Les Trois Mousquetaires – Milady,
de Martin Bourboulon :
seule contre tous

Plus soucieux de l’esprit que de la lettre, Martin Bourboulon livre un opus au scénario moins fin, mais à l’action trépidante, aux batailles tournoyantes et aux chevauchées époustouflantes. Du grand spectacle en décors naturels, avec ses attachants compagnons d’armes. À la gloire du roman populaire, de la camaraderie et de leur fatale adversaire.
Par Philippe Leclercq, critique de cinéma

Plus soucieux de l’esprit que de la lettre, Martin Bourboulon livre un opus au scénario moins fin, mais à l’action trépidante, aux batailles tournoyantes et aux chevauchées époustouflantes. Du grand spectacle en décors naturels, avec ses attachants compagnons d’armes. À la gloire du roman populaire, de la camaraderie et de leur fatale adversaire.

Par Philippe Leclercq, critique

D’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont de retour. Huit mois après la sortie des Trois Mousquetaires – D’Artagnan, succès au box-office français avec près de trois millions et demi d’entrées, le second volet du diptyque, sous-titré Milady, toujours réalisé par Martin Bourboulon, sort ce 13 décembre sur les écrans. Les avant-premières du film ont été prises d’assaut, ce qui est un bon signal pour les films inspirés de romans populaires, et pour les salles de cinéma. Reste à savoir si les spectateurs se jettent ensuite sur le livre pour relire, vérifier, transmettre, etc.

Précédemment, selon la formule consacrée sur les petits écrans, d’Artagnan, jeune Gascon fraîchement débarqué dans la capitale, a mis ses talents de bretteur au service des mousquetaires du roi, et ses qualités de séducteur à ravir le cœur de Constance Bonacieux. Bon soldat, il est allé déjouer en Angleterre un complot ourdi contre la reine, Anne d’Autriche. Il a, au terme d’une époustouflante chevauchée (filmée en décors naturels avec du vent dans les cheveux), repris les précieux ferrets qui lui avaient été dérobés, des mains de Milady, l’espionne de Richelieu, avant que celle-ci ne lui échappe en sautant du haut d’une falaise dans la Manche. Le plongeon l’avait laissée pour morte.

Quand débute le second volet où Constance est kidnappée, d’Artagnan se lance à ses trousses et tombe par méprise sur son ancienne ennemie. Celle-ci est en fâcheuse posture, dépouillée de ses attributs de femme fatale et captive du chef de la Ligue catholique… Qui donc alors se cache derrière le rapt de Constance ? Et pourquoi ?

Le plaisir d’en être

Alors que D’Artagnan faisait porter une partie de ses ressorts dramatiques sur l’apprentissage et le passage à l’âge adulte de son jeune héros éponyme, Milady promet une exploration en profondeur des principaux personnages, dont la dame, dans une prestation très post-MeToo, qui en fait une victime revancharde des hommes et du système de domination masculine. L’amour est moteur de l’action où se mêlent complots et trahisons sur fond de nouvelle guerre de religion. Celle-ci force Louis XIII (le très contenu Louis Garrel, assez drôle) à envoyer ses meilleures lames soutenir le siège de La Rochelle, ville protestante défendue par les Anglais.

Film de cape et d’épée à grand spectacle et à gros budget (36 millions d’euros, tout de même), Milady entraîne dans un tourbillon de cavalcades et de batailles filmées en mouvement, agrémentées d’affrontements à l’épée et de joutes verbales, et maquillés d’une belle couche de crasse plus vraie que nature.

Sans bouleverser les codes du genre, Martin Bourboulon régale de sa mise en scène immersive et ses prises de vues tournoyantes, assurées au plus près des combats. L’énergie sourd des mouvements furieux d’appareils en accord avec la chorégraphie des corps et à l’appui d’un montage sec et nerveux des images.

Comme jadis dans Les Trois Mousquetaires, de George Sidney, avec le sémillant Gene Kelly dans le rôle de d’Artagnan (1948), l’enthousiasme des comédiens fait plaisir à voir. Chacun joue sa partition avec une joie manifeste, le bonheur un peu enfantin d’en être. Le fin félin Romain Duris ferait presque passer Aramis pour un intellectuel ; Pio Marmaï (Porthos) n’hésite pas à forcer le trait du burlesque ; François Civil (d’Artagnan) ne ménage pas sa peine ; et Vincent Cassel (Athos), le visage marqué, fait excellente figure, poussant vers une intériorité traversée de douloureux souvenirs. Autant d’indices déjà repérables dans le premier épisode du diptyque que la suite peine cependant à approfondir.

La vengeance d’une femme

La réussite de ce second opus ne se trouve pas tant dans le développement de ses héros masculins que dans le recentrage de la narration autour de Milady à laquelle l’éblouissante Eva Green prête ses traits androgynes et sa plastique érotisée. Certains des combats qu’elle livre évoquent l’Uma Thurman de Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003). Grâce à son jeu chatoyant, Milady incarne la femme fatale, la tueuse magnifique imaginée par Alexandre Dumas. « Elle ne plaisait pas, elle enivrait », dit d’elle le valeureux Athos, homme brisé par ce génie du mal, marqué au fer rouge. La séduction est son arme, en permanence pointée vers celles et ceux qui s’avisent de contrarier ses plans. Dissimulatrice, elle agit de sang-froid, sans scrupule ni remords.

Née à la fiction par le regard provincial de d’Artagnan, en route vers Paris au début du roman, Milady frappe son esprit ; son souvenir se plante dans sa mémoire comme un couteau, laissant infuser le poison de sa lame effilée. Pendant ce temps, elle met sa beauté cruelle et ses pouvoirs méphitiques au service du diabolique Richelieu. Pour lui, elle corrompt, vole et tue. Tous deux sont pétris de la même boue. L’homme en habit de pourpre a fait d’elle son succube, son double placé sous sa domination et sa capacité à effacer les traces de son passé.

Enfant orpheline, Milady a connu le couvent dont elle s’est échappée après avoir séduit un prêtre. Le frère de l’abbé, qui l’a rattrapée, l’a marquée d’une fleur de lys, emblème des filles perdues. Le châtiment lui cuit ; elle devient une Salomé déchaînée. Les têtes tombent à ses pieds, les cœurs se brisent, comme celui du noble comte de la Fère, Athos, donc qu’elle a épousé. Comment elle s’est retrouvée ensuite sur l’échafaud, le nouvel opus ne reprécise pas de même que ses motivations contre le Duc de Buckingham. Et c’est là que le bât blesse : l’attention portée à l’action rétrécit la finesse du scénario qui poursuit sur sa lancée, oublieux de soigner les détails.

Le spectacle opère cependant, par attachement à la bande, soin des décors, des chevaux et des costumes. Plus soucieux de l’esprit du roman que de la lettre, Martin Bourboulon réserve, pour sa part, une séquence inspirée de Metzengerstein, la nouvelle d’Edgar Allan Poe (in Histoires extraordinaires, 1856).

P. L.

Les Trois Mousquetaires, Milady, film français de Martin Bourboulon (1h55), avec François Civil, Vincent Cassel, Romain Duris, Pio Marmaï, Eva Green, Louis Garrel, Jacob Fortune-Lloyd, Lyna Khoudri, Eric Ruf, Marc Barbé. En salle le 13 décembre 2023.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Philippe Leclercq
Philippe Leclercq