Albatros, de Xavier Beauvois
Au large des gouffres amers

Dans le bocage normand, un gendarme, avide de stabilité, bascule à la suite d’un drame. Le réalisateur du film Des hommes et des dieux reprend la dialectique du haut et du bas, fondatrice de son cinéma existentiel, et cherche comment l’homme puise en lui les ressources de son salut.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Dans le bocage normand, un gendarme, avide de stabilité, bascule à la suite d’un drame. Le réalisateur du film Des hommes et des dieux reprend la dialectique du haut et du bas, fondatrice de son cinéma existentiel, et cherche comment l’homme puise en lui les ressources de son salut.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Depuis son premier long métrage, Nord, en 1991, l’acteur et réalisateur Xavier Beauvois a bâti une œuvre éclectique, inégale mais sincère, souvent rugueuse, parfois grinçante. Un peu à la manière d’un Maurice Pialat, autodidacte et franc-tireur comme lui, dont il partage les colères et les tourments, la vision naturaliste du cinéma et le pessimisme à l’égard des hommes (importance du pluriel). Quel que soit le genre abordé (drame social, polar, tragédie, tragicomédie…), ses films scrutent le difficile combat de l’être pour s’accepter et sa lutte contre une réalité qui lui résiste. L’individu, dans ses efforts à s’élever, à s’arracher à sa condition, est en permanence menacé de tomber, dit le cinéaste. C’est un étudiant frappé par le sida dans N’oublie pas que tu vas mourir (1996), un père licencié dans Selon Mathieu (2000), des moines assassinés dans Des hommes et des dieux (2010). Déchu, l’homme doit ensuite trouver en lui les ressources propres à son salut (La Rançon de la gloire, 2015). Cette dialectique du haut et du bas, du ciel et de la terre, fondatrice de son cinéma existentiel, Xavier Beauvois la remet sur le métier à l’occasion de son huitième opus au titre baudelairien, Albatros, annonciateur de ses enjeux dramaturgiques.

Polar normand

Laurent (Jérémy Renier) vit en couple depuis dix ans avec Marie (Marie-Julie Maille) et leur petite fille, Madeleine. Bon compagnon, celui-ci est également apprécié de ses collègues de la gendarmerie d’Étretat où il travaille au grade de commandant. Suicides, agressions sexuelles, drames familiaux, opération de déminage, violences alcoolisées ou maraudes nocturnes composent son ordinaire. Un jour, Laurent est appelé pour régler un différend entre des inspecteurs des services sanitaires et Julien, jeune éleveur de sa connaissance. Excédé par les infinies difficultés de son métier, le paysan en colère s’en prend avec véhémence aux fonctionnaires avant de s’enfuir. Retrouvé chez lui quelques jours plus tard, l’homme menace de se suicider avec son fusil de chasse. Laurent tente d’intervenir et le tue accidentellement avec son arme de service…

Comme dans Le Petit Lieutenant, un polar urbain très personnel qu’il a réalisé en 2005, Xavier Beauvois déjoue les codes du genre. Il ne filme pas la mythologie des forces de l’ordre : ses interventions musclées, ses scènes de crime circonstanciées, ses héros désenchantés, son climat poisseux ne l’intéressent pas. À la typologie du récit, il préfère la description impressionniste. La lumière du réel éclaire son tableau qu’il documente de notes et de détails pris sur le vif. Le naturel, y compris celui des dialogues, prévaut.

Bien ancré dans le paysage normand (où le cinéaste vit désormais retiré), le film tire sa force dramatique du soin des décors entre terre et mer, baie et boue. Les comédiens amateurs (Geoffroy Sery dans le rôle de Julien, notamment) se mêlent aux acteurs de métier, de même que les fils de la vie familiale de Laurent croisent ceux de sa vie professionnelle. Entre les deux espaces de vie cependant, il n’existe aucune porosité. Laurent n’est pas de ces militaires rongés d’obsessions qui charrient leurs états d’âme jusque dans l’intimité. Arrivé chez lui, l’homme tombe l’uniforme et revêt son habit de père de famille et de compagnon bientôt marié.

Bonheur fragile

Pleine de douceur et de sollicitude, sa demande à sa fiancée tient lieu de scène inaugurale et donne son premier sens au récit. À rebours des clichés de genres, le personnage ne craint pas l’engagement du couple. En charge de la sécurité de son secteur, le gendarme recherche la stabilité pour lui et les siens. Le mariage est sa police d’assurance. Son insistance auprès de son amie Marie à ne pas regarder à la dépense (alors qu’elle se montre peu encline à fréquenter les boutiques de mariage) trahit une angoisse. Laurent est habité du sentiment pascalien de la finitude, il sait l’extrême fragilité de l’existence. La deuxième scène du film est l’expression métaphorique du fatum : au bas des falaises d’Étretat, un couple de jeunes mariés prend la pose devant l’objectif d’une photographe professionnelle lorsque le corps d’un inconnu vient soudainement s’écraser à leurs pieds… Cette séquence liminaire constitue d’ailleurs une parfaite synthèse du cinéma de Xavier Beauvois.

Laurent se donne autant de mal pour coudre son petit bonheur privé que pour consolider la maison de pays qu’il retape avec Marie. Une énergie qui lui permet, probablement, de repousser la noirceur qu’il côtoie dans son périmètre professionnel. Mais la force centrifuge des affaires l’éloigne de son centre affectif. Le bon compagnon, bon collègue, bon père, bon petit-fils a beau faire, une force le repousse vers des ailleurs fantasmés, des aventures refoulées. Ce sont elles que symbolise l’intimidante maquette de goélette héritée de sa grand-mère, elles que suit la narration du film.

Un océan de doutes

Habitant du littoral cauchois (Seine-Maritime), Laurent est d’abord un homme de terrain – humainement et professionnellement –, les deux pieds solidement plantés dans le sol. Un terrien, en somme. La mer, pour lui comme pour les petits-bourgeois de Maupassant (Saint-Jouin n’est, en vérité, qu’à quelques encâblures du cadre de l’action d’Albatros), est un lieu de cabotage qu’il pratique le week-end sur le voilier d’un ami. Son horizon est tourné vers l’intérieur du pays qu’il arpente en tous sens, pataugeant dans la boue des paysages détrempés et des existences perturbées. La terre grasse, dont est pétri le quotidien des hommes d’ici, est une sombre matière que le gendarme et enfant du pays connaît bien. Il n’en ignore ni la lourdeur, ni l’épaisseur.

Seul ou flanqué d’un équipier, Laurent répond avec un égal sérieux aux exigences d’une routine qu’il s’efforce de faire aller aussi droit que les falaises qui composent son décor de vie. Jusqu’à ce que le cinéaste décide de précipiter son histoire dans le drame contemporain de la petite paysannerie, et d’envoyer la balle de son revolver dans l’artère fémorale d’un éleveur en détresse. Le mauvais garrot fait au pauvre garçon, qui s’est ruiné sa courte existence pour 350 euros par mois, jette le héros sur les noires brisées de la destinée. Albatros apparaît dès lors comme le film d’un homme mis au défi de ses principes par la réalité. L’âpre mission de Laurent ressemble à bien des égards à l’idéal des moines de Des hommes et des dieux.

L’homicide involontaire le plonge dans un état de sidération absolue. Il est relevé de ses fonctions. Désarmé (littéralement), il ne sait quoi faire, quoi dire. Il s’absorbe dans un silence mortifère, imposant sa marche au récit, le temps soudain suspendu, hésitant, incertain. Le film, jusqu’alors ouvert au rayonnement géographique des déplacements du héros, se replie sur lui-même avant de trouver une ligne de fuite inattendue.

Le « terrien » tourne dès lors son regard vers la mer et entreprend une traversée vers Terre-Neuve. Le défi est suicidaire, la quête sacrificielle. Laurent ne connaît pas la haute mer. Sa lecture en cours de route de Terre-Neuvas, la bande dessinée de Chabouté, vaut pour avertissement. Le gendarme en sursis doit pour autant en défier les « gouffres amers » pour expier son acte (manqué) et trouver la voie (maritime) de la rédemption. À sa sortie du port de Fécamp, les premières notes du Stabat Mater de Pergolèse s’élèvent tel un funeste oracle planant avec les grands oiseaux plaintifs au-dessus de sa tête.

P. L.

Albatros, film français (1h51) de Xavier Beauvois, avec Jérémie Rénier, Marie-Julie Maille, Victor Belmondo et Iris Bry. En salle le 3 novembre.

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Philippe Leclercq