Birds of America, de Jacques Lœuille :
plaidoyer pictural de la pensée écologique

Au début du XIXe siècle, le naturaliste français Jean-Jacques Audubon entreprend de descendre le Mississippi jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour peindre les oiseaux du Nouveau Monde menacés par la chasse intensive. Birds of America, de Jacques Lœuille,  relate la constitution de cette œuvre perçue comme la carte d’un ciel qui n’a cessé de rétrécir.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Au début du XIXe siècle, le naturaliste français Jean-Jacques Audubon entreprend de descendre le Mississippi jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour peindre les oiseaux du Nouveau Monde menacés par la chasse intensive. Birds of America, de Jacques Lœuille,  relate la constitution de cette œuvre perçue comme la carte d’un ciel qui n’a cessé de rétrécir.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

En 1958, le cinéaste américain Nicholas Ray réalisait une œuvre singulière, à mi-chemin entre la réflexion métaphysique et le western écologique, La Forêt interdite (Wind Across the Everglades). Cet hommage à la beauté du visible racontait comment un garde-chasse, spécialisé en sciences naturelles, tentait de mettre fin au massacre des oiseaux du marais des Everglades (Floride), dont le plumage multicolore servait à orner le chapeau des élégantes du XXe siècle naissant. Fustigeant à la fois la cupidité des hommes et la vanité des femmes, ce film d’aventures sous tension, sans doute le plus atypique du cinéma de son auteur, alertait sur l’illusion d’une nature immuable et sur la nécessité corollaire de la défendre des dangers qui la mettent en péril.

Peindre tous les oiseaux d’Amérique

Plaidoyer visionnaire de la pensée écologique, La Forêt interdite pourra être vu ou revu comme le contrechamp allégorique du documentaire du réalisateur français Jacques Lœuille, Birds of America. Lequel nous apprend sur un ton moins virulent, mais tout aussi affligé, qu’un siècle plus tôt et à quelques centaines de kilomètres de là, le naturaliste français Jean-Jacques Audubon (1785-1851) entreprenait la descente du Mississippi jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour, à l’aide de sa boîte de couleurs, peindre « tous » les oiseaux du Nouveau Monde qu’une chasse intensive menaçait déjà de déclin. S’il ne les peignit pas tous, Jean-Jacques Audubon – qui se fit appeler John James dès que la Louisiane cessa d’être française en 1803 – exécuta des centaines de planches d’oiseaux, plus tard réunies sous le titre éponyme du film de Jacques Lœuille, Birds of America. Cette œuvre unique, conservée dans différents musées du sud des États-Unis (Cincinnati, Henderson, Saint-Louis…), constitue aujourd’hui un précieux répertoire du ciel d’avant l’ère industrielle. Car, entre le début du XIXe siècle et notre époque, en passant par celle des contrebandiers de La Forêt interdite, la population ornithologique du Sud-Est étatsunien n’a cessé de faiblir, voire de s’éteindre, à l’image de l’emblématique Martha, la dernière des colombes voyageuses, l’oiseau alors le plus abondant du continent, qui mourut dans une cage du zoo de Cincinnati en 1914. Ou encore de la perruche de Caroline, chassée pour la rareté de son plumage, ou l’extraordinaire pic à bec d’ivoire dont le film de Jacques Lœuille montre les dernières images datant de 1935.

Ancien couloir de migration

La découverte des vastes étendues sauvages, souligne le documentariste, encourage la jeune nation à se réclamer de la splendeur du monde qui s’ouvre à elle. Or, emportée par sa volonté de conquête, cette nation émergente inflige à la nature des dommages irréversibles, et ne voit bientôt aucune contradiction à l’idéaliser, à rêver de sa virginité disparue. C’est ainsi que se développe une tradition de la représentation picturale du paysage, souvent peuplé d’animaux, qui s’efforce de fixer le souvenir d’un présent que l’on détruit, tout en le hissant au rang de mythe national (plus tard récupéré par Hollywood et Disney…).

Depuis l’essor, en 1811-1812, des bateaux à vapeur sur le Mississippi, entre Natchez (Mississippi) et La Nouvelle-Orléans (Louisiane), la nature n’a cessé d’être pillée, les forêts dévastées, les terres inondées, les eaux et les sols pollués. Le symbole du début de la révolution industrielle apparaît comme celui de la destruction de la biodiversité. La modification du paysage, la transformation des écosystèmes, la disparition des oiseaux sont ici les jalons d’un voyage sur l’eau et sur les traces du peintre-explorateur. Son travail artistique et scientifique, que le film feuillette, témoigne de l’important couloir de migration que le Mississippi représentait alors. Il porte en lui la nostalgie d’une Amérique immaculée ; les images sur les zones d’exploitation pétrolière, qui prolifèrent désormais au bord surpollué du golfe du Mexique, et jadis fin du voyage d’Audubon, en recueillent le terrible écho.

Jean-Jacques Audubon, un illustre inconnu

Comme l’œuvre de Nicholas Ray à propos des Indiens séminoles, le film de Jacques Lœuille dresse un parallèle entre le sort infligé à la tribu osage et celui réservé aux oiseaux. Ce qui est arrivé aux oiseaux, explique le documentariste, est arrivé aux Amérindiens. Ils ont disparu du paysage : les uns massivement chassés, les autres déportés vers de lointaines réserves où le chômage, l’alcool et la violence eurent raison de leur misérable existence. À l’image de Jean-Jacques Audubon avec la faune ornithologique, le portraitiste américain George Catlin (1796-1872) en grava les traits sur sa toile. L’un et l’autre sont des archivistes – de la mémoire du ciel pour l’un, de l’histoire des hommes (premiers) pour l’autre.

Jean-Jacques Audubon qui, dit-on, est aussi célèbre aux États-Unis que La Fayette ou de Gaulle, est injustement méconnu dans son pays d’origine. Ce pionnier français de l’écologie a livré des planches d’oiseaux d’une beauté exceptionnelle, affranchies de la raideur statique des codes de la représentation animale en vigueur à l’époque. Ses peintures donnent vie au mouvement ; elles sont des captations inédites du comportement des étonnants volatiles ; elles possèdent une dramaturgie jusque-là inconnue. Elles parlent d’un rêve brisé, d’un rendez-vous manqué, d’un monde ancien à jamais perdu.

Birds of America, dont on pourra cependant regretter la solennité épistolaire du ton choisi par le documentariste pour s’adresser à distance à Audubon, en fait revivre l’importante mémoire. En rendant hommage à son illustre auteur, le film de Jacques Lœuille invite à en prolonger le geste d’amour et de beauté, le sens du respect et de l’observation autant que celui de la protection pour les animaux les plus émouvants de la planète : les oiseaux. Qu’ils soient d’Amérique ou d’ailleurs.

P. L.

Birds of America, documentaire français de Jacques Lœuille (1h24), avec Jean-François Sivadier, en salles le 25 mai.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Image par défaut
Philippe Leclercq