Décomposée, de Clémentine Beauvais, inspiré par « Une Charogne », de Baudelaire

Roman-poème en vers libres paru dans une collection dédiée à la poésie, « L’Iconopop » (chez L’Iconoclaste), Décomposée, de Clémentine Beauvais, donne la parole à « Une Charogne », de Baudelaire. C’est aussi l’occasion d’un regard contemporain et transversal sur Les Fleurs du mal, au programme de l'épreuve anticipée de français.

Par Delphine Thiriet, professeure de lettres

Roman-poème en vers libres paru dans une collection dédiée à la poésie, « L’Iconopop » (chez L’Iconoclaste), Décomposée, de Clémentine Beauvais, donne la parole à « Une Charogne », de Baudelaire. C’est aussi l’occasion d’un regard contemporain et transversal sur Les Fleurs du mal, au programme de l’épreuve anticipée de français.

Par Delphine Thiriet, professeure de lettres

Le genre poétique a eu ses siècles de gloire, mais il est certainement le moins lu aujourd’hui. Il est des collections de poésie dans les grandes maisons d’édition, des maisons d’édition qui se consacrent à la poésie. Il existe le Goncourt de la poésie, la Maison de la poésie, le Printemps des poètes, la Coupe du monde de poésie déclamée. Le président américain Joe Biden a associé la poétesse Amanda Gorman à son discours d’investiture, le 20 janvier 2021 à Washington. Le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire, le 9 avril 2021, a donné lieu à un certain nombre de festivités. Mais la poésie reste le plus petit rayon des bibliothèques. En faire lire aux élèves n’est pas toujours évident alors que c’est la forme littéraire pour laquelle ils prennent le plus facilement le stylo.

Une nouvelle collection de poésie est née aux éditions de L’Iconoclaste : « L’Iconopop », dirigée par l’autrice Cécile Coulon et le libraire Alexandre Bord. Cécile Coulon a obtenu en 2018, pour son recueil poétique Les Ronces, le prix Apollinaire et le prix SGDL « Révélation de poésie ». Douze ouvrages ont été publiés à ce jour, dont Décomposée, de Clémentine Beauvais, publié en avril 2021. Autrice, traductrice, enseignante et chercheuse à l’université de York, elle est incontournable dans le paysage littéraire jeunesse. La quatrième de couverture présente ainsi l’ouvrage : « Un court roman à la forme inventive, impertinent et engagé. »

Le pré-texte et le texte

Le lecteur lit, en exergue, cette citation de l’autrice : « J’aime aller chercher les petites voix coincées dans les interstices d’autres textes, les envers secrets des grands classiques. » Ce qui inspire et ancre Décomposée, c’est un poème de Baudelaire, tiré des Fleurs du mal : « Une Charogne ». C’est bien le point de départ du projet d’écriture et du livre qui ouvre son premier chapitre, « I. Détour d’un sentier, 1855 », par ces mots : « Rappelez-vous l’objet ». La charogne, la « carcasse », s’exprime et va raconter son histoire.

Clémentine Beauvais imagine donc qu’il s’agit d’une charogne de femme, la prénomme Grâce, et lui invente une vie… et une mort. Devant cette charogne passe Baudelaire, qui a dès lors le projet d’écrire son poème, répondant à l’injonction : « Faites-en des poèmes ».

(Chapitre I. Détour d’un sentier, 1855)

Un poème à l’origine du projet, un roman en vers libres, et un personnage de poète. Clémentine Beauvais a déjà écrit un roman en vers libres, Songe à la douceur, paru aux éditions Sarbacane, qui s’inspire de l’histoire d’Eugène Onéguine, de Pouchkine. Elle a également traduit des romans de littérature jeunesse écrits en vers libres, plus nombreux en Angleterre qu’en France.

Ici, elle utilise tout l’espace de la page : les vers sont alignés, centrés, décalés… Si l’on feuillette l’ouvrage, on réalise tout de suite qu’il s’agit d’un roman en vers libres. Certains espaces sont à l’intérieur même des vers :

(Chapitre II. Montagne, 1820)

Décomposée est un ouvrage protéiforme. Il est récit, narration. C’est un roman. Un roman à mystère qui s’ouvre sur la charogne, avec la charogne. Il reste à savoir ce qui l’a amenée là, à se décomposer au grand air, emportée par de multiples bêtes. Que lui est-il arrivé et pourquoi ? C’est ce que le lecteur apprend au fil d’une narration à la chronologie bouleversée, entre 1820 et 1855. Il y trouve aussi des pointes d’humour propres à l’autrice. Le discours direct est noté en italique. Le roman est écrit en vers et le travail poétique est remarquable. Il propose également des dialogues de théâtre, entre Jeanne et Charles, avec des didascalies, par exemple « (plein d’espoir) », « [Le poète se gargarise de sauce du ragoût / et du drame qui se noue] ». Intervient parfois dans ces dialogues théâtraux une troisième voix, celle de la charogne, qui s’adresse à Jeanne.

Un passage présente un lien direct avec l’art pictural :

(Chapitre XVIII. Rue de la Femme-sans-tête, 1855 (quelques jours plus tôt))

Les sensations parcourent le roman, riche en couleurs, textures, odeurs, goûts, références à la musique… Les indications visuelles sont bien présentes dans le texte, tandis que l’ouvrage est illustré à neuf reprises, en noir et blanc, de bouts de corps féminin pixélisés.

Le grand et le petit

La montagne est grande, mais elle offre une vie étriquée à laquelle échappe Grâce en emmenant ses sœurs. Toutes fuient « la petitesse des sommets » (XVIII). Le grand frère ne leur apporte aucune protection, au contraire… Quand il part, Grâce peut enfin grandir. Paris est grand, mais il enferme les jeunes femmes dans une maison close. Les grands, les bourgeois, abandonnent les femmes, les « sœurs », à la mort parfois.

Et il reste les petits. Les petites sœurs de Grâce, et toutes les femmes du peuple qui sont comme des sœurs. Et les petits des petites sœurs que Grâce décroche avec son aiguille : « un être. Une âme peut-être. Miniature », « ces petites perles de chair », « ces tout petits étrangers », « Ces souffles minuscules » (chapitre I).

Elle est une faiseuse d’anges. Elle a pour eux une berceuse, elle leur parle. Ils sont victimes, comme les mères. Et ce qui est petit également, c’est cet objet, cet outil, cette aiguille, qui n’a l’air de rien et qui confère à Grâce tout son pouvoir. C’est tout d’abord un pouvoir de vie : elle répare les femmes blessées par les accouchements, par les coups, par les opérations ; elle passe après le chirurgien. C’est aussi un pouvoir de mort, « la seule arme / dont [elle] dispose », et d’une aiguille on passe à  une « longue griffe forgée » (chapitre I), qui n’est pas sans rappeler la « petite sauvage » qu’est Grâce, ou les « bêtes sauvages griffues » des îles d’où vient Jeanne, la muse.

Il y a aussi les petites bêtes, « poux et puces et punaises » des draps sales, et les pires, « qu’on ne voit pas à l’œil nu », qui apportent la maladie. Enfin, elles seront la dernière compagnie de la charogne, qu’elles emportent petit à petit en en décomposant le corps : « les bestioles », « un grand festin pour les toutes petites volontés », « On m’emporte à dos de fourmi », « les moucherons », « des asticots méticuleux », « les insectes secs », « scarabées », « cloportes », « une souris »…

Le Paris du XIXe siècle

Grâce et ses sœurs fuient la montagne, la vie étriquée qui les attend :

(Chapitre VI. Rue de la Femme-sans-tête, 1843)

Elles gagnent Paris, la grande ville, qui se résume à des intérieurs : la maison close, l’appartement bourgeois, le salon cossu, la petite chambre sous les toits, les restaurants… En y arrivant, elles croisent un ferrailleur, une poissonnière, un étudiant de la Sorbonne. 

À l’extérieur, il y a les pavés, la Seine, une cour où des enfants jouent aux osselets, et les bourgeois et les bourgeoises qui se promènent ou qui vivent dans leurs « quartiers / de chocolat et de diamant ». Quand Grâce, elle, évolue en dehors des murs, la nuit, ce n’est pas sans danger pour elle et pour les autres. Elle devient « cet envers de Paris », « le dessous hideux de la ville » (chapitre XVIII). Ou c’est sa carcasse qui, laissée à l’air libre, se décompose peu à peu.

L’autrice ne revendique pas une exactitude historique, son travail n’est pas documentaire mais poétique, elle cherche bien plus à représenter un XIXe siècle « baudelairien ». Dans cette optique, la rue de la Femme-sans-tête, qui est à la fois authentique et porteuse d’imaginaire, est une aubaine ! 

La communion entre Grâce et Jeanne

La charogne raconte son histoire tant qu’elle le peut encore : « laissez-moi me rappeler », annonce-t-elle dès le premier chapitre. Mais, petit à petit, l’exercice devient très difficile :

(Chapitre IX. Cour où des enfants jouent aux osselets, 1843)

C’est Jeanne Duval, la muse de Baudelaire, qui assure alors la narration. Les deux femmes ont un lien. La première dit :

(Chapitre X. Détour d’un sentier, 1855)

À propos de la seconde, le poète écrit le poème « Une Charogne ». Et même :

(Chapitre IV. Détour d’un sentier, 1855)

Dans ce poème, Baudelaire fait un parallèle entre le cadavre et Jeanne. Quelque chose lie les deux femmes, renforcé par les points de suture que Grâce a réalisés une nuit sur le cuir chevelu de la muse. Jeanne dit : « il me vient l’idée curieuse / qu’elle cherche à entrer en moi, par petites poussées », et plus loin, « je crois que nous sommes semblables » (chapitre X). Grâce parle à Jeanne, qui devient sa voix, et peu à peu un dialogue s’instaure entre elles.

Un roman sur la sororité

Le féminin apparaît dès le titre : Décomposée. Le roman déroule le destin d’une femme qui toujours se dévoue au corps des femmes. Grâce protège ses sœurs en faisant barrière de son propre corps, elle répare les femmes blessées grâce à son aiguille qui « [la] guide et [la] soumet » (chapitre II), elle dit « Mes femmes » (chapitre I), elle est faiseuse d’anges, elle venge les corps bafoués.

Elle suit sa voie.

(Chapitre VI)

Elle répare les corps, pourtant elle n’est pas chirurgienne. Parce qu’il y a un chirurgien, un homme, qui ne travaille pas très bien d’ailleurs. Grâce a, elle, un don, « un savoir de sorcière », qu’elle n’expose ni n’impose aux hommes. Elle recoud dans le secret de la nuit. Camille, son amant, étudie dans les livres pour devenir docteur.

Et les hommes, justement ? Certains sont néfastes : le grand frère, les bourgeois qui abandonnent les prostituées après « les graines plantées par erreur », les hommes qui les frappent, les chirurgiens qui recousent mal. D’autres le seraient certainement : les maris. D’autres encore sont aimables : le grand-père, Camille, à qui rien n’est reproché.

Et puis il y a le poète. Il glorifie Jeanne, mais la maintient dans une infériorité condescendante. Au mieux, elle réussira « un charmant petit roman », lui dit-il avant de lui proposer un dessert, « qui me plaît beaucoup, / du moins à la table du dîner, / comme distraction, certainement cela amuse » (chapitre XVIII). Elle le divertit, mais ne doit pas aller trop loin. Rester à sa place. Et il y a cette console, qui rencontre le front de Jeanne, ce qui inspire à Grâce la remarque suivante : « Cette manie qu’ont les consoles de se jeter à nos visages » (chapitre VIII. Chambre en haut d’un escalier, 1841).

Grâce répare les corps et veut réparer les torts. Pourtant rien n’est simple, bourreaux, victimes, reproches, regrets… « Qui m’a tuée ? »

La littérature, la poésie, voilà ce qui permet de traverser les siècles, de transcender la mort. C’est bien ce que réalise le poète pour sa muse.

(Chapitre V. Tout un monde lointain, 1830)

Grâce remercie à la fin du livre le poète : « Adieu Charles. Merci pour la vie que tes vers me donneront. »

Et Clémentine Beauvais, avec Décomposée, donne vie et parole aux anonymes, avec infiniment de grâce…

D. T.

Clémentine Beauvais, Décomposée, Collection « L’Iconopop », L’Iconoclaste, 128 p., 13 euros.


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Delphine Thiriet