Molière et les Youtubeurs

© Comédie-Française

Depuis 2011 en Pologne, le Centre international de théâtre francophone de Poznan s’est doté d’un programme intitulé Drameducation qui a vocation de promouvoir le français langue étrangère (FLE) à travers le théâtre. En partenariat avec la Comédie-Française un concours est né en 2016 , « 10 sur 10 », sélectionnant dix auteurs internationaux travaillant à réécrire dix pièces de théâtre en dix pages pour un public d’apprenants francophones, l’opération s’achevant par un grand rassemblement à l’occasion d’un festival.
C’est dans ce cadre que Molière est régulièrement sujet à réécriture, certains travaux (remarquables) de réinterprétation et actualisation étant d’ailleurs publiés par la Comédie-Française (collection « 10 sur 10 » Molière).

Or il a suffi d’un mot audacieux de Marc Escola, dix-septièmiste bien connu, commentant une reprise des Précieuses (« Ce qui est le plus proche de l’humour de Molière aujourd’hui c’est l’humour des youtubeurs ») pour que certains journaux et médias croient bon de s’indigner, s’alarmer de menaces pesant sur notre patrimoine, nos classiques trahis, notre langue profanée, notre culture abandonnée, le niveau abaissé…
Ces réflexes d’ignares malveillants font sourire. Car outre la méconnaissance du contexte spécifique de ce concours (FLE), c’est l’ignorance des conditions d’enseignement – apprentissage, lecture, expression écrite –, ainsi que l’ignorance de l’histoire des réécritures – relations d’imitation, de création/innutrition –, qui frappe chez ceux qui prétendent défendre le Grand Siècle.
Ainsi, oui le français du XVIIe siècle, qu’il soit de Molière, La Fontaine ou Racine, Mme de La Fayette, Pascal ou Fénelon, est difficilement compréhensible pour tous – et pas seulement pour certains élèves –, oui le comique de Molière ne fait plus rire comme à la Ville et à la Cour, mais rassurons les inquiets-pour-notre-culture, déjà le XVIe siècle trouvait illisibles les auteurs du XVe, Ronsard à son tour était jugé obscur et incompréhensible par les contemporains de Molière, Rousseau était convaincu qu’un enfant du XVIIIe siècle ne comprenait rien à La Fontaine, Voltaire jugeait indispensable de rendre Shakespeare un peu plus policé…
Autrement dit, rien de nouveau sous le soleil, le vieillissement de la langue, obscurité ou désagrément, est un fait de toujours et sa prise en compte est constante dans l’enseignement et l’édition scolaire, à travers notes, contextualisations, concordances et distances culturelles. Les traductions/translations existent depuis toujours: le XVIIIe se querellait pour savoir comment traduire Homère, en en conservant la rude poésie antique (Mme Dacier) ou en en intégrant le goût français (Houdar de La Motte), et plus près de nous les spécialistes se penchent sur les meilleures manières de traduire Rabelais ou Montaigne en français d’aujourd’hui : rassurons nous, notre époque n’a pas plus de difficultés qu’hier à entrer dans les œuvres du passé.
Plus largement et au-delà de la compréhension du sens littéral, c’est l’attaque du travail d’adaptation/actualisation qui est grave de méconnaissances, volontaires ou pas, des vertus créatrices des exercices de réécriture, et de l’apprentissage de l’écriture par la transposition, le pastiche ou la parodie. Faudrait-il un cours d’histoire littéraire pour rappeler aux pseudos défenseurs de Molière combien la création théâtrale doit aux reprises et mises au goût du jour ? Condamneraient-ils Giraudoux ou Sartre pour avoir réécrit et modernisé la tragédie d’Électre ? Quelle censure devrait s’abattre sur Meillac et Halevy pour s’être joués de la belle Hélène ? Réveillera-t-on les critiques de Racine sur Quinault accusé de dénaturer la mythologie dans ses livrets d’opéra ? Les metteurs en scène seront-ils à leur tour interdits d’actualiser les chefs d’œuvre d’antan ?
Finalement cette ébauche de polémique, bien vaine mais bien symptomatique de nos querelles éducatives, fait bien peu honneur à tous ceux qui parlent de l’enseignement sans connaître vraiment notre métier, nos programmes et nos objectifs, mais paradoxalement elle a le mérite de mettre en lumière le formidable travail de Draméducation et de tous les centres qui dans le monde s’emploient à promouvoir le français par le théâtre. À travers eux c’est l’ensemble des collègues qui usent de cette pédagogie par le théâtre, moyen de culture, d’expression et de formation de soi qui doit être salué, encouragé, et imité. Avis aux followers !

Pascal Caglar


Pour approfondir :
Marc Escola dans l’émission Affaire en cours le 10 février 2021 sur France Culture.
La Comédie-Française, RFI et Drameducation.
Molière fait-il encore rire ? par Haude de Roux.
Tout Molière dans l’École des lettres.
 

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Pascal Caglar

Un commentaire

  1. « Mon imitation n’est point un esclavage. Je ne prends que l’idée, et les tours, et les lois. Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois. », ainsi s’exprimait Jean de La Fontaine dans Épître à Huet en 1686. Les réécritures, les pastiches, les parodies, les imitations en tout genre dont les adaptations sont féconds et permettent de revisiter nos grands auteurs dont celui qui en est l’un des maîtres incontestés. La langue de Molière, loin d’en pâtir, n’en sera que plus pérenne et renforcée dans ces temps troublés par les crises diverses que le monde traverse.

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