Tous les marins sont des chanteurs :
au sombre héros de l’amer

François Morel et Gérard Mordillat ressuscitent, sur la scène du Rond-Point, un marin poète breton méconnu, Yves-Marie Le Guilvinec. Agrémenté de chansons et musiques composées par Antoine Sahler, le spectacle chemine entre histoire vraie et fiction libre.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

François Morel et Gérard Mordillat ressuscitent, sur la scène du Rond-Point, un marin poète breton méconnu, Yves-Marie Le Guilvinec. Agrémenté de chansons et musiques composées par Antoine Sahler, le spectacle chemine entre histoire vraie et fiction libre.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Biographie réinventée ou biographie fictive : les enseignants et leurs élèves sont familiers de cet exercice littéraire à mi-chemin entre la reconstitution historique et l’imagination. Ce genre, à la fois sérieux et ludique, a été pratiqué sous forme de récit par des noms illustres comme Marcel Schwob, Jorge Luis Borges ou Pascal Quignard. Il a désormais des maîtres dans sa version théâtrale et musicale, avec François Morel et Gérard Mordillat qui réinventent aujourd’hui la vie du poète breton Yves-Marie Le Guilvinec (1870-1900) dans un spectacle inclassable et attachant, Tous les marins sont des chanteurs, donné au théâtre du Rond-Point jusqu’au 3 juillet.

La pièce se présente comme la biographie d’un poète oublié, racontée par un conférencier enthousiaste et savant (l’excellent Romain Lemire), assisté de trois musiciens et chanteurs qui illustrent les textes avec des chansons censées avoir été écrites par Yves-Marie Le Guilvinec. L’alternance entre discours et chansons, conférencier exalté et musiciens malicieux est d’une intelligence souriante, profonde et pleine d’humour.

C’est en visitant un vide-grenier que François Morel a découvert un cahier avec des poèmes fragmentaires signé par ce poète et marin breton du XIXe siècle. Dès lors, il se prend à rêver de faire revivre Yves-Marie Le Guilvinec, mort à trente ans, à retracer la vie de ces gens de mer à la veille du XXe siècle, le destin terrible des femmes de marins. Avec l’aide de Gérard Mordillat, il redessine une vie au poète, reconstitue ses textes, les adapte, les modernise. Leur complice Antoine Sahler, homme-orchestre, compose des musiques, recrée des chansons et s’entoure de musiciens touche-à-tout : Amos Mah et Muriel Gastebois sont tour à tour violoncelliste, guitariste, percussionniste et acteurs. Le récital de François Morel dans la peau de Le Guilvinec suit les étapes de la biographie, le chanteur intervenant sans cesse, et avec drôlerie, dans l’histoire contée par le conférencier. L’enfance, les parents, les frères et sœurs, l’éducation, les amours, les épreuves : les chansons poétiques et populaires brossent le tableau d’un monde dur mais joyeux, côtoyant la mort et les plaisirs de la vie.

Parce que le genre se situe entre histoire vraie et libre fiction, le spectacle oscille entre documentaire (images projetées, enregistrement d’époque) et anachronismes, lorsque le pâté Hénaff ou le thon Germon surgissent dans la vie d’Yves-Marie le Guilvinec ou bien lorsque le sort des réfugiés errant en Méditerranée ou les désordres écologiques de la pèche industrielle s’invitent sur scène. La gaillardise populaire accompagne l’évocation du grand poète, depuis les allusions à son éducation au séminaire jusqu’à la véritable histoire de La Paimpolaise, chanson dont l’origine remonterait au sens grivois du verbe « paimpoler ». L’alliance de pseudo-authenticité et de franche plaisanterie fait ici merveille.

Tous les marins sont des chanteurs est une performance qu’on appréciera quel que soit le degré d’exigence théâtrale, du spectateur candide au connaisseur mesurant la pertinence de cette biographie fictive et de cette parodie de conférence savante.

P. C.

Tous les marins sont des chanteurs, au théâtre du Rond-Point à Paris jusqu’au 3 juillet

L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Pascal Caglar