Marcel Proust,
un roman si parisien

L’exposition dédiée à Marcel Proust au musée Carnavalet, pour le centenaire de sa mort, montre à quel point il était un écrivain de la capitale. Plutôt rive droite, dans des appartements qui rétrécissent, et dans un Paris rêvé.

Par Robert Briatte, professeur de lettres

L’exposition dédiée à Marcel Proust au musée Carnavalet, pour le centenaire de sa mort, montre à quel point il était un écrivain de la capitale. Plutôt rive droite, dans des appartements qui rétrécissent, et dans un Paris rêvé.

Par Robert Briatte, professeur de lettres

« J’ai en train :
une étude sur la noblesse
un roman parisien
un essai sur Sainte-Beuve et Flaubert
un essai sur les Femmes
un essai sur la Pédérastie (pas facile à publier)
une étude sur les vitraux
une étude sur les pierres tombales
une étude sur le roman. »

Ainsi Marcel Proust décrit-il, au début du mois de mai 1908, dans une lettre à son ami Louis d’Albufera, le travail littéraire qu’il a entrepris. Dans son achèvement, À la recherche du temps perdu répondra à bien des aspects de ce vaste programme. D’un point de vue purement statistique, Balbec (soit Cabourg en Normandie, dans la réalité commune) y apparaît plus encore. Mais l’exposition « Marcel Proust, un roman parisien », présentée au musée Carnavalet jusqu’au 10 avril, montre à quel point Proust est avant tout un écrivain de la capitale.

La Ville lumière n’y est que peu décrite, ou par touches et comme par accident, mais elle est bien le lieu majeur de son œuvre, comme elle fut le lieu majeur de son existence. L’exposition organisée sous l’égide d’Anne-Laure Sol donne à voir deux villes mises en scène dans un parcours imaginé dans le musée parisien par excellence qu’est Carnavalet, puisque dédié à l’histoire de la capitale.

Le Paris flou de la Recherche

À la recherche du temps perdu a créé un univers de fiction assez puissant pour contaminer le réel : le village d’Illiers en Eure-et-Loir a changé de nom en 1971 pour Illiers-Combray, afin de célébrer le centenaire de la naissance de l’écrivain. Avec Le Plessis-Robinson, ex-village du Plessis-Picquet transformé par ses guinguettes et ses robinsonnades, il semble qu’il s’agisse des seules communes que la littérature a conduit à rebaptiser. Omniprésent dans la Recherche, Paris en reste pourtant au niveau de l’abstraction géographique : si l’on excepte ici et là une fascination certaine pour la dimension fantastique du Paris nocturne et de son atmosphère propice au mystère, la ville apparaît essentiellement aux yeux de l’écrivain comme un décor, un mode de vie, un vivier d’histoires.

Peu de descriptions de la capitale, donc, guère plus de localisations exactes. La géographie réelle de Paris est bien présente (c’est l’un des points forts de l’exposition, plans à l’appui), mais dans une forme d’indécision, d’imprécision même, qui conduirait presque le narrateur à situer le faubourg Saint-Germain rive droite. Il semble bien s’affranchir en l’occurrence de la géographie – à moins qu’il ne s’agisse d’une géographie rêvée.

C’est en effet très largement une création mentale que le faubourg Saint-Germain de la Recherche : l’abstraction cède à l’attraction, le quartier des ministères qu’il est resté jusqu’à nos jours étant très concrètement le lieu et l’objet du désir d’ascension sociale du narrateur. Bien plus tard, celui-ci conviendra à la fin du Côté de Guermantes que « la vie mystérieuse du faubourg Saint-Germain » n’était qu’illusion. Une illusion d’autant plus forte que, dans la « réalité » même, l’Hôtel de Guermantes où la duchesse tient salon est situé sur la rive droite rue du Faubourg Saint-Honoré.

Que ce soit dans sa vie comme dans celle de ses personnages, Marcel Proust respecte les données de la géographie humaine parisienne et donc la répartition sociale géographique propre à son époque : il n’y a guère que Charles Swann, première apparition forte dans la galerie des grands personnages de la Recherche, pour vivre de manière originale en ce lieu mal famé qu’est l’île Saint-Louis à la fin du XIXe siècle. Cet amateur d’art ne fait rien comme tout le monde, et ce n’est que dûment marié avec Odette qu’il désertera le quai d’Orléans pour s’installer avec elle près de l’Arc de triomphe.

Des appartements qui rétrécissent avec l’âge

Des deux villes qu’invite à parcourir l’exposition, c’est d’abord le Paris réel qui s’ouvre, exposé sur de grands pans de mur jaune clair tirant sur l’ocre, celui où vécut et évolua Proust, à travers ses adresses successives. Avec un souci louable du détail sont ainsi présentés les plans des appartements montrant, à l’évidence, une exiguïté grandissante au fur et à mesure que l’écrivain avance en âge – appartements qui rétrécissent jusqu’à enclore le corps de l’écrivain.

En dehors de ses lieux d’existence, c’est jusque dans la vie quotidienne que Proust délimite son Paris à la rive droite. Mais, à vrai dire, il en fut toujours ainsi, jusqu’à une date récente et la gentrification accélérée des quartiers dits populaires où nombre de Parisiens ne quittaient guère leur quartier tout au long d’une vie, la détermination sociale ou le passé familial afférent primant sur toute autre considération. Rares dès lors sont les incursions régulières de Proust rive gauche, sinon dans sa jeunesse pour étudier. Et on serait en droit de qualifier plutôt d’excursions les déplacements ultérieurs pour se rendre chez ses éditeurs ou pour honorer de sa présence quelque réception. La vie de Marcel Proust, circonscrite et faite d’habitudes (domiciles et spectacles, restaurants et mondanités, magasins et maisons closes) se déploie dans l’espace restreint du Paris chic transformé par le baron Haussmann, le préfet de la Seine qui, comme ses successeurs, fut chargé, sous le règne de Napoléon III, de remettre de l’harmonie (et de l’ordre) dans une ville où étaient encore visibles les ruines des incendies de 1871.

Dans la seconde partie de la visite, après la transition qu’offre – l’espace et le temps d’une salle – la présentation du lit de l’écrivain, donné au musée Carnavalet en 1973, voici le Paris de la fiction. La ville est présentée sur des murs bleu clair d’abord, presque pastel, dans une teinte plus évanescente qui laisse place au rouge pour un salon consacré aux « faubourgs imaginaires », à un bleu plus foncé pour les plaisirs sombres et au vert du Temps retrouvé.

Ce code couleur pourrait passer pour anecdotique, mais il n’a rien d’anodin : en ces fin du XIXe siècle et début du XXe, le Paris contrasté où vivent les personnages de la Recherche se confond, alors que l’on entame à leurs côtés une longue marche à travers le temps, avec l’Histoire. L’Histoire « avec une grande hache », si l’on songe à l’hécatombe qui se déroule entre la fin du Second Empire que Proust n’a pas connue mais recrée dans son roman, et l’après-Première Guerre mondiale.

Un demi-siècle, voilà le temps que l’œuvre recouvre, le temps d’une vie – celle de Marcel Proust, qui mourra à l’âge de cinquante-et-un ans, enquêteur minutieux de lui-même, fondant sur quelques sensations le monument romanesque que constitue À la recherche du temps perdu. On citera bien sûr l’immarcescible morceau de madeleine qui n’en finit pas de s’amollir dans le thé de tante Léonie, et le fait de buter sur des pavés mal équarris dans la cour de l’hôtel de Guermantes. Le cycle de la Recherche étant mis en œuvre (au sens littéral) à partir de quelques manifestations de ce qu’il appelle lui-même « la mémoire involontaire ».

Pour tout le reste, pour ce qui est de la destinée collective, Proust assiste à la fin d’un monde. Le sien apparaît formidablement convulsif dans ses mutations, entre les conséquences de la guerre de 1870 et l’événement majeur qui inaugure vraiment le XXe siècle, à savoir « la Der des Der». Le monde de Proust finit avec lui.

Entre autres indices qui en témoignent de manière spectaculaire, on retiendra au cœur du Temps retrouvé la déchéance finale du baron de Charlus, figure attachante jusque dans ses abandons. Peut-on encore parler d’ascension sociale à ce point d’accomplissement de son cursus honorum ? L’arrivée au sommet de madame Verdurin en princesse de Guermantes signe à sa manière la déconsidération mondaine de la lignée. On se trouve là entre l’avènement achevé de la bourgeoisie, dans un paysage dont on ne devine pas encore, certes, qu’il est à ce point bouleversé, et la dernière « petite mort » de l’aristocratie française que met en scène Proust dans le bordel sadomasochiste où s’abîme Palamède de Charlus.

Manies fétichistes

La visite de l’exposition flattera les manies fétichistes de nombre de lecteurs de Proust, fascinés par l’œuvre autant que par l’époque où elle se déploie. Ainsi, aurait-on aimé que ce fût Proust, ce jeune dandy qui, le 14 novembre 1904, traverse le champ de la caméra le jour du mariage (filmé pour les actualités) de son ami Armand de Gramont, duc de Guiche, avec Élaine Greffulhe, fille de la comtesse Élisabeth Greffulhe – modèle de la duchesse Oriane de Guermantes – et petite-nièce de Robert de Montesquiou.

Las, a révélé Jean-Christophe Antoine dans un article du magazine L’Histoire paru en janvier 2018, Proust n’est plus, en 1904, ce jeune homme svelte, mince, avec une impeccable petite moustache noire, qui descend précipitamment les marches de l’église de la Madeleine dans son manteau clair (assurément un costume trop léger et incompatible avec le protocole d’une telle cérémonie et avec les habitudes même de l’écrivain, qui se plaignait toujours du froid, et portait encore alors le deuil de son père disparu fin 1903).

Non, décidément, ce ne peut être lui. Pourtant, le film est bien présenté dans l’exposition, même si l’on signale le peu de vraisemblance de l’hypothèse. Mais comment s’en passer ? Comment ne pas participer à la légende ? Cette attention aux reliques comme aux détails est consubstantielle à l’œuvre et à la personne,  jusqu’à sa mèche de cheveux ou au morceau de tissu original du dessus de lit exposés dans la salle centrale.

L’odeur de camphre et des fumigations contre l’asthme, l’odeur de renfermé aussi, qui imprégnaient les murs de la chambre capitonnée de liège : il manque ici le cocktail d’odeurs qui accompagnaient forcément le mode de l’existence de l’écrivain. Dans cette chambre où il passe ses nuits à travailler, tout en continuant à sortir le jour autant que sa santé le lui permet, Proust convoque toute la faune qui peuple ses souvenirs. « Je compris alors, écrit-il dans Les Plaisirs et les jours, que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre ». Reclus volontaire, il nous donne à voir alors l’image dérangeante d’un écrivain prisonnier de sa création. Il faudrait donc se retirer de la vie pour parvenir à recréer un monde disparu ? Un monde d’illusions et de faux-semblants auquel il n’adhère plus, mais pour lequel il voue chacune des heures passées dans sa chambre d’écriture, avec la hantise de ne pas terminer le grand œuvre, de ne pas en finir avec l’impérieux devoir qu’il s’est fixé.

Visiteurs versus lecteurs ?

Une fois qu’on l’a débarrassé de ses enseignes lumineuses, de ses immeubles un peu trop hauts, de ses tags, de ses voitures surtout et des autres signes envahissants de la modernité – ou plutôt de la contemporanéité, – il est possible encore de se promener dans le Paris de Proust : il en reste bien des traces géographiques, nonobstant l’imprécision qui préside à ses évocations de la ville.

L’idée de l’illisibilité de l’auteur le plus « relu » de toute la littérature française semble bel et bien enterrée en cette année anniversaire. C’est toute l’ambiguïté qui préside à la conception d’un tel événement : s’il attire au Musée Carnavalet un grand nombre de visiteurs, Proust gagnera-t-il pour autant un nombre appréciable de lecteurs et de lectrices ?

Le nombre de « grands lecteurs » ne cesse de décroître depuis des décennies, À la recherche du temps perdu, avec ses milliers de pages, continue à décourager. Avec une telle exposition, simple et lumineuse dans sa pédagogie (repères chronologiques, plans et cartes), la cause proustienne semble entendue. Nul danger de le voir aspiré par la pop culture et réduit à l’état d’icône à tout crin, Proust n’apparaît pas réductible à un malentendu comme celui qui frappa Rimbaud en 1991 au moment du centenaire de sa mort par une kyrielle de poètes subventionnés envoyés en mission à Aden. Sa trajectoire est inverse, et Balbec, pour exotique qu’en soit la consonance, n’a rien du Harrar : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature » (Le Temps retrouvé).

Thé et ratures

Lit, thé, ratures. En trois mots brefs, voici résumée l’ultime étape de son passage dans le monde. Marcel Proust s’éteint avant d’avoir terminé de corriger – toujours rivé à son lit – les épreuves des trois derniers tomes de la Recherche. Celles présentées dans la dernière salle de l’exposition donnent une idée de l’ensemble de ses paperoles. « Corrections », ce travail colossal et ce soin obsessionnel apportés à chaque ligne surchargée de ratures ? À voir les pages choisies, il serait plus judicieux de parler de réécriture. Une telle œuvre en fait ne pouvait connaître de fin, si heureux que fût Proust de l’annoncer à Céleste lorsqu’il apposa sur le manuscrit de son « roman parisien » à l’automne 1922 le mot « Fin ». On discutera à jamais de la définition du roman proustien : raconte-t-il à proprement parler une histoire ?

Proust écrit sur ses contemporains et, à partir de tous ces récits conjugués, compose la chronique et la relation de sa propre vie. On l’invitait dans tous les cercles pour sa connaissance des ragots et le talent qu’il mettait à les rapporter avec humour : Proust s’est exposé de son vivant même, donnant au prix d’un travail acharné une réalité éternelle à ce qu’il a vécu – événements contingents, pour l’essentiel, dont la mémoire qui en est restée n’est que le fruit du hasard.

Toutes les vies méritent d’être racontées, mais peu le sont dans le style, avec le ton, avec la musique et dans les couleurs qu’adopte l’auteur. L’histoire au sens d’intrigue n’est rien dans la Recherche, comparé à ce que l’on peut qualifier comme étant l’art de Proust, qui se montre particulièrement apte à capter et à retranscrire un continuum temporel exceptionnel, entre une fin d’empire et une effroyable guerre qui, ayant tant détruit, permettra paradoxalement qu’émergent d’autres formes d’art et une autre littérature – celle des dadaïstes et des surréalistes auxquels Proust accordera une réelle attention.

En 1907, déjà, Picasso – à qui s’intéressa également Proust – peint Les Demoiselles d’Avignon, après avoir fait le portrait de Gertrude Stein (dont on peut voir le bureau, habituellement voisin du lit de Proust, dans les collections permanentes du musée). 1913 aura été l’année de L’Homme en mouvement de Boccioni et de la Broyeuse de chocolat de Duchamp, en mai est créé Le Sacre du printemps au Théâtre des Champs-Élysées. Et paraissent en librairie, en 1913, Alcools, La Prose du Transsibérien, L’Argent, Le grand Meaulnes et, en novembre, Du côté de chez Swann.

La guerre vient rebattre les cartes – exit Apollinaire, Péguy et Alain-Fournier. Dans les temps hystériques qui découlent de ce bouleversement capital, Proust s’intéresse à une époque que l’on peut qualifier d’ores et déjà d’« historique » : Charles Swann embrasse Odette pour la première fois dans un fiacre sillonnant des rues bientôt livrées aux premières voitures à moteur à explosion. Mais au-delà de cette modernité tapageuse, c’est la Grande Guerre qui a fait un ménage terrible dans l’existence et dans la psyché de tout un peuple. Pour autant, donner de l’œuvre de Proust une vision purement tragique serait une grossière erreur. S’il peut sembler céder à la mélancolie (« Car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. » écrit-il dans Le Temps retrouvé), il s’en exempte bien souvent par l’humour.

Lit de travail

Avant de quitter l’exposition, pourquoi ne pas revoir la pièce centrale : le lit de Proust fut son bureau et le lieu d’une première mort symbolique quand, malade et déclaré inapte à l’art de la guerre, il s’y retira du monde extérieur pour écrire les milliers de pages consacrées à recréer son monde intérieur. Il se cloître toutes les nuits dans sa chambre tapissée de liège où il convoque par l’esprit les personnages qui ont traversé sa vie.

Au même moment, à l’autre bout du pays, handicapé et mutilé de guerre, Joë Bousquet va recevoir une partie du monde entier dans la chambre du 53 rue de Verdun à Carcassonne où, « exilé de son corps », il s’est retiré – volets fermés. Deux expériences bien différentes et pourtant contemporaines : ici comme là-bas, le lit est le lieu où l’un comme l’autre va passer le reste de sa vie.

Proust a commencé très tôt par s’y « coucher de bonne heure » avant d’y vivre le plus clair-obscur de son temps puisqu’il y rédigera À la recherche du temps perdu. Lieu de sa retraite, lieu de retrait, le lit de Proust produit une bizarre impression de déplacement : ce meuble, somme toute assez humble, est devenu une sorte de monument incongru (quelques kilos de métal, laine, coton et crin)  et plus simplement le cénotaphe de Marcel Proust après avoir été son lit de mort, ainsi que le rappelle opportunément la photo que Man Ray fit du défunt à la demande de Jean Cocteau. Espace immobile et clos en 135 x 195 où se tiennent l’œuvre et son auteur, pendant que le temps fait lui aussi son œuvre en regardant passer les visiteurs.

R.B.

Marcel Proust, un roman parisien, au musée Carnavalet, 23, rue de Sévigné, Paris 3e, jusqu’au 10 avril 2022.

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Robert Briatte