Des livres d’émancipation pour fêter le 8 mars

Deux ouvrages pour la journée internationale des droits des femmes. Dans Se ressaisir, Rose-Marie Lagrave évoque le parcours « d’une transfuge de classe féministe ». Ce livre fait écho à un ouvrage de la même collection « L’envers des faits » aux Éditions La Découverte, Nos mères, dans lequel Christine Detrez et Karine Bastide dressent une histoire de l’émancipation féminine.

Par Frédéric Palierne, professeur de lettres

Deux ouvrages pour la journée internationale des droits des femmes. Dans Se ressaisir, Rose-Marie Lagrave évoque le parcours « d’une transfuge de classe féministe ». Ce livre fait écho à un ouvrage de la même collection « L’envers des faits » aux Éditions La Découverte, Nos mères, dans lequel Christine Detrez et Karine Bastide dressent une histoire de l’émancipation féminine.

Par Frédéric Palierne, professeur de lettres

Se limiter strictement aux récits ? Parler de soi ou d’une histoire individuelle n’est pas une mince affaire, a fortiori pour les sociologues. Certes, depuis les récentes publications de Bernard Lahire consacrées à l’individu en sociologie, les parcours individuels ont droit de cité dans les laboratoires de recherche, mais pas à n’importe quel prix. Christine Detrez et Karine Bastide semblent parfois hésiter sur la voie à suivre, mais parviennent à trouver un point d’équilibre entre le monde de la méthode et celui de la narration. À une époque où l’on parle beaucoup d’ascenseur social, ces deux sociologues entendent partager l’expérience en la matière de la génération qui les précède : les femmes dont il est question dans Nos mères sont institutrices et assument leur parcours, parfois contre vents et marées. C’est également le cas pour Rose-Marie Lagrave, qui pourrait être leur mère à elles et qui revient sur sa vie de sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales, sans acrimonie mais sans complaisance. Dans Se ressaisir, qui paraît dans la même collection « L’envers des faits », aux éditions La Découverte, l’analyse sociologique lui sert à cerner la notion de transfuge, la chair de son récit restituant l’épaisseur de la vie de femme. Quelques idées en ressortent avec force.

L’école émancipatrice

Le rôle de l’école, et particulièrement celle de la République des années 1950-1960, est pleinement mis en avant dans Nos mères. Certes, le chapitre intitulé « L’École normale des filles de Douai » fait ressortir les contraintes et les pressions exercées à l’encontre de jeunes femmes qui « rêvaient » de devenir institutrices, accomplissant souvent l’idéal de leurs mères, mais avec une issue satisfaisante. Les règlements de l’époque semblent aujourd’hui aussi désuets que coercitifs : le monde d’avant 1968 était alourdi par le poids des institutions et un esprit de sérieux dont il fallait se défaire.

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Interdictions de punaiser des photos décoratives sur les murs, veiller à l’abus de maquillage et de coquetterie, voire de calme dans les dortoirs : tous les poncifs de l’institution (et pas seulement laïque !) pour jeunes filles y passent. C’est là que doit se construire le devenir des futures transfuges. Les filles sont davantage surveillées que les garçons, apprennent les autrices en interrogeant le parcours de leurs mères : elles recourent à la solidarité, découvrent l’unité et la contestation. Pour l’anecdote : la mère de Karine Bastide écrira à Simone de Beauvoir qui la publiera dans un premier temps.

Rose-Marie Lagrave adopte un autre point de vue que ses deux consœurs, sa fascination pour l’université, la richesse de ses échanges et les perspectives qu’elles lui ouvrent passent avant tout, et elle ne prend conscience des inégalités et des abus qu’au fur et à mesure de son parcours. Elle n’oublie pas pour autant les autres personnages de sa trajectoire, ses multiples sœurs (Marie-Louise, Marie-Josèphe, Marie-Françoise, Lucie, Gabrielle…) et ses deux frères qui fournissent des parcours de comparaison saisissants pour ce qui est des histoires de vie, des destinées féminines de l’époque.

Le féminisme comme volonté

Un chapitre entier est consacré au féminisme comme volonté. Après tout, souligne Rose-Marie Lagrave, « j’aurais bien pu ne jamais devenir féministe ». Elle s’est « ressaisie », notamment en glissant d’une expérience de vie communautaire – l’histoire se tient autour de 1968 – vers un groupe de femmes mariées militantes. La présence d’épouses au Mouvement de libération des femmes (MLF) semble normale, mais ça n’était pas si simple. Cela dit, la lutte se sectorise tandis que l’histoire retient surtout les luttes émancipatrices les plus visibles.

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Cet aspect est également présent chez Christine Detrez et Karine Bastide dans deux chapitres. Le premier est consacré aux corps des mères et à la méconnaissance totale de la sexualité dans les années 1960. L’autre, intitulé « Les hommes de ces femmes-là », décrit les maris, leurs réactions et leurs incompréhensions face au désir de changement de leurs femmes.

Ces chapitres témoignent avec franchise de l’ignorance des rapports entre hommes et femmes et du déni d’initiation à la sexualité jusqu’au mois de mai 1968. Une fois dépassés les témoignages qui soulignent la fragilité des filles, celle des garçons apparaît en miroir. Seule différence, mais de taille : les hommes sont ceux qui décident et peuvent donc persister dans leur ignorance. Ils n’ont pas besoin de s’émanciper par le mariage et ne comprennent pas qu’une femme « qui a tout ce qu’il faut à la maison » puisse désirer davantage de liberté au-dehors.

Chez Rose-Marie Lagrave comme chez Christine Detrez et Karine Bastide, lorsque la question de l’avortement surgit, on en saisit la dimension vitale face à des histoires de vie tranchées par le mariage et l’enfantement. En redonnant sa place à l’ignorance sexuelle dans le combat des femmes, les autrices mettent en lumière le support de la domination masculine en dehors des idées et slogans.

Des écritures multiples

En écrivant à la première personne, Rose-Marie Lagrave s’affranchit des tabous de la réflexivité en sociologie et endosse une double personnalité d’enquêtrice et d’objet de l’enquête. L’une échange avec l’autre, comme dans son dernier chapitre, très beau, consacré à la vieillesse : « Mon visage d’antan s’est fait la belle, et l’actuel me devient étranger ». Elle propose d’autres pistes que celle de l’exactitude biographique. Elle est sa meilleure interlocutrice et fait partager faits et sentiments. Lorsqu’elles racontent leurs mères à partir des documents rassemblés ou qu’elles parcourent leurs archives, Christine Detrez et Karine Bastide voient se reconstruire un album de famille révélant des histoires de vies qui pourraient être des pistes romanesques.

Difficile de ne pas penser à la romancière Annie Ernaux, pionnière de ce type de parole dans le roman français, mais aussi au roman express de François Weyergans, Françaises, Français, qui explore l’histoire de l’après-guerre au grand galop. Trois jeunes femmes y deviennent des héroïnes, l’une voulant à tout prix changer de monde pour celui des idées, l’autre, par engagement personnel, quitte une relative aisance pour rejoindre le milieu de l’éducation dans les écoles-poubelles de l’après-guerre. La première s’émancipe et disparaît à 27 ans, la seconde connaît le bonheur de la publication avant de sombrer dans l’oubli. La dernière, enfin, se raconte et donne par son titre un écho proustien à une vie riche et passionnante à découvrir.

F. P.

Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Collection « l’Envers des faits », 438 p., La Découverte, 23 euros.

Christine Detrez et Karine Bastide, Nos mères : Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine, Collection « l’Envers des faits », 346 p., La Découverte, 20 euros.

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Frédéric Palierne