« Minuit à Paris », de Woody Allen

« Minuit à Paris », de Woody AllenWoody Allen est le plus européen des cinéastes américains. Minuit à Paris est son dixième film projeté à Cannes, où, depuis Manhattan (1979), il est encensé par la critique et le public. Après avoir tourné à Londres la trilogie Match Point (2005), Scoop (2006) et Le Rêve de Cassandre (2007), à Barcelone, Vicky Cristina Barcelona (2008), c’est à Paris qu’il a choisi de tourner Midnight in Paris, déclaration d’amour à la Ville-Lumière, qui l’avait séduit dès 1965, lors du tournage de Quoi de neuf, Pussycat ?, dont il était le scénariste et l’interprète. Il regrette même de ne pas s’être installé à Paris à l’époque !

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Des décrochements temporels en chaîne très cocasses

Donc, quatorze ans après Tout le monde dit I love you, dont un épisode avait été tourné à Paris, Woody Allen fait de notre capitale le seul cadre de sa nouvelle comédie romantique. On y suit un jeune couple d’Américains occupé à faire les préparatifs de ses noces. Inez est avec ses parents, riches industriels qui ne lui refusent rien, et ne pense qu’à faire du shopping de luxe, tout en flirtant avec un ami d’enfance devenu pontifiant critique d’art. Car Gil, lui, a plus envie de flâner, de rêver, de chercher l’inspiration pour son roman et de retrouver le Paris  mythique des artistes de toujours.

Le cinéaste lui en offre une occasion unique. Ayant toujours aimé le fantastique léger ou plutôt la fantaisie des communications entre le réel et l’imaginaire, comme dans La Rose pourpre du Caire (1985), il lui fait rencontrer – dans une réalité rêvée par le jeune romancier – les figures les plus marquantes de l’art des années 20 : Scott Fitzgerald, Picasso, Hemingway, Gertrud Stein, Dali, Bunuel, Man Ray. Voilà Gil amoureux de l’égérie de ces artistes, un ravissant modèle qui, pour sa part, ne rêve que de vivre au temps de Toulouse-Lautrec et du french cancan.

Parce que nous sommes toujours convaincus que l’âge d’or est derrière nous et que le présent ne peut rien offrir de valable. Attitude négative et passéiste très répandue aujourd’hui, que le film entend combattre à la fois par ces cocasses décrochements temporels en chaîne et en mettant le jeune homme en présence de femmes charmantes bien actuelles.

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Un Paris de cartes postales pour touristes

Déjà partenaires dans Wedding crashers (Serial noceurs, 2005), Rachel McAdams et Owen Wilson incarnent les deux protagonistes de Minuit à Paris, aux côtés d’une pléiade de seconds rôles, dont  Kathy Bates, Michael Sheen, Adrien Brody et des acteurs français comme Léa Seydoux, Marion Cotillard, Gad Elmaleh, ou encore Carla Bruni-Sarkozy, particulièrement séduisante en guide du musée Rodin.

Owen Wilson, habitué des comédies américaines, incarne, selon Woody Allen, « le héros populaire type, blond aux yeux bleus, le soldat héroïque qu’on voit sur les vieilles photos de guerre, tout en étant très drôle ». Il est excellent en romantique incurable, qui préfère ses rêves à la réalité, en face de l’exaspérante famille de son enfant gâtée de fiancée, fermée à tout ce qui n’est pas solide, sonnant et trébuchant.

Pourtant il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce film. D’abord le sujet, très ambitieux, brasse trop de lieux et de personnages mythiques. Certes, Woody Allen ne recherche pas la vraisemblance pour ce conte à la Gautier, dont le héros est amoureux de femmes du passé. Mais de plus, l’image s’en ressent. Le grand chef opérateur iranien Darius Khondji, avec lequel il a déjà collaboré en 2002 sur Anything else, a visiblement pour mission de photographier un Paris de cartes postales pour touristes, qui en reflète les idées reçues. Mais trop, c’est trop.

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Le vrai sujet du film : l’incompatibilité entre les futurs époux

Ce défilé de chromos, d’images d’Épinal, de scènes et de personnages stéréotypés, quoique censé traduire les préjugés des Américains moyens, devient vite lassant. Heureusement, l’intrigue est suffisamment originale pour que ce voyage dans le temps réussisse à nous amuser et à nous surprendre à chaque nouvelle rencontre rêvée du héros, formant un contraste saisissant avec la réalité plate et matérialiste de sa relation amoureuse, dont il découvre peu à peu le caractère superficiel.

La révélation de cette incompatibilité entre les futurs époux est le vrai sujet du film : il faut, pour y voir clair, passer par le détour du rêve éveillé, notion freudienne qui n’étonne pas chez un cinéaste aussi féru de psychanalyse. Mais, à l’évidence, Paris réussit moins bien à Woody Allen que New York ou Londres, et sa comédie manque de cette légèreté incomparable de la Gradiva de Jensen – inspirée par le conte de Gautier Ammia Marcella – et si admirablement analysée par Freud.

L’image est sans doute, par sa précision même, trop facilement caricaturale et moins évocatrice en même temps que de tels textes. Il n’est pas si facile, après tout, de donner vie à une ville et à une époque trop idéalisées, même au son de la sublime musique de Cole Porter.

Anne-Marie Baron

 

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Anne-Marie Baron

2 commentaires

  1. Je vous trouve bien dure. Est-ce parce que j’ai quitté il y a douze ans Paris pour le Michigan que je n’ai pas votre sévérité?
    Le film n’est pas fait pour mettre en lumière autre chose que le Paris photogénique. Est-ce à déplorer ici? Pourtant le choix esthétique de Woody Allen s’accorde à son propos.
    Le film fut un franc succès aux Etats-Unis et permet de faire re-découvrir le réalisateur dans son propre pays s’il le fallait. Rien que pour cela, c’est une réussite.

  2. Ce film est vraiment génial, la fiction et la réalité se croisent sans arrêt, beaucoup de nostalgie et d’absurde pour un humour touchant. Woody allen au top de sa forme !

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