Notre Planète : chronique n°3-Regarder vers le ciel

Aborder la migration par le biais des oiseaux, c’est dédramatiser des situations personnelles parfois très douloureuses, observer le phénomène migratoire comme un phénomène naturel, et découvrir les oiseaux de passage.
Par Marie-Astrid Clair, professeure de lettres à Paris

Aborder la migration par le biais des oiseaux, c’est dédramatiser des situations personnelles parfois très douloureuses, observer le phénomène migratoire comme un phénomène naturel, et découvrir les oiseaux de passage.

Par Marie-Astrid Clair, professeure de lettres à Paris

Situé dans le 19e arrondissement de Paris, le collège Georges-Rouault est un établissement un peu à part : il est le seul collège parisien localisé de l’autre côté du périphérique. Classé Rep+, il compte 430 élèves dont beaucoup sont plurilingues ou pluriculturels. Cet établissement compte aussi une classe d’UPE2A qui rassemble cette année onze élèves venus de quatre continents différents.

À la recherche pour ces élèves d’un projet qui permettrait de mêler science, géographie et français, une idée nous est venue : celle de nous envoler avec les oiseaux migrateurs. Ainsi, ces élèves allophones nommés migrants, de ce nom formé sur un participe présent qui semble les condamner au mouvement, ont découvert la signification du verbe « migrer » en étudiant les migrations de la cigogne, de l’hirondelle, du milan noir ou de l’oie à tête barrée qui survole l’Himalaya.

Aborder la migration par le biais des oiseaux, c’est dédramatiser des situations personnelles parfois très douloureuses, c’est observer le phénomène migratoire comme un phénomène naturel, et découvrir que les oiseaux qui nous paraissent si familiers ne sont à nous qu’en partage.

Parmi les 11 000 espèces d’oiseaux, la moitié sont des migrateurs et se déplacent en fonction des saisons, non pas à cause du froid mais par manque de nourriture. La migration des oiseaux est un miracle de la nature auquel les jeunes Parisiens ont moins accès que d’autres. 350 000 oiseaux migrateurs ont été comptés au-dessus du Cap-Ferret le 18 octobre dernier. Ils survolent pourtant aussi Paris.

Chronique d’une séance d’observation

Voilà pourquoi, après avoir étudié la migration des oiseaux avec les UPE2A, nous avons décidé de profiter du mois d’octobre pour aller observer les migrateurs, mais cette fois avec une classe de 4e. En voici la chronique.

Lundi 17 octobre. « En prévision d’une sortie, se munir d’un carnet, de crayons et de gomme, et de jumelles si vous en avez. Prenez de bonnes chaussettes, et prévoyez imperméable et sac en plastique. »

Les élèves de 4e4 savent simplement qu’ils vont faire du bird watching mais ne savent pas où. Je leur demande d’écrire en quelques phrases ce qu’ils imaginent de cette matinée. Ils sont loin de penser qu’ils vont simplement traverser le périphérique pour rejoindre le parc le plus proche, celui de la Butte du Chapeau Rouge.

Mardi 18 et mercredi 19 octobre. Échanges de messages préoccupés avec David Rosane, l’ornithologue de Paris Bird avec lequel nous avons rendez-vous. Les élèves connaissent son prénom et savent qu’il est américain. Lui aussi, c’est un [drôle d’]oiseau migrateur.

J’envoie un message de rappel aux élèves, intitulé « Sortie pluvieuse, sortie joyeuse ? »

Jeudi 20 octobre, 6 heures. Une forte pluie me réveille, qui me fait songer à un objet d’étude de la classe de 5e : l’humain est-il maître de la nature ?  

Livres et DVD d’ornithologie sont dans mon sac si l’on doit se rabattre en classe.

Je trouve dans l’ENT le message d’Adam daté de la veille, qui me réchauffe le cœur : « Je pense que demain nous ferons une magnifique découverte sur les oiseaux, ce qui va affiner nos connaissances sur les autres individus peuplant notre planète. Nous allons sans doute beaucoup marcher et observer dans ce lieu inconnu. Et ça va être, à mon humble avis, très intéressant. »

8 heures. La pluie a cessé et les élèves sont tous là, bruyants et excités. Ils ne savent toujours pas où nous allons. Alors que nous longeons le périphérique, Max, qui a sur un porte-clé un gypaète barbu, me pose cette question : « Est-ce qu’il y a vraiment autre chose que des pigeons à Paris ? »

8h15. Nous passons sous le périphérique, dans un tunnel couvert de graffitis : drôle de périple, mais il faut ce qu’il faut pour aller à la découverte de la nature urbaine.

Les élèves ont compris que nous allons au parc de la Butte du Chapeau Rouge, ainsi nommé en souvenir d’une guinguette qui s’y trouvait et où se rassemblaient, autour de Jaurès, dans les années 1910, ouvriers et pacifistes en lutte contre le militarisme.

8h30. Grâce à notre système de navigation moderne, le GPS, nous avons retrouvé David Rosane, notre expert en « piafologie ». Lourdena murmure : « Il ressemble à un aventurier. » Avec son foulard sur la tête, sa lunette et ses jumelles, il demande aux élèves ce que sont les oiseaux :
« Des êtres vivants qui volent ?
Oui mais ça pourrait être des insectes.
Qui pondent des œufs ?
Comme les lézards, les serpents…
Qui ont un bec ?
Comme les tortues…
Ils ont un os de dinosaure », ajoute Brayan.

David est surpris. « Tu as raison, ils ont un os semblable à ceux des dinosaures, mais tu viens de casser mon coup. »

Sans rancune, il dévoile sa chute :
« Les oiseaux, ce sont des dinosaures à plumes… Mais à quoi ces plumes servent-elles ?… Il y a quatre éléments à trouver. »

David mime et aide les élèves à trouver les différentes fonctions de ces plumes, comme il indiquera plus tard les raisons pour lesquelles les oiseaux crient ou chantent. Le mâle fait entendre son chant pour intéresser sa préférée. Si ça lui plaît, elle vient vers lui.

Emna et Hawa commentent :
« C’est la femelle qui choisit son mâle…
C’est comme ça que ça devrait être.
Non, c’est comme ça que c’est ! »

Bien sûr, David Rosane décrit les comportements les plus fréquents, mais il n’oublie pas non plus de mentionner les cas particuliers, les espèces où les femelles sont plus colorées, plus grandes que les mâles, ou le cas du rouge-gorge : femelles comme mâles sont bourrés de testostérone, et la femelle doit faire des petits mouvements caractéristiques pour éviter l’agressivité du mâle.

8h45. À tour de rôle, les élèves regardent dans la lunette que David a disposée pour examiner de près les perruches vertes posées sur le magnifique tulipier de Virginie, d’un jaune roux. Ce sont les descendantes de migrantes involontaires échappées d’un container en 1974 et qui ont, depuis, colonisé Paris. « Wallah c’est trop beau ! », s’exclame Sabrina qui se glisse une deuxième fois pour regarder à nouveau le détail des oiseaux. On dirait les images de fonds de télé, c’est la même qualité ! »

9 heures. David sort un ballon de baudruche et dessine au marqueur les contours de l’Europe, de l’Afrique, et désigne la taïga d’où viennent les grives qui passent par petits groupes au-dessus de nos têtes.

Les chiffres donnent le tournis : 500 kilomètres de vol en une nuit pour des grives de 110 grammes, l’équivalent d’une assiette de pâtes. 96 000 kilomètres parcourus par an par la sterne arctique, qui fait un détour par l’océan Indien pour manger du poisson. La barge à queue rousse, vraiment barge, qui, en 48 heures, parcourt 5 000 km sans s’arrêter…

David explique : les oiseaux migrateurs visualisent le champ magnétique de la terre et, grâce à cela, ils ne se perdent pas. « Waouh, les vues qu’ils doivent avoir… », murmure Max. Dassine se demande comment David parvient à identifier toutes ces espèces qui passent si loin.

« C’est ce que l’on appelle le savoir scientifique. Cela fait des siècles et des siècles que les scientifiques font des observations qui sont rassemblées dans des livres. C’est comme une montagne de savoirs. Et pour connaître les oiseaux, j’ai beaucoup lu, et je suis allé sur le terrain. »

Certains élèves sont plus attentifs que d’autres. Alors que quelques-uns se distraient, d’autres remarquent le vol ondulé de la bergeronnette des ruisseaux.

Je bouillonne de voir des élèves chahuter alors que David explique que le squelette des oiseaux est pneumatique, avec des os remplis d’air, certains s’étonnent en l’entendant dire que la graisse ne pèse presque rien et que le squelette en est recouvert pour que l’oiseau y puise son énergie.

David pose des questions, les élèves ne craignent pas de se tromper : « C’est pas mal comme réponse, mais c’est pas la bonne. »

9h30. Non sans mal parfois, les élèves s’asseyent dans l’herbe mouillée. Séparés en deux groupes, ils comptent les oiseaux migrateurs qui, grâce au vent de sud-ouest, volent très bas. Odilia demandent si les oiseaux meurent pendant la migration. « Oui, la moitié des plus jeunes meurt pendant le voyage. Mais comme ils ont 100 % de chance de mourir s’ils restent, que feriez-vous à leur place ? C’est pour ça que les oiseaux font plein de petits : huit œufs, ça fait quatre petits qui survivent, c’est nécessaire à la survie de l’espèce. » Des élèves se sont mis à dessiner, et plusieurs, de manière continue, pépient, jacassent.

10h. « Madame, est-ce qu’on peut faire des roulades ? » Beaucoup s’allongent dans l’herbe trempée, et dévalent la butte en criant. « 23 petits Homo sapiens qui découvrent leur animalité », commente David Rosane.

D’autres récapitulent, avec lui, les espèces vues. D’abord les sédentaires : perruche verte à collier, geai des chênes, corneille noire, pigeon ramier, épervier. Et puis les migratrices : grive litorne, musicienne et mauvis, bergeronnette grise, pinson des arbres, tarin des aulnes et linotte mélodieuse.

Je demande aux élèves s’ils connaissent l’expression « tête de linotte ». Ils l’ont entendue, mais elle n’aura plus le même sens puisqu’ils le savent maintenant, les oiseaux sont très intelligents.

Le groupe se sépare, non sans une photo finale avec David Rosane, pouce en l’air comme les Anglo-Saxons. Nous rejoignons pour un temps une zone de jeu où les élèves marquent leur territoire, se balancent et jouent à chat perché.

Je les rassemble, il faut se faire entendre et ce n’est pas chose aisée de résister à tous ces « Madame ! », si empressés. Je grimace et montre les dents à un élève qui me fatigue, puis je ris : « Tu as cru que j’allais te mordre ? » La sauvagerie nous gagne tous ! « Back to the trees ou plutôt back home ! », non sans une dernière consigne : je leur demande de m’envoyer un compte-rendu de leur matinée.

11 heures. Comme à son habitude sur le groupe Paris Bird qu’il anime et alimente de ses chroniques, David commente une des photos que je lui ai envoyées :
« Regardez bien ces adorables Gremlins humains de dos, comptant les oiseaux dans le ciel parisien, ce pointé du doigt de l’un d’entre eux. Seule l’espèce humaine sait désigner ainsi un objet à un congénère. Seul l’être humain sait l’interpréter, ce geste. Ce geste et ce bras levé sont pour moi une victoire absolue : plus jamais ces enfants ne regarderont les oiseaux ou le ciel de la même manière. »

Quelques jours plus tard, sur l’ENT. Dans les comptes rendus de mes élèves, certains énoncés scientifiques laissent songeuse la prof de lettres que je suis : « le squelette des oiseaux est creux », « les oiseaux migrent grâce aux étoiles », « les oiseaux migrateurs ont moins de chance de mourir que les oiseaux non migrateurs ».

Bien sûr, il y aurait quelques rectifications à faire, telles que « nous avons regardé les perruches grâce au microscope », mais est-ce là l’essentiel ?

Emna confirme, sans le savoir, la conclusion de David : « Plusieurs oiseaux passent au-dessus de nous, mais on ne prend pas la peine de lever la tête. Cependant, grâce aux apprentissages que David nous a apportés, on pensera plus souvent à regarder vers le ciel. »

M.-A. C.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Marie-Astrid Clair
Marie-Astrid Clair