Edgar Morin : " La Voie. Pour l'avenir de l'humanité "

edgar_morin_la_voieCeux qui ont les idées n’ont pas le pouvoir et ceux qui ont le pouvoir, souvent, n’ont pas les idées.

C’est une réflexion de ce genre, un peu désabusée et pas toujours vérifiée, que suscite d’abord la lecture du dernier opus d’Edgar Morin intitulé La Voie. Morin nous a habitués  à de vastes et ambitieuses synthèses comme les volumes consacrés à « La méthode » ou à « La pensée complexe ».

Le nouvel essai qu’il nous offre aujourd’hui se situe dans cette perspective, puisqu’il propose un balayage général des problèmes contemporains afin de «chercher la voie susceptible de sauver l’humanité des désastres qui la menacent». Rien de moins.

Le diagnostic

Pour réussir ce vaste programme, le penseur commence par un rapide diagnostic avant de nous offrir une succession copieuse et détaillée de solutions.

Le diagnostic a quelque chose de brutal dans sa simplicité : notre monde traverse une « méga-crise » qui conjugue trois « crises interdépendantes et interférentes » : globalisation, occidentalisation, développement. Chacune de ces crises, ainsi que leur somme, sécrètent elles-mêmes (ou reflètent) d’autres crises d’échelle inférieure : dans les domaines de l’économie, de la finance, de l’environnement et de la démographie, du politique et du religieux, de la croissance et du progrès…

Aucune de ces crises ne peut se résoudre indépendamment des autres, la solution de l’une entraînant l’aggravation de l’autre, preuve  que « la gigantesque crise planétaire est la crise de l’humanité qui n’arrive pas à accéder à l’humanité ». Et cette perte d’humanité conduit à remplacer (sinon à associer) l’ancienne barbarie, venue des temps obscurs, à la barbarie nouvelle qui « contribue à accroître un manichéisme aveugle et haineux ».

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Quatre directions à explorer

Alors que faire ? Puisque le temps des dénonciations est dépassé et sa pratique stérile, venons-en au temps de l’énonciation, celle qui nous aidera à « changer de voie », c’est-à-dire à entreprendre une métamorphose complète de nos habitudes marquant une radicale rupture épistémologique. C’est objectif que se fixe le livre, en quatre grandes parties, divisées elles-mêmes en divers chapitres, centrés sur des cas particuliers, et dont chacun constitue un formidable programme de réformes.

Les quatre directions à explorer et à reconsidérer sont  : la politique, ou plutôt « les » politiques, qui ont à répondre, par exemple, des problèmes de civilisation, d’institutions, de répartition des richesses, de justice, d’écologie… ; la pensée et l’éducation, pour tout ce qui touche au savoir et à sa transmission ; la société, terme vague qui recouvre des questions aussi diverses que l’habitat, la santé, l’alimentation, le travail… ; enfin la vie, domaine plus intime qui invite à repenser les thèmes de la morale, des âges de la vie, de la mort. On aura reconnu, au passage, certaines des préoccupations qui ont déjà nourri les recherches d’Edgar Morin et ses précédents livres.

Il n’est guère possible de reprendre dans le détail la liste des propositions, parfois globales et de portée humaniste, plus souvent précises, concrètes, pratiques. Qu’il nous suffise de mentionner qu’elles existent, en abondance, à la disposition de tous les décideurs, gestionnaire de petite commune ou chef d’État, d’aujourd’hui ou de demain. Qu’elles sont parfois classiques et raisonnables, d’autres fois audacieuses, voire révolutionnaires comme l’idée de fermer totalement les villes aux voitures, de remplacer l’école du savoir par celle de l’éducation, de tirer bénéfice de l’immigration, de favoriser la souveraineté alimentaire, la responsabilité individuelle, la fraternité entre les hommes…

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« Le pire n’est pas sûr »

Si l’on devait dégager les orientations axiologiques qui guident ce catalogue de recettes et ouvrent à  la « voie », on n’aurait aucun mal à retenir certains termes qui en fixent l’esprit : solidarité (par le partage, l’entraide, la mutualisation des moyens), humanisation (par le refus du mécanique, du routinier, de l’anonyme), convivialité (écho aux thèses défendues par Ivan Illich il y a déjà quarante ans), reliance (art de la pensée complexe et du rapprochement des disciplines), participation (à la marche de la cité ou de l’entreprise), régulation (des besoins, de la production, de la consommation).

L’être humain est-il capable de remettre en cause aussi radicalement ses modes de pensée et d’agir ? Oui, répond Morin en se référant à l’histoire de l’humanité : « Quand on considère cette incroyable aventure du passé, comment penser que l’aventure du futur serait moins incroyable ?» Et il ajoute, confiant : « Le pire n’est pas sûr. »

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Une belle leçon d’humanité

Il n’est pas déplaisant que le message du philosophe soit un message d’espoir. Mais quand on voit les directions choisies par nos sociétés actuelles, la victoire cynique de l’égoïsme, la souveraineté des forces de l’argent, le recul de la culture face à la médiocrité, le piétinement des valeurs démocratiques, la montée des intolérances, la mise à sac de la planète, on peut ne pas partager son optimisme et trouver bien utopique cette généreuse « voie ».

À moins, hypothèse fort improbable, que Morin, corrigeant notre aphorisme de départ, accède au pouvoir et se donne les moyens de passer à l’acte. Car les chances sont encore plus minces que, de leur côté, les détenteurs du pouvoir décident d’écouter cette belle leçon d’humanité.

Yves Stalloni

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• Edgar Morin, « La Voie. Pour l’avenir de l’humanité », Fayard, 2011, 308 p.

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