill.

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Jacques Vassevière

Un commentaire

  1. Le positionnement contrasté de Zola (il faudrait reprendre les éléments de construction de La Débâcle – 1892, bien après la Commune et l’amnistie, dans un contexte politique républicain) révèle combien l’objet « Commune de Paris » soulève d’emblée des enjeux politiques et sociaux forts : une Commune anarchiste et séditieuse, une Commune patriote, républicaine contre l’Empire, contre la guerre, contre les velléités monarchistes de la nouvelle Assemblée, ouvriers/artisans contre bourgeois, une tentative de démocratie directe contre la démocratie représentative? Elle fut tout cela à la fois, menée aussi par une frange libérale de la bourgeoisie.
    Cette complexité et la violence dont elle fut tout à la fois à l’origine et la victime ont nourri la légende noire, rouge ou bleue/blanc/rouge de la Commune. Et la nourrissent encore aujourd’hui. Lire sur cette mise en mémoire multiple et évolutive, plus que Nora, Eric Fournier : La Commune n’est pas morte! Libertalia, 2013.

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