Le Voyage de Gulliver en féerie

Satire politique qui incite à nous mieux voir, Le Voyage de Gulliver, mis en scène à l’Athénée par Christian Hecq et Valérie Lesort, s’appuie sur des Lilliputiens, marionnettes de quelques centimètres et hilarants. Entre théâtre noir et théâtre de l’illusion, à grand renfort de musique et de chants.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Satire politique qui incite à nous mieux voir, Le Voyage de Gulliver, mis en scène à l’Athénée par Christian Hecq et Valérie Lesort, s’appuie sur des Lilliputiens, marionnettes de quelques centimètres et hilarants. Entre théâtre noir et théâtre de l’illusion, à grand renfort de musique et de chants.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Enfant, Christian Hecq rêvait d’être un grand scientifique. On l’imagine volontiers en savant un peu fou. Il est aujourd’hui un acteur génial, l’un des meilleurs de la troupe de la Comédie-Française. Avec sa complice Valérie Lesort, metteure en scène et plasticienne, ils forment un duo épatant auquel on doit 20 000 lieues sous les mers, La Mouche, et l’exceptionnel Bourgeois gentilhomme (avec Christian Hecq en Monsieur Jourdain), dont la reprise est prévue pour la fin de saison « Molière 2022 », dans la salle Richelieu du Français. Hecq et Lesort sont des tripatouilleurs de formes, d’idées, de matières, des explorateurs de l’espace, du rêve et de l’enchantement. Leurs spectacles sont des féeries, des invitations au voyage, de véritables transports de rires et d’émotions.

Premier voyage de Gulliver

Leur imagination a, cette fois, mis le cap sur les Indes orientales. C’est au large de leurs côtes que le vaisseau de Gulliver, chirurgien de son état, passionné de voyages et d’aventures, a sombré. Seul survivant du naufrage, celui-ci se réveille sur une plage inconnue et constate qu’un petit peuple insulaire l’a fait prisonnier : les Lilliputiens qui, s’ils ne dépassent pas quelques centimètres de haut, passent néanmoins leur temps à guerroyer contre les îliens voisins de Blefuscu. D’abord réduit en esclavage, Gulliver devient l’ami corvéable des Lilliputiens dont il finit par découvrir la cause ubuesque (pardon pour l’anachronisme) de leur inimitié avec les Blefusciens : les œufs à la coque, et la manière dont ils se doivent d’être cassés et mangés. Par le petit bout selon les Petits-Boutiens de Lilliput ou par le gros bout aux dires des Gros-Boutiens de Blefuscu. Enfin, accusé de trahison pour avoir refusé d’anéantir les barbares de Blefuscu, Gulliver évite la mort en s’enfuyant chez « l’ennemi » qui l’aide à reprendre la mer…

Un théâtre renouvelé

Librement adapté, par Valérie Lesort, du premier des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726), Le Voyage de Gulliver est un fabuleux spectacle, pour petites et grandes personnes. Un spectacle magique de marionnettes que l’on dirait grandeur nature. Le tandem Lesort-Hecq y fait bon profit des trouvailles plastiques de l’auteur irlandais. À côté de David Alexis (Gulliver), près de deux mètres sous la toise, un « vrai » géant aux yeux de certains, sept autres comédiens (portant combinaison et cagoule noires) s’agitent dans l’ombre du dispositif scénique et ne laissent apparaître que leur visage.

Les personnages de Lilliputiens, hauts ici de quelque cinquante centimètres (une quinzaine dans le roman), sont le résultat d’une hybridation associant tête humaine et corps de marionnette, actionné par les mêmes acteurs. L’effet est stupéfiant, hilarant même quand s’ajoutent les voix, très haut perchées, des comédiennes, colériques et grosses (ridiculement disproportionnées) des acteurs.

La force de la mise en scène s’appuie sur la palette expressive des visages. Ce « théâtre noir », fondé sur le principe de l’escamotage, autorise les plus beaux effets visuels, comiques ou poétiques, comme ces petits cœurs comme des bulles de savon jaillissant de l’obscurité à l’occasion d’une déclaration amoureuse.

Un grand castelet, permettant le glissement latéral des toiles peintes des différents décors, complète ce théâtre de marionnettes et de l’illusion que les deux metteurs en scène renouvellent avec astuce et drôlerie. Les numéros de chant et de musique se révèlent trop nombreux cependant.

Critique et examen de conscience

Prisonnier et spectateur de cette immense boîte à jouer, Gulliver, narrateur de sa propre histoire, observe, avec un mélange de tendresse agacée et d’ironie amusée, les us et coutumes, les qualités et les travers de ce curieux petit peuple belliqueux, pas si éloigné de lui (de nous). Si la satire politique est ici moins féroce que dans le roman swiftien, le regard « étranger » que le héros porte sur la drôle de société qui l’entoure est un miroir tendu à notre sagacité. Il incite à nous mieux voir, à relativiser nos convictions, à dépasser nos préjugés. Il pousse à l’examen de conscience, au blâme de nos propres excès et ridicules. Il invite à la critique des puissants, de leur usage discrétionnaire du pouvoir, de la guerre et de ses enjeux. Il invite enfin à la tolérance, au respect des idées et de la différence.

P. L.

Jusqu’au 28 janvier à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, à Paris, puis en tournée :

  • du 1er au 11 février au Théâtre des Célestins à Lyon ;
  • les 18 et 19 février, Équilibre et Nuithonie, Fribourg, Suisse ;
  • du 23 au 26 février au Théâtre National de Nice ;
  • du 2 au 6 mars au Théâtre de Caen ;
  • les 10 et 11 mars à La Comète/Scène nationale de Châlons-en-Champagne ;
  • le 15 mars au Théâtre Edwige-Feuillère à Vesoul ;
  • le 18 mars, MA Scène nationale, théâtre de Montbéliard ;
  • les 22 et 23 mars au Tangram, Scène nationale Évreux – Louviers ;
  • les 26 et 27 mars au Théâtre de Saint-Maur ;
  • les 30 et 31 mars à la Maison de la culture de Nevers agglomération ;
  • les 12 et 13 avril au Théâtre de Sartrouville ;
  • les 19 et 20 avril à la Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée ;
  • le 30 avril au Carré à Sainte-Maxime ;
  • le 3 mai à la Colonne à Miramas ;
  • les 6 et 7 mai au Théâtre de Grasse ;
  • les 12 et 13 mai à l’Espace Jean-Legendre de Compiègne ;
  • du 17 au 19 mai à la Coursive, Scène nationale de La Rochelle ;
  • les 24 et 25 mai au Théâtre des 2 Rives à Charenton-le-Pont.
Image par défaut
Philippe Leclercq