« Les Femmes du 6e étage », de Philippe Le Guay

Il n’est pas rare qu’un film léger, sans prétention, parvienne à susciter des réflexions d’ordre philosophique ou sociologique. C’est le cas de la comédie drôle et soignée de Philippe Le Guay, Les Femmes du 6e étage.

Grâce à des acteurs talentueux et bien dirigées (avec une mention spéciale pour un étourdissant Fabrice Lucchini, une hilarante Sandrine Kiberlain et une malicieuse Carmen Maura), et malgré un scénario assez conventionnel, le film se laisse voir avec plaisir et se place bien au-dessus des traditionnelles «comédies-à-la-française ».

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L’accélération de l’histoire

Son intérêt premier est d’illustrer, presque involontairement, ce qu’on a coutume d’appeler l’« accélération de l’histoire ». Le film se déroule au milieu des années 60, autant dire, pour peu qu’on y prête attention, au Moyen Âge.

Il nous montre comment, en moins de cinquante ans, nous avons littéralement changé d’ère. Les manières de vivre, de travailler, de s’habiller, de manger, de se déplacer, de se distraire, de partir en vacances, de parler à ses collègues, à sa concierge ou à ses domestiques (quand il en reste) sont aussi éloignées de nous que la chaise à porteur ou le haut de chausse.

Les spectateurs les plus jeunes peuvent se révéler insensibles à ces mutations radicales, ou les recevoir avec la même curiosité distraite que les duels dans les films de mousquetaires. Pour ceux, en revanche, qui ont connu l’époque où se déroule l’action – la France des dernières années du général de Gaulle – la plongée ethnologique a quelque chose de vertigineux.

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Une succession de stéréotypes

L’impression trouve sa confirmation dans l’argument du film : la rencontre avec une communauté étrangère, avec une culture exotique que les circonstances conduisent à côtoyer, à accepter, à intégrer aussi. Or cette communauté immigrée n’est pas constituée de Bororos amazoniens, ni de Dogons nigériens ou de Bantous des antipodes ; elle provient d’un pays limitrophe, un voisin immédiat, devenu depuis un membre actif de la Communauté européenne, un foyer intense de culture, un exemple de modernité et de dynamisme – en dépit de quelques accrocs conjoncturels –, l’Espagne.

Le mythe de la bonne espagnole doit, en 2011, faire bien sourire de l’autre côté des Pyrénées. Tout autant que celui qu’il est censé remplacer : le mythe de la bonne bretonne. Il se peut aussi que nos voisins ibériques montrent un certain agacement à cette succession de stéréotypes : l’Espagnol se caractérise par sa piété, sa fierté, sa joie de vivre, son sens de la famille et son ardeur au travail.

Quant à l’Espagne, elle se résume à la Costa Brava et au chorizo. Encore nous épargne-t-on la corrida, bien qu’une courte scène y renvoie.

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Comment reprocher à une comédie son manque d’ambition ?

Derrière ce folklore de pacotille, ce choc des civilisations pour rire, se profilent certaines réalités plus graves qui nous ramènent à notre présent : l’immigration économique, le respect de l’autre, la difficulté (mais aussi la richesse) des métissages, la solidarité des déracinés, le souci d’intégration, la précarité de l’emploi ou du logement pour le travailleur venu d’ailleurs. Quand ces questions concernent nos proches voisins espagnols qui partagent avec nous une histoire, une religion, des valeurs philosophiques et culturelles, nous restons au niveau anecdotique ou amusant.

Quand elles s’appliquent, comme aujourd’hui, à des milliers d’exilés chinois ou africains, beaucoup moins traités et considérés que ces sympathiques bonnes espagnoles, on aborde la catastrophe planétaire. Là n’est pas, bien sûr, le propos du film, destiné essentiellement à nous divertir et qui y réussit assez bien. Comment reprocher à une comédie son manque d’ambition ou sa prudente retenue face aux graves problèmes du moment ? Rien n’empêche toutefois le spectateur de prolonger le débat.

Yves Stalloni

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Yves Stalloni

Un commentaire

  1. Commentaire intéressant! Le film plaît a son audience, il nous fait rire de nous-mêmes mais il fait aussi réfléchir à la façon dont les gens etaient traités et aux différentes classes sociales. Est-ce qu’il nous fait réfléchir aux problemes actuels? J’en doute, on va au cinéma pour se divertir; ce n’est qu’en classe que les profs feront discuter les thèmes pour ouvrir les yeux de leurs étudiants, pour leur faire prendre conscience de cette révolution des dernières 50 années. Il ne faut pas oublier que les Espagnoles laissent la place aux Portugaises, celles-ci à d’autres, etc.

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