Sur les traces de Cosette dans la forêt de Bondy

Fin septembre, depuis quinze ans, les professeurs du collège Camille-Corot de Chelles organisent avec l’ensemble des élèves de sixième une randonnée pédestre pour mieux appréhender le territoire du collège et découvrir l’histoire du quartier. La littérature et l’art contemporain donnent du relief à cette sortie.
Par Jean-Riad Kechaou, professeur d’histoire-géographie à Chelles (Seine-et-Marne)

Fin septembre, depuis quinze ans, les professeurs du collège Camille-Corot de Chelles organisent avec l’ensemble des élèves de sixième une randonnée pédestre pour mieux appréhender le territoire du collège et découvrir l’histoire du quartier. La littérature et l’art contemporain donnent du relief à cette sortie.

Par Jean-Riad Kechaou, professeur d’histoire-géographie à Chelles (Seine-et-Marne)

Le collège Camille-Corot dans lequel j’enseigne est situé dans le quartier des Coudreaux à Chelles, en Seine-et-Marne. J’ai compris très vite qu’il s’agissait d’un quartier à part. Perché sur un plateau dominant la vallée de la Marne et entouré de collines et de cuestas, il s’étale sur quatre communes : Chelles et Courtry en Seine-et-Marne, Coubron et Montfermeil en Seine-Saint-Denis.

Ce découpage territorial n’a que peu d’influence sur les habitants qui ont une identité singulière, détachée de leurs communes respectives. Autrefois forestier, le quartier a été défriché à la fin du XIXe siècle, et son appellation rappelle la présence de la forêt. Coudreaux vient de coudrier, l’autre nom du noisetier, un arbre à la réputation magique, utilisé par les druides, mais aussi par les sourciers. Ce territoire appartenait à une forêt royale, celle de Bondy, qui couvrait, au Moyen Âge, tout l’est parisien. Henry IV aimait s’y promener mais aussi y chasser, un privilège royal.

Carte des Cassini (1756-1815) : Paris et l’est parisien avec la forêt de Bondy.
Crédit photo : Géoportail

Plus tard, la forêt hérita d’une mauvaise réputation : on la considérait comme un repaire de bandits de grands chemins, de détrousseurs et d’assassins. La raison principale est administrative : chassés de Paris par le préfet ou pour éviter la pression policière, de nombreux hors-la-loi s’installèrent à la lisière de la forêt en Seine-et-Marne, à la limite de la Seine-et-Oise (le département qui réunissait de 1790 à 1968 les trois départements de la petite couronne aujourd’hui Hauts-de-Seine, Val-de-Marne et Seine-Saint-Denis). La gendarmerie était en effet beaucoup moins présente dans ce département.

Dans les années 1950, le quartier des Coudreaux, faiblement peuplé, vit apparaître une grande cité de transit, ainsi que nombreux bidonvilles où vivaient des immigrés algériens. La principale cité HLM des Coudreaux, Chappe, a ainsi été construite pour les loger. Le collège s’est installé sur l’emplacement même de la cité de transit.

Cette longue histoire a contribué à charger le quartier d’une mauvaise réputation qui l’encombre encore aujourd’hui. D’autant que, mal desservi par les transports en commun, il attire des populations plus pauvres que dans le reste de la ville de Chelles.

Dix kilomètres d’intégration

Fin septembre depuis quinze ans, les professeurs de SVT et d’histoire-géographie organisent avec l’ensemble des élèves de sixième une randonnée pédestre de dix kilomètres pour mieux appréhender le territoire du collège et découvrir l’histoire de leur quartier. Cette sortie fait également figure de journée d’intégration pour ces nouveaux collégiens et permet d’échanger d’une manière moins formelle que dans une salle de classe.

Au sortir du collège, la randonnée débute par un bon kilomètre en milieu urbain, le long de l’avenue des Sciences, la grande artère qui traverse le quartier. Direction le bois de Bondy qui permettra aux professeurs de SVT, notamment, de faire des expérimentations, d’observer aussi la faune et la flore. La forêt est composée de chênes sessiles mais aussi de charmes, de hêtres et de châtaigniers, mais aussi d’étangs qui lui donnent du cachet.

En géographie, on étudie le chemin parcouru à l’aide d’une carte IGN. Calcul d’échelle, orientation, les élèves apprennent à utiliser une carte. En observant le nom des villes (Aulnay sous-bois, Clichy-sous-bois, etc.) et de grandes cités (Bosquets, Chêne Pointu, Bois du Temple, etc.) en lisière du bois de Bondy, les élèves réalisent la grandeur initiale de la forêt.

Quand Cosette surgit dans le bois

Puis, à proximité d’un vieil ouvrage, la fontaine du frère Jean (un ami de Jeanne d’Arc qui s’était réfugié dans la forêt pour échapper aux Anglais), nous leur lisons un passage des Misérables, celui où Cosette fait la rencontre de Jean Valjean dans la forêt de Bondy. Victor Hugo a en effet choisi Montfermeil pour y planter le décor des Misérables, paru en 1862.

Une enseignante lit aux élèves un passage des Misérables
à proximité d’une fontaine du bois de Bondy. Crédit photo : J.-R. K.

Pourquoi le grand écrivain a-t-il fait ce choix ? Un peu par hasard en réalité : en 1845, alors membre de la Chambre des pairs sous la monarchie de Juillet (1830-1848), Victor Hugo se fait surprendre avec une femme qui n’est ni son épouse ni sa maîtresse. Il est sommé de quitter Paris quelque temps pour se faire oublier et éviter qu’un scandale n’éclate… Il prend ainsi une diligence à Pantin en direction de Chelles, fait ainsi une petite escale à Montfermeil, puis repart vers Chelles où il loge dans un hôtel qui n’existe plus aujourd’hui.

« Comme l’auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l’église, c’était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l’eau.

Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu’elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l’église, les boutiques illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l’obscurité. Elle s’y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout en marchant elle agitait le plus qu’elle pouvait l’anse du seau. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie.

Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n’y avait plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre ses lèvres : Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c’est un enfant-garou ? Puis la femme reconnut Cosette. – Tiens, dit-elle, c’est l’Alouette !

Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu’elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin, elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement d’une chandelle à travers la fente d’un volet, c’était de la lumière et de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à mesure qu’elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement. Quand elle eut passé l’angle de la dernière maison, Cosette s’arrêta. Aller au-delà de la dernière boutique avait été difficile ; aller plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce n’était plus Montfermeil, c’étaient les champs. L’espace noir et désert était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n’y avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l’herbe, et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui donnait de l’audace : – Bah ! dit-elle, je lui dirai qu’il n’y avait plus d’eau! – Et elle rentra résolument dans Montfermeil.

Lire ce texte dans la forêt à proximité d’une vieille fontaine donne du relief à la randonnée.Ce n’est pas celle choisie par Victor Hugo. Nommée la fontaine Jean Valjean, elle se situe aujourd’hui dans un espace déboisé en contrebas de l’hôpital de Montfermeil.

Pendant quelques instants, les élèves de 11-12 ans se mettent à la place de la jeune enfant, certains sont littéralement captivés. Le fait d’entendre le nom de leur ville dans le récit renforce leur attention. Même si le texte est complexe (nous ne pouvons leur lire dans l’intégralité, mais leur expliquons brièvement la chute avec l’aide apportée par Jean Valjean à Cosette) et que l’ouvrage des Misérables ne peut être étudié avant la quatrième, c’est une bonne manière de leur faire aimer la littérature. On voit dans leurs yeux une certaine fierté d’apprendre que l’un des romans les plus célèbres de l’histoire a pour décor leur environnement proche.

Chroniques de Clichy-Montfermeil

La randonnée se poursuit ensuite en direction du plateau de Clichy-Montfermeil. Là, à la lisière du bois, on peut observer, avec les tours de Clichy-sous-Bois, une architecture différente de celle du quartier essentiellement pavillonnaire. De 2017 à 2021, nous sommes même sortis du bois pour contempler la fresque de JR intitulé « Chroniques de Clichy-Montfermeil ».

Les enfants devant la fresque de JR. Crédit photo : J.-R. K.

Le célèbre photographe s’était fait connaître dans le quartier des Bosquets en 2004 en affichant des portraits géants des habitants sur les façades des immeubles. Il y est revenu en 2017 pour un projet gigantesque : photographier des centaines d’habitants des quartiers de Clichy-Montfermeil.

Parmi eux, un certain Ladj Ly qui remporta en 2020 le César du meilleur film avec son film Les Misérables. Avant de se rendre devant la fresque, je leur raconte l’histoire de la mort tragique de Zyed Benna et Bouna Traoré en octobre 2005, les révoltes urbaines qui ont suivi, le documentaire de Ladj Ly en plein cœur des affrontements, et la rénovation urbaine accélérée par les pouvoirs publics avec la destruction des grandes barres des Bosquets, notamment.

La fresque inaugurée par François Hollande en 2017 est totalement dégradée aujourd’hui. Cet art éphémère devrait retrouver vie en 2026 en s’affichant sur les façades de la gare de métro de Clichy-Montfermeil, à une centaine de mètres de son emplacement originel. 750 personnes ont été prises en photo par l’artiste. On y voit notamment le grand frère de l’une des deux victimes, Siaka Traoré, se boucher les oreilles à l’annonce de la terrible nouvelle.

La révolte des jeunes, la caméra de Ladj Ly pointée vers le spectateur, les pompiers, les maires des deux communes, la fresque retrace l’histoire de cette période agitée pour le grand ensemble de la commune. Cela fait aujourd’hui partie de la mémoire collective, et l’enseigner reste primordial pour des jeunes qui habitent à proximité des lieux où ces évènements se sont déroulés. On peut aussi faire un lien entre l’engagement de Victor Hugo et celui de Ladj Ly.

Aqueduc de la Dhuis

Nous retournons ensuite dans le bois sur un large terre-plein gazonné qui traverse une grande partie de la forêt de Bondy, mais aussi les villes de la Seine-Saint-Denis. Ce long chemin verdoyant sert de protection à l’aqueduc de la Dhuis. Construit sous Napoléon pour alimenter Paris en eau potable, il parcourt 130 km d’une rivière éponyme dans le département de la Marne jusqu’au réservoir de Ménilmontant. le long du chemin, des bornes hectométriques sont l’occasion d’organiser une course de 100 mètres entre les élèves les plus rapides des classes présentes. Un moment joyeux où les athlètes du jour sont encouragés par leurs classes.

Ce chemin en direction de la source de l’aqueduc nous fait prendre un peu d’altitude (124 mètres) et nous permet ainsi de contempler, depuis Coubron, un panorama de la vallée de la Marne, des Coudreaux et de la forêt. Un croquis est réalisé par les élèves. La sortie se finit par la traversée de terres agricoles de Coubron (parmi les dernières, certainement, de Seine-Saint-Denis). Malgré la fatigue, les élèves rentrent ravis de cette journée (le pique-nique aide bien), de même que les enseignants, satisfaits d’avoir transmis cet héritage culturel local.

J.-R. K.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Jean-Riad Kechaou
Jean-Riad Kechaou