"La Trilogie de la villégiature", de Carlo Goldoni, à la Comédie-Française

© C. Raynaud de Lage

Parmi ses diverses acceptions, le mot « théâtre » en possède deux, bien différentes. Il désigne un lieu où, sur des tréteaux ou sur une scène et devant des spectateurs, des acteurs échangent des répliques. Mais le terme, employé de façon plus abstraite, recouvre aussi une pratique artistique, l’« art dramatique », c’est-à-dire cette façon particulière et codifiée de donner vie à un texte, que l’on fait souvent relever de la littérature.

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L’éphémère et le théâtre

La représentation de La Trilogie de la Villégiature donnée actuellement par la Comédie-Française fait se télescoper ces deux sens du mot théâtre. La salle Richelieu étant indisponible, les trois pièces se jouent dans une construction en bois érigée entre le jardin du Palais-Royal et les colonnes de Buren, le « Théâtre éphémère ».

Le Théâtre éphémère

Or, en ce lieu marqué du fugitif, la représentation magistrale qui nous est offerte illustre l’idée contraire, celle de l’éternité et de l’universalité. L’édifice peut bien être précaire et limité dans le temps, le spectacle, lui, s’inscrit dans la durée et transcende les époques. Confrontation, à travers le même mot, entre le fugace d’un bâtiment et l’éternité d’une œuvre.
Le propos appellerait le débat : une bonne pièce, mise en scène avec talent et bien jouée, n’a nul besoin d’un lieu prestigieux pour s’imposer. Ou, presque à l’opposé : le lieu peut participer de la réussite de la pièce, et l’auteur de ces lignes se souvient d’une représentation mémorable d’un autre Goldoni, Les Rustres, dans la structure désaffectée de la Criée aux poissons de Marseille, avant sa transformation en vrai théâtre. Ou encore, remarque plus générale : les contraintes extérieures, repensées intelligemment, peuvent être des plus bénéfiques.
 

Un bonheur de jeu et d’écriture

Ce préambule pour suggérer le grand bonheur que l’on prend à passer quatre heures dans cette immense isba au destin éphémère. Bonheur que l’on doit à la belle mise en scène d’Alain Françon et au jeu étourdissant de cette joyeuse bande de merveilleux comédiens, certains habitués aux premiers rôles (Danièle Lebrun, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Guillaume Gallienne), d’autres plus nouveaux dans cette fonction comme l’étonnante Georgia Scalliet qui joue le rôle central de Giacinta, et encore Anne Kessler ou Laurent Stocker.
Bonheur que l’on doit aussi à la plume de Goldoni, qui signe làun de ses chefs d’œuvre. Le dramaturge vénitien a beaucoup écrit pour la scène, parfois un peu vite et un peu trop (environ deux cent cinquante pièces) et, à côté de quelques belles réussites (La Locandiera, Il Campiello), il nous laisse pas mal d’œuvres mineures qui nous conduisent à le considérer parfois comme un sous-Molière, voire un sous-Beaumarchais. La Villégiature échappe à la critique. Goldoni, qui a alors dépassé la cinquantaine, se concentre sur l’essentiel : l’observation amusée d’un milieu social, la peinture subtile des caractères, l’affrontement, verbal et physique,  des personnalités.
 

Vive les vacances !

Cette micro-société de Livourne est victime de l’ennui provincial et des tricheries caractéristiques d’une petite-bourgeoisie vaniteuse et désargentée. Dans sa volonté de paraître, s’impose l’inévitable séjour à la campagne, équivalent, pour l’époque, de nos vacances en des endroits chics, Megève ou La Baule.
On ne paie pas ses créanciers, on rogne sur la nourriture ou sur les gages des domestiques, on ne peut s’offrir des robes, mais il ne sera pas dit qu’on manquera ce rendez-vous mondain. Cette soumission à la mode se décline en trois temps : l’exposé de la toquade (La Manie – ou folie – de la Villlégiature), les péripéties des vacances (Les Intrigues de la Villégiature), le bilan de cette onéreuse escapade (Le Retour de la Villégiature). Un avant, un pendant, un après.
À ce premier ressort, se mêle un second, dont il est inséparable : les affaires sentimentales et, plus concrètement, les projets de mariage. Les choses sont liées car : 1. On ne peut décemment pas partir à la campagne sans une compagnie galante ; 2. Dans ce petit monde de l’oisiveté frivole, les femmes mènent le jeu ; 3. Le mariage, que favorise ce moment d’évasion du quotidien, est une bonne façon, grâce à la dot, d’améliorer les finances.
 

Amour et désenchantement

Sur ce canevas, d’innombrables broderies sont possibles et Goldoni ne s’en prive pas, notamment en jouant, à des niveaux variés, sur les quatre couples qui se font et/ou se défont : Giacinta la capricieuse et Leonardo l’impécunieux ; Guglielmo l’amoureux coincé (Gallienne à contre-emploi) et Vittoria la fraîche mais futée ingénue, Sabina la riche tante vieillissante et Ferdinando le très intéressé soupirant, Rosina et Tognino, secrètement mariés – et l’on pourrait chercher des échos jusque chez les domestiques.
On s’agite, on se promet, on se ment, on se cherche ou on se fuit, on se révèle ou on se cache. Bref, nous sommes au théâtre et ce concentré de vie – d’une certaine vie, et à une certaine époque – nous retient par sa vérité en même temps qu’il nous amuse par ses excès et nous touche par le pathétique des situations. Nous sommes loin des improvisations burlesques inspirées de la commedia dell’arte, loin aussi des intrigues convenues de la commedia di maschere, nous sommes dans du vrai et solide théâtre fait de rebondissements, d’émotion, de reparties brillantes, de quiproquos et de désordres. Le tout dans un climat de désenchantement, de fin de règne, l’achèvement d’un mode de civilisation dans ce dernier tiers du XVIIIe siècle.
 

De Goldoni à Pirandello

Ce monde finissant fait penser, en moins grave, à celui de Tchekhov, auteur que Françon a beaucoup monté (il prépare Oncle Vania pour la Comédie-Française) et dont Giorgio Strehler s’était souvenu pour une précédente mise en scène de la Trilogie, il y a plus de trente ans. On pense aussi à Pirandello quand, à deux reprises, avant le baisser du rideau, Giacinta vient, seule en scène, expliquer aux spectateurs les ficelles de la comédie, nous rappelant que tout cela est un jeu.
Éphémère ce théâtre ? La construction peut-être, pas le savoureux spectacle.

Yves Stalloni 

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« La Trilogie de la villégiature », de Carlo Goldoni, mise en scène d’Alain Françon, Comédie-Française, « Théâtre éphémère », jusqu’au 12 mars 2012. 

• Le théâtre dans les Archives de « l’École des lettres » : indiquer le nom des auteurs, des genres (comédie, tragédie, drame, etc.) ou le titre des pièces dans la rubrique Recherche.

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Yves Stalloni

Un commentaire

  1. quelle deception ! cette pièce est sans doute la plus médiocre de Goldoni !
    La mise en scène bien trop conventionnelle,essaie à force gesticulations et vociférations de masquer l’indigence du texte,mais cela sonne faux .B.Raffaelli et H. Pierre sont les seuls à donner par leur excellent jeu du plaisir au spectateur .
    Pourquoi la célèbrissime Comédie Française s’est-elle lancée dans cette production ? J’espère que la province -d’où je suis -n’aura pas à subir ce spectacle .

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