Hommage à Samuel Paty

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était décapité par un jeune terroriste islamiste non loin de son établissement. Un an après l’horreur, comment perpétuer sa mémoire et celle de son enseignement civique ?

Par Antony Soron, maître de conférences, formateur agrégé de lettres, INSPÉ Paris.

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était décapité par un jeune terroriste islamiste non loin de son établissement. Un an après l’horreur, comment perpétuer sa mémoire et celle de son enseignement civique ?

Par Antony Soron, maître de conférences, formateur agrégé de lettres, INSPÉ Paris.

Depuis l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020, les motifs de sidération ont été nombreux. À l’époque de l’information sensationnelle et de l’image choc par seconde, on peut redouter que l’hommage relève d’un vœu pieux. Néanmoins, par conviction et devoir de mémoire, nous soumettons ici une séance de réflexion civique d’une heure susceptible d’être menée du cycle 4 au lycée, et de compléter, dans les jours qui suivent, la minute de silence organisée dans les établissements scolaires le vendredi 15 octobre.

Reprendre par les faits

La première étape consiste à revenir sur le déroulé des évènements en se montrant factuel et précis. Il ne s’agit pas de se contenter de mentions allusives du type : « un prof a été tué » ou « c’est à cause des caricatures ». L’entrée en matière de la séance consiste à poser les faits qui serviront à enclencher une réflexion morale et civique. À partir de la verbalisation des élèves, on visera à atteindre ad minima le résumé de la situation proche du suivant :  

Le vendredi 16 octobre 2020, veille des vacances scolaires de la Toussaint, vers 17 heures, alors qu’il venait de quitter le collège du Bois-d’Aulne situé à Conflans-Sainte-Honorine, dans le département des Yvelines, Samuel Paty a été sauvagement assassiné. La victime était professeur d’histoire-géographie, il avait quarante-sept ans. Son assaillant, un jeune homme de dix-huit ans d’origine tchétchène, lui a tranché la tête au moyen d’un couteau. Exécuté par la police peu après son acte d’horreur, ce dernier prétendait venger le prophète de l’islam, reprochant au professeur d’en avoir montré une caricature  lors d’un de ses cours d’éducation morale et civique.

On aura tout lieu de faire état, par ailleurs, du processus de désinformation et d’amplification qui a été à l’origine de la tragédie et notamment du fait que c’est le faux témoignage d’une élève n’ayant pas assisté au cours du professeur qui a déclenché des réactions en chaîne disproportionnées et sans rapport avec le contenu du cours incriminé.

Alors même que l’action pédagogique du professeur allait dans le sens d’un éveil de l’esprit critique, le délire haineux qui s’est propagé à propos de son cours par le biais des réseaux sociaux, jusqu’à inciter le jeune terroriste à passer à l’acte, s’est donc construit sur une image erronée de la réalité1.

Faire entendre l’hommage de Robert Badinter2

Dans des moments de stupeur et d’effroi, toute société a besoin d’entendre des voix qui portent et qui éclairent. En l’occurrence, le ministère de l’Éducation nationale a très justement préconisé de faire visionner aux élèves l’hommage que Robert Badinter, ancien garde des Sceaux et initiateur de l’abolition de la peine de mort en France, a formulé avec clarté en faveur du professeur d’histoire, de géographique et d’éducation civique assassiné.

Outre la précision du discours, son format de cent quatre-vingts secondes le rend parfaitement adapté à une écoute attentive et à un questionnement efficient. Robert Badinter construit son propos autour de trois mots-clefs : laïcité, liberté d’expression et République. Il met surtout en avant deux points essentiels. D’une part, le principe selon lequel la laïcité a pour vocation de respecter toutes les religions, et, d’autre part, qu’aucune croyance ne peut s’apparenter à une religion d’État au-dessus des lois de la République. L’orateur fait passer deux messages : il rend hommage à « un héros de la laïcité » tout en se posant en ardent défenseur de cette valeur républicaine.

Lire un extrait de Giacometti de Charles Juliet3

L’idée est venue hier, en cours de « Pratiques artistiques » à destination de master 1 lettres, consacré à « L’homme qui marche » de Giacometti, et à la suite de la proposition d’un collègue, Eric Hoppenot, de lire un extrait du livre de Charles Juliet sur l’œuvre la plus célèbre du sculpteur. À la consigne donnée aux étudiants, « À quoi vous fait personnellement penser cet ‘’ homme qui marche ‘’ à la ‘’ structure [si] filiforme ‘’ ? », notre esprit s’est spontanément tourné vers Samuel Paty. Sans doute, le commentaire de notre collègue sur « la force de caractère » et « la détermination » du « marcheur » avait-il contribué à générer cette analogie.

Or, le jour de l’hommage à Samuel Paty, soit le lendemain de ce cours, l’image de « l’homme qui marche » est demeurée prééminente quand il s’est agi de penser à lui d’une façon encore plus aigüe. Elle s’est d’autant plus imposée qu’elle a rappelé le court texte que notre collègue avait lu la veille à haute voix, extrait du Giacometti :

« Force résolue. Contraints au face-à-face avec ce qui, d’un moment à l’autre pourrait les terrasser.
Affrontement. Combat. Yeux qui refusent de ciller.
L’extrême fragilité étayée par une force que rien ne fera reculer.
Un homme stupéfié. Terrorisé. Saisi juste avant cet instant où il va s’effondrer. Peut-être sombrer dans la démence.
Assujetti au temps. Agressé par la vie. Encerclé par la mort.
Mes yeux dévorant ces yeux où s’exaspèrent des questions auxquelles ils me somment de répondre.
Renvoyé en cette région de moi-même où tout n’est qu’appréhension, peur, effroi devant l’énigme.
L’irrépressible montée de l’angoisse.
Mais j’oubliais, j’oubliais. Un homme certes réduit à bien peu. Mais un homme debout. Un homme debout. Dressé par cette force quasi surhumaine qui naît une fois vaincue la peur, une fois franchie le désespoir, […] » (nous soulignons).

Il nous semble que ce texte pourrait être lu aux élèves en même temps que leur serait proposé le visionnage combiné de la sculpture de Giacometti et du visage du professeur assassiné.

Après avoir posé les faits, après les avoir éclairés par deux textes forts, il s’agira ainsi dans le dernier temps de la séance, d’inviter les élèves à proposer une courte évocation de ce drame en fonction de l’impact qu’il a eu sur chacun afin, à terme, de rassembler leurs textes, dans un livre « hommage » collectif à l’échelle de la classe.

Ressources

  1. Billet de Sophia Aram du 15 octobre 2021 sur la mission des professeurs : https://www.youtube.com/watch?v=P9AAWK65XHg
  2. Hommage de Robert Badinter : https://www.youtube.com/watch?v=aBrlJ7dR_ag
  3. Charles Juliet, Giacometti, éd. Hazan, 1985.
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Antony Soron