Lorris Murail

ou la science de la fiction

Décédé le 3 août dernier, Lorris Murail a investi tous les genres littéraires, seul ou avec ses sœurs Marie-Aude et Elvire. Cet écrivain aussi discret que passionné laisse derrière lui une œuvre protéiforme destinée tant à la jeunesse qu'aux lecteurs adultes.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, INSPÉ Sorbonne université.

Décédé le 3 août dernier, Lorris Murail a investi tous les genres littéraires, seul ou avec ses sœurs Marie-Aude et Elvire. Cet écrivain aussi discret que passionné laisse derrière lui une œuvre protéiforme destinée tant à la jeunesse qu’aux lecteurs adultes.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, INSPÉ Sorbonne université.

Lorris et Marie-Aude Murail avaient prévu d’écrire ensemble les trois tomes des enquêtes d’Augustin Maupetit et de sa jeune collaboratrice, Angie, 12 ans. Ils n’ont pu écrire à quatre mains que les deux premiers : Angie !, publié au printemps, et Souviens-toi de septembre, qui vient de paraître. Marie-Aude Murail finira seule le troisième tome, sans « son semblable, son frère », vaincu par la maladie le 3 août dernier. L’un et l’autre sont nés au Havre, Lorris en 1951.

Crédit photo : Hugues Chemin

L’idée de ces romans, c’est sa cadette qui la trouve, de retour d’une visite à son frère à Bordeaux. Nous sommes en mars 2020, Emmanuel Macron vient tout juste d’annoncer le premier confinement comme le mentionne le premier tome :

« Depuis quelques semaines, notre pays fait face à un nouveau virus, le Covid-19, qui a touché plusieurs milliers de nos compatriotes… C’est la plus grave crise sanitaire qu’ait connue la France depuis un siècle. »

En matière de projets littéraires, les « Murail » sont réputés n’avoir peur de rien. Ici, donc, même pas peur de planter l’intrigue dans l’actualité collective : le temps de l’histoire recoupant le temps de son écriture. Le frère et la sœur sont confinés comme toute la population française, mais à cinq cents kilomètres l’un de l’autre. Qu’importe, les « Murail » ont de la ressource, en eux, ensemble, comme l’explique Sophie Chérer dans un texte dans un texte consacré à Marie-Aude :

« Le silence (c’est l’époque où les enfants ne parlent pas à table, ni ailleurs), elle [Marie-Aude], le peuple de personnages et de langages imaginaires. La fratrie détourne, adapte et s’approprie. D’une cheminée, ils font une montagne. De la baignoire, un océan. […] Avec les livres, les deux frères [Tristan et Lorris] fabriquent des circuits pour leurs petites voitures. Avec des animaux en peluche, […] Marie-Aude et Elvire bâtissent des drames et des comédies […]» Sophie Chérer, Marie-Aude Murail, « Mon écrivain préféré », l’école des loisirs.

L’autrice a « l’esprit polar » et aussi l’esprit d’escalier. La vision de son frère, bloqué dans son fauteuil roulant, vient s’entrechoquer avec celle de Jefferies (James Stewart), l’observateur obsessionnel de Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock. Un être immobilisé n’a rien d’un être sans histoires et il est tout en capacité d’en raconter.

Dans Angie, le lecteur découvre ainsi le capitaine Augustin Maupetit et sa chienne renifleuse, un berger allemand, prénommée « Capitaine ». Le policier a fait une lourde chute de moto après une course-poursuite. Le voici immobilisé pour de longs mois, comme il s’en inquiète auprès de sa supérieure hiérarchique, Alice :

« – Et moi, qu’est-ce que j’ai ? J’ai entendu des trucs…
– Quels trucs ?
– Que je ne remarcherai peut-être jamais. […]
Augustin jette un regard mauvais sur la poche rosâtre suspendue à sa gauche. Un tuyau transparent descend jusqu’à son bras. »

En matière d’affaires policières, le temps ne s’arrête jamais, accident ou pas, Covid ou pas. C’est donc de chez lui, à partir de ses « écrans de surveillance » pseudo-légaux, que le héros en fauteuil va mener son enquête. Mais pas seul : il est rapidement secondé par sa petite voisine, Angie, une gamine comme les aime Marie-Aude Murail, hyperdouée et « hypermnésique », quoique pas convaincue d’avoir une quelconque valeur aux yeux des autres. Une fille ? Ça tombe bien, Lorris n’a guère que ça dans ses derniers romans : des héroïnes.

Au moment où se déclenche ce nouveau projet littéraire, la maladie ne lâche plus Lorris. Il confie à sa sœur se sentir « invisible », notamment par rapport au coup d’arrêt mis à son activité d’écrivain. Angie ! s’impose comme un défi à quatre mains. Mais plus question d’écrire ni au stylo ni au clavier pour Lorris. Il passe par le dictaphone.

Le prénom de leur héroïne n’est pas neutre. C’est le titre d’une chanson bien connue des Rolling Stones. De l’extérieur, il tinte aussi comme le patronyme d’un ange gardien.

L’intrigue tient pour une large part à un conflit entre Xavier et Joann, jumeaux issus d’une lignée qui s’est enrichie dans le commerce du café.

« Ce fut l’affaire d’une seconde. Le ressentiment que Xavier avait accumulé à son insu vis-à-vis de son jumeau, à cause de ses taquineries, de ses entourloupes, de son aisance sociale supérieure à la sienne, monta des profondeurs de son être et le submergea. Il s’empara de la fourchette qui reposait sur les braises. Yoann riait encore de sa plaisanterie quand il sentit un choc atroce. C’était la brochette rougie au feu que son frère lui appliquait en travers de la joue et dont la pointe venait de s’enfoncer dans son œil. »

Les milieux les plus pourris ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. L’idée était donc de faire dialoguer le monde des hautes sphères sociales et le petit monde des bas-fonds havrais. Au-delà des apparences, tout est imbriqué : des beaux quartiers à ceux plus populaires des Neiges et de Caucriauville. Le frère et la sœur déroulent leur enquête en s’aventurant dans les recoins des docks locaux : conteneurs douteux, trafiquants, petites frappes du grand banditisme le tout mâtiné de l’humour policier cher aux dialoguistes fans de séries :

« La commissaire guette du coin de l’œil la réaction du lieutenant Lagadec. Quand elle l’a informé de ses intentions, tard dans la nuit, Lagadec a lâché : “J’espère que vos informations sont bonnes, chef, sinon vous allez vous retrouver à faire traverser les enfants devant l’école de Beuzeville-la-Grenier.” »

Lorris travaille alors surtout la nuit. Angie !, rapporte Marie-Aude Murail, doit durer le plus longtemps possible, tout en maintenant une intrigue à cent à l’heure. Au second tome, le personnage d’Augustin doit retrouver l’usage de ses jambes…

Souviens-toi de septembre !

Le synopsis que propose sa sœur à Lorris lui donne la force de surmonter sa souffrance. Souviens-toi de septembre replonge dans Le Havre de la Libération :

« Nous sommes le 5 septembre 1944. Il est 18h30. Les quatre bombardiers que Martha aperçoit par la fenêtre de sa chambre sont les premiers d’une formidable caravane volante forte de 800 appareils. Et la bombe qu’elle voit s’abattre sur un immeuble à quelques centaines de mètres de l’hôtel n’est que la première d’un lot monstrueux de plusieurs dizaines de milliers de tonnes. »

L’incipit du second tome n’est pas moins efficace que celui du premier. Entre l’époque actuelle et ces temps dramatiques se tissent d’emblée des liens implicites dont la découverte progressive va tenir le lecteur en haleine tout au long des quatre-cent-cinquante pages.

Lorris Murail s’était déjà inspiré de cette époque pour écrire Les Semelles de bois (2007), un roman historique pour la jeunesse, qui met au premier plan une jeune fille prénommée Liberté, fanatique stalinienne engagée dans la Libération de Paris.

Qu’est devenue la petite Sarah sauvée des bombardements ? interroge Souviens-toi de septembre ! Quel lien avec Manon, juge d’instruction à qui vient d’être dérobée une bague de famille, une émeraude à monture d’or, « d’une très grande valeur » ? Pourquoi un corbeau cherche-t-il à la faire chanter ? Comment Maurice, son grand-père, pater familias centenaire d’une famille « si comme il faut », a-t-il bâti sa fortune au lendemain de la guerre ? De quel secret compromettant est-il toujours porteur ?

Le second opus se construit autour d’un suspens à tiroirs mais se singularise en faisant passer au second plan l’enquête dans les milieux de la drogue. Les références à la série télévisée Colombo, au jeu de société Cluedo, aux enquêtes de Sherlock Holmes et du commissaire Maigret ou aux huis clos d’Agatha Christie recentrent l’attention du lecteur sur les turpitudes de milieux a priori au-delà de tout soupçon. Avec humour, les deux auteurs multiplient les clins d’œil littéraires, et jubilent, semble-t-il, à transformer leur intrigue policière en un vertigineux jeu de rôle :

« Fervente lectrice des enquêtes du commissaire Maigret, Nelly Hautecloche est convaincue que le célèbre enquêteur doit en grande partie son succès aux petits plats préparés par son épouse. »
Ou, plus loin :
« Très utilisé, le chenet de cheminée, depuis que Sherlock Holmes en a fait son coupable dans L’homme à la lèvre tordue.
– Mais ils ont existé en vrai, Lupin et Sherlock Holmes ?
– Et toi et moi, est-ce que nous existons ? On fait une enquête, pas de la métaphysique. »

En mars 1944, comme au temps du Covid et d’Édouard Philippe, maire du Havre, et accessoirement Premier ministre « du confinement » – « personnage » auquel le second tome fait écho avec humour –, la ville natale de Lorris n’a jamais été un havre de paix. Les deux écrivains s’en emparent comme d’un espace romanesque unique. Ils croisent les mondes, des quartiers qui « craignent » à ceux plus huppés où gravitent les gens de pouvoir ; ils mêlent les époques.

« La brasserie Le Cardinal se situe boulevard de Strasbourg, entre le palais de justice et l’hôtel de police. Manon est passée des dizaines de fois devant l’établissement à l’immense enseigne rouge sans jamais y pénétrer. Se pensant en avance de quelques minutes, elle reste un moment plantée sur le trottoir à contempler le bel immeuble typique de la reconstruction d’après les bombardements. Derrière ces fenêtres s’est établie alors la nouvelle génération, celle qui allait redonner vie à la cité dévastée. Ces jeunes gens ne rêvaient pas d’être juges d’instruction ou sénateurs, mais journalistes, poètes, écrivains, peintres, musiciens ! Tout ce que je ne suis pas, se dit encore Manon, qui aimait tant dessiner quand elle était enfant. »

La suite du « cold case sauce havraise » reste à découvrir dans un tome III à venir : À l’hôtel du Pourquoi-Pas ? dont Lorris aura eu le temps d’écrire avec sa sœur les 150 premières pages.

Un écrivain à la fibre écologique

Lorris Murail était un écrivain hors norme, diplômé de Sciences Po, auteur de guides gastronomiques, et d’un projet de « précis de trigonométrie » non abouti. Sa bibliographie se révèle à la fois pléthorique et protéiforme.

Si l’auteur a donné peu d’entretiens au fil de sa carrière, ses quelques prises de paroles traduisent les lignes de force de son projet littéraire. Son imaginaire met en tension une inquiétude face à l’avenir de l’homme et un désir d’anticipation.

La question écologique lui est apparue cruciale depuis les années 1970, et c’est l’une des raisons qui lui ont fait apprécier la science-fiction et sa dimension « prophétique ». En témoigne l’action de son premier roman, Omnyle (1975), qui se déroule sur une « planète 100 % végétale ».

« Enfin, en 1975, je croyais encore des tas de choses possibles et peut-être avais-je raison car sans doute l’étaient-elles. Cela ne concerne pas que moi mais la marche du monde. Je ne le savais pas encore mais nous vivions alors la fin de l’utopie née quelques années plus tôt », confie-t-il au webzine ActuSF le 31 octobre 2017.

Si Lorris Murail a intitulé l’un de ses romans, L’Horloge de l’Apocalypse (2018), ce n’est pas tant pour verser dans le « postapocalyptique » que pour aborder le sujet brûlant des minutes de « vie humaine » restant à la planète. En effet, l’« horloge » dont il est question a été imaginée par des scientifiques en 1947 pour matérialiser le temps restant avant le « collapsus ». Le romancier n’a plus qu’à faire tourner les aiguilles en posant un sous-titre insoutenable : « À minuit, il sera trop tard ».

L’œuvre de Lorris Murail se promène ainsi sur un fil en équilibre instable entre l’irresponsabilité des hommes et les projections futuristes des conséquences de ses actes. Dans Soleil trouble, publié en 2020, on a cette fois largement avancé dans le temps. Les réfugiés climatiques sont de plus en plus nombreux. Il faut des « drones aérosols » pour rafraîchir des citadins en surchauffe atmosphérique.

Ces deux romans sont la suite l’un de l’autre. Lorris Murail est resté très imprégné de ses lectures des écrits du philosophe Henry David Thoreau, précurseur du courant écologique. Ne donne-t-il pas au jeune héros de Douze ans, sept mois et onze jours (2015) le prénom Walden, comme dans le titre de son inspirateur : Walden ou la vie dans les bois (1854, traduit en français en 1922) ?

Lecteur, commentateur, traducteur, pasticheur…

Grand lecteur de science-fiction, Lorris Murail en était aussi un grand commentateur. Les Maîtres de la science-fiction (1993) et La Science-fiction (1999) font figure de références. À l’occasion, il s’en est également fait traducteur. On lui doit ainsi, en 1980, la traduction avec Natalie Zimmermann de Danse macabre, recueil de nouvelles de Stephen King.

La présence de ses auteurs de référence se manifeste à l’intérieur de son œuvre. Dans Douze ans, sept mois et onze jours (2015), Jack Stephenson abandonne son fils, seul à la lisière d’une forêt, située dans le Maine où se déroulent, justement, la plupart des intrigues de Stephen King. Cet État américain demeure en outre le « pays » des romans de Howard Philips Lovecraft (1890-1937), autre grand maître du genre, tels que La Couleur tombée du ciel, Celui qui chuchotait dans les ténèbres, Dans l’abîme du temps ou encore, L’Appel de Cthulhu. Le roman de Lorris Murail évoque à plusieurs reprises cet espace préservé et inquiétant.

« Face à lui s’étendait un monde de lacs, de rivières, de rapides, de cascades et de torrents, de rochers, de falaises, de chutes. Le spectacle était d’une beauté insensée sous le ciel violacé aux franges de pourpre et de rose qui n’allait pas tarder à tenir les promesses du matin. »

Lorris Murail est un grand lecteur de Philip K. Dick (1928-1982), auteur, entre autres, de la nouvelle Minority Report (1956), adaptée au cinéma par Steven Spielberg ou encore du roman, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? rebaptisé Blade Runner dans la version du cinéaste Ridley Scott. Dans Les Maîtres de la science-fiction, Lorris Murail confie au sujet de la nouvelle Ubik (1969).

« L’apothéose du jeu sur le réel. Pour beaucoup, le chef-d’œuvre de Dick est l’un des points culminants de la science-fiction. »

Sa passion pour Philip K. Dick a pris une tout autre forme. Chez cet écrivain américain, les univers parallèles sont mis en tension et les dialogues télépathiques avec les morts sont possibles. Le lecteur est ainsi plongé dans un trouble permanent. Les morts sont-ils vraiment morts, comme le prouve leur capacité à hanter les vivants, le passé irréversiblement est-il vraiment révolu ?

Dans L’Expérienceur (2003), co-écrit avec Marie-Aude Murail, Lorris Murail expérimente déjà cette interrogation métaphysique du réel dans le sillage de Dick en conceptualisant les « EMI », acronyme pour « expériences de mort imminente ».

Son admiration pour Philip K. Dick trouve sa concrétisation la plus accomplie dans la réécriture de Ubik (1969) qui devient, transformé à la sauce « Murail » en 2011, Urbik / Orbik. Ce projet répond à la demande d’une compagnie de théâtre lyonnaise, Haut et Court. Détournement et évocation de Dick, son texte n’est pas une adaptation et s’adresse à un public large, pas spécifiquement jeunesse.

Urbik / Orbik se différencie de son hypotexte de référence par sa focalisation sur la relation entre Phil, l’écrivain en mal d’éditeur, et le docteur Phelps, psychiatre par écran interposé. Phil est emprisonné pour avoir donné des idées « délirantes » à Maury, inventeur de génie, qui, stimulé par l’imagination débordante de son compère, a découvert le moyen de quitter le « macromonde » préapocalyptique, pour des « micromondes » à valeur d’échappatoire. Excepté le psychiatre « virtuel », Phil n’a plus d’autre interlocuteur qu’une bouilloire et une armoire à pharmacie. Il ignore tout de ce qui se déroule à l’extérieur, au point de se demander s’il n’est pas le seul survivant de l’aventure humaine…

Écrire pour la jeunesse, un niveau d’expression

« Un bon livre pour la jeunesse peut être lu sans problème par des adultes. Un livre comme Golem n’aurait pas eu ce succès si les adultes ne s’y étaient pas intéressés. C’est vraiment un niveau d’expression, explique Lorris Murail dans un entretien accordé en 2010 au site ActuaLitté. Pour les « young adults », je me contrôle aussi sur des problèmes littéraires : la chronologie, le temps, le flash-back, le flou… La littérature jeunesse ne supporte pas le non-dit. Alors que la vie, ce n’est pas comme ça, c’est toujours un entre-deux, et mon terrain de prédilection en tant qu’auteur adulte a toujours été l’ambiguïté. »

Or, Lorris Murail aime la complexité, les marges et le non-dit.

« Je suis fondamentalement un littéraire et j’ai beaucoup de mal à me résoudre à l’écriture pauvre et brève qu’exige notamment la bande dessinée ou le cinéma. Et je vois que j’ai des difficultés croissantes aussi à rester dans les clous du secteur jeunesse. Je voudrais pouvoir m’adresser aux jeunes lecteurs comme à des adultes, avec le même respect et la même ambition. Les interdits ne sont pas forcément là où on pense. Un auteur jeunesse a le droit de massacrer le monde entier, avec des raffinements de cruauté. Ce que l’on ne lui pardonnera pas, c’est l’imparfait du subjonctif. Je schématise, hein, mais vous voyez l’idée : tout ce qu’on veut, sauf de la complexité, de la subtilité. L’interdit suprême, c’est l’ambiguïté. Et moi, pas de chance, j’adore ça. »

Cela peut expliquer combien a été importante pour lui la publication de Nuigrave, aux éditions Robert Laffont en 2009. Dans ce roman noir, situé dans les années 2030 et demeuré à l’état de manuscrit durant une décennie, il est question de trafic de « coarcine », une drogue qui modifie la perception du temps. L’auteur est complètement dans son élément, combinant critique sociétale, récit d’enquêtes, suspense et anticipation.

Sa réécriture de L’Odyssée d’Homère dans Le Voyage d’Ulysse (2011) est très efficace et appréciée des élèves de cycle 3. Par nature curieux, l’auteur aime effectuer des recherches documentaires avant de se lancer dans la composition de certains romans. C’est aussi bien le cas pour un roman historique «ados» comme Les Semelles de bois :

« Quand on a célébré le 60e anniversaire de la Libération de Paris, je me suis intéressé à l’événement. J’ai été fasciné, à cette époque, par des documents radiophoniques de la période. J’ai voulu tout savoir sur le sujet, jour par jour, heure par heure. »

C’est vrai aussi dans le roman court destiné à de plus jeunes lecteurs comme Quand Joseph Maister fut sauvé par Pasteur (2016).

Il le reconnaît lui-même, Lorris Murail n’aime ni les sujets trop attendus ni les trames conventionnelles. Dans Rien ni personne, publié en 2017, il met en scène la rencontre improbable entre Jeanne, jeune femme férue de boxe thaï, et une vieille dame, « Al », atteinte de la maladie d’Alzheimer. Dans sa trilogie, Les Cornes d’ivoire (« Septentrion », tome II, 2012) il inverse les protagonistes de la traite esclavagiste :

« Je n’avais rien à ajouter à La Case de l’oncle Tom, il fallait faire autre chose. J’ai donc envisagé d’inverser les rôles. »

L’uchronie fait des noirs les dominants et des blancs les serfs. Le produit saisissant de cette inversion remet douloureusement en perspective une des pires horreurs commises par la civilisation européenne et les rancunes qu’elles continuent de générer.

« Trois jeunes enfants [noirs] jouaient dans la poussière avec des osselets. Elle les aurait contemplés pendant des heures. L’un des gamins, cependant, la repéra. Il lui lança ce qu’il avait à la main, un petit os blanc. Il lui souhaita d’un ton méchant de ressembler à ça, bientôt. Un petit tas d’os blancs. »

Golem : une saga à six mains

Si elle fait craindre pour le futur, la science-fiction porte aussi quelque chose de salvateur, comme si elle recelait, quelle que soit l’histoire et aussi mal embarquée soit-elle, une forme de « sauveur », clin d’œil au mot titre de la saga de sa sœur Marie-Aude, Sauveur et fils. Dans le tout dernier mail envoyé à son frère, le 3 août, elle lui a écrit cette phrase décisive que l’on peut relier à leurs œuvres respectives :

« Mon frère chéri, mon compagnon d’enfance et d’écriture, si j’écris encore aujourd’hui, ce n’est ni pour toi ni pour moi, c’est pour nous, que nous pensions être ces cœurs qui aiment et ne peuvent donc mourir, comme le disait Françoise Dolto aux enfants, ou que nous croyions être ces éléments immortels d’un même tout, comme le dirait notre bouddhique amie Alexandra David-Neel. »

Elvire, Marie-Aude et Lorris, tous trois écrivains, ont eu l’idée folle d’échafauder et développer en cinq tomes le roman d’une amitié entre un professeur de français et un cancre de banlieue, et de réinventer le « Golem » de Prague. Cette amitié se tisse autour d’un jeu vidéo qui va les mener beaucoup plus loin qu’escompté. La fratrie Murail s’est ainsi attelée à la série « Golem », « Grand Prix de l’imaginaire » en 2003 et qui devient culte, pour reprendre le terme le plus usité pour caractériser les « séries » marquantes. Frère et sœurs l’écrivent à six mains, chacun et chacune prolongeant l’idée de l’autre, comme ils l’ont raconté dans la Revue des livres pour enfants.

« Magic Berber poussa son pote sans ménagement et s’assit en face de l’ordinateur. Après quelques secondes d’attente, l’écran afficha :

Golem : Le golem est un être de forme humaine créé par magie. D’après la légende, pour créer un golem, il fallait prendre un peu de terre vierge et la modeler selon la forme désirée. Puis le mot EMET, c’est-à-dire “vérité” en hébreu devait être écrit… »

Souvenons-nous de Lorris

Dans Chaque chose en son temps (2018), deux ados, Blaise et Quentin, entendent une voix mystérieuse sonner à leur oreille. Comme un appel venu d’un autre monde.

Le 3 août 2021, Lorris Murail est parti dans un autre espace-temps, rejoindre peut-être les mondes de Lovecraft, guidé par ses héros, dont le jeune Colin de Ce que disent les nuages (2009), qui a l’intime privilège de voir et d’entendre les anges…

Ressources

Littérature jeunesse

  • Le Cirque Manzano, 1991
  • Le Professeur de distractions, 1993
  • L’Ancêtre disparue, 1994
  • La Dernière Valse, 1995
  • La Course aux recordsRageot, 1996
  • Qui c’est celui-là ?, 1998
  • Le Petit Cirque des horreurs, 1999
  • Ma Chambre, mon lit, ma mère et moi, mai 2003
  • Les Pommes Chatouillard du chefGallimard, 2000
  • Le Voyage d’Ulysse, 2005
  • Même pas en rêve, 2005
  • Flash mob, 2005
  • Foule sentimentale, 2005
  • Panique en cuisine, 2006
  • La Guerre de Troie, 2007
  • Les Semelles de bois, 2007
  • Un méchant petit diable, 2007
  • Le Maléfice égyptien, 2007
  • Ce que disent les nuages : roman, Paris, l’Archipel, 2009, 400 p.
  • Ne répète jamais ça !, 2009
  • Reality girl : roman, Paris, l’Archipel, 2010, 271 p. 
  • L’Inconnu de l’île Mathis, 2011
  • Shanoé, 2014
  • Lundi, couscous, 2014
  • Douze ans, sept mois et onze jours, 2015
  • Rien ni personneSarbacane, 2017
  • Chaque chose en son tempsGulfstream, 2018
  • L’Horloge de l’apocalypsePocket Junior, 2018
  • VampyrePocket Junior, 2019
  • Soleil troublePocket Junior, 2020

Série pour la jeunesse

  • Dan Martin enquête
    • Dan Martin, détective, 1994
    • Coup de blues pour Dan Martin, 1996
    • Dan Martin fait son cinéma, 1998
    • Dan Martin file à l’anglaise, 1999
    • Le Chartreux de Pam, 1999
  • Les Cornes d’ivoire
    • Afirik – Petite sœur blanche, avril 2011
    • Septentrion – La Ballade du continent perdu, septembre 2012
    • Celle qui lève le vent, juin 2014

Œuvres en collaboration

En collaboration avec ses sœurs Marie-Aude Murail et Elvire Murail :

  • Golem (2002)
    • Magic Berber
    • Joke
    • Natacha
    • Monsieur William
    • Alias

En collaboration avec Marie-Aude Murail :

Bande dessinée

  • Le Journal de Carmilla
    • Reproduction interdite, 2006, Scénario de Lorris Murail, dessins de Laurel
    • Une espèce en voie de disparition, 2007 Scénario de Lorris Murail, dessins de Laurel
    • Compensé carbone, 2008 Scénario de Lorris Murail, dessins de Laurel
    • Delphinothérapie, 2009 Scénario de Lorris Murail, dessins de Laurel
  • Les enquêtes surnaturelles de Mina
    • Descente aux enfers !, 2011, Scénario de Lorris Murail, dessins de Laurel

Albums

Pour les adultes

Entretiens avec Lorris Murail

2010 : https://actualitte.com/article/27732/interviews/interview-lorris-murail

2015 : Sur Douze ans, sept mois et onze jours : https://www.youtube.com/watch?v=UkcoOuerbi8

2017 : https://www.actusf.com/detail-d-un-article/interview-lorris-murail

Entretiens avec Marie-Aude Murail

2021 : Entretien avec Marie-Aude Murail à propos de la création d’Angie : https://www.youtube.com/watch?v=40OCvUk2Dgg

2021 : magazine La Croix, août 2021.

Autres documents utiles

Sophie Chérer, Marie-Aude Murail, « Mon écrivain préféré », l’école des loisirs, 2015.

Présentation de l’adaptation théâtrale d’Urbik/Orbik :

https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Urbik-Orbik/ensavoirplus/idcontent/25070

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