Molière tous azimuts

Joyeux, ingénieux, énergique, réjouissant : le spectacle M.O.L.I.E.R.E., mis en scène par Elsa Robinne et joué par la Compagnie Grand Tigre à la Cartoucherie à Paris, permet de réviser les classiques ou de découvrir le répertoire en riant, ce qui n’aurait pas déplu au dramaturge adepte de l’esprit de tréteaux.

Par Philippe Leclercq, critique

Joyeux, ingénieux, énergique, réjouissant : le spectacle M.O.L.I.E.R.E., mis en scène par Elsa Robinne et joué par la Compagnie Grand Tigre à la Cartoucherie à Paris, permet de réviser les classiques ou de découvrir le répertoire en riant, ce qui n’aurait pas déplu au dramaturge adepte de l’esprit de tréteaux.

Par Philippe Leclercq, critique

Molière par lui-même, ou plutôt raconté par les dialogues de ses propres pièces, finement choisis et assemblés dans un spectacle au titre clair, c’est le réjouissant projet imaginé et mis en scène par la compagnie berrichonne Grand Tigre. M.O.L.I.E.R.E., piquant acronyme d’un certain « Méli-mélo Oratoire Librement Inspiré d’Errances dans le Répertoire de l’Éponyme », invite à un voyage burlesque à travers l’existence et l’œuvre du dramaturge dont les festivités du 400e anniversaire se poursuivent jusqu’à la fin de l’année 2022. Une manière ludique et baroque de rire en révisant quelques-uns des textes du plus plaisant de nos auteurs classiques.

Vie du grand homme et du Grand Siècle

L’histoire de Molière, parfaitement chronologique, débute à l’orée des années 1640 quand Jean-Baptiste Poquelin décide de se faire un nom en renonçant à sa destinée de tapissier. Sa liberté conquise, celui qui « ne pouvait pas vivre une seconde hors du théâtre », dira de lui Mikhaïl Boulgakov dans Le Roman de monsieur de Molière (1962), s’efforce de convaincre sur la scène tragique, avant de se lancer sur les routes de France avec sa troupe de comédiens comiques. De retour à Paris treize ans plus tard, Molière triomphe autant qu’il scandalise, devient un protégé du roi, travaille et s’épuise tant qu’il meurt sur les planches le 17 février 1673 à l’âge de 51 ans.

La vie de Molière, elle-même dévoilée par bribes dans ses propres pièces, est un roman… La compagnie Grand Tigre en a fait une farce dans l’esprit de tréteaux cher à l’illustre auteur, dont la trajectoire sert de fil conducteur à la narration. Ils sont trois comédiens sur scène, plus un musicien (facétieux) au clavier, à faire revivre le Grand Siècle et ses figures : Corneille, le grand tragédien Montfleury, le jeune Racine, Lully, Louis XIV, Armande Béjart, le prince de Conti…

Du comique instructif

Il s’agit non d’une biographie théâtralisée, mais d’une suite d’instantanés de la vie de Molière, mise à distance du burlesque et de la parole critique, apartés, digressions et commentaires humoristiques, sur la nature des scènes représentées, toutes dûment référencées par les comédiens eux-mêmes. L’un (Étienne Luneau) joue Molière de bout en bout, ses partenaires endossent tous les autres rôles qui, au gré des scènes, questionnent « l’éponyme », l’encouragent, le nourrissent et le font progresser dans sa démarche créatrice.

Il y a des scènes d’une rare drôlerie, en particulier quand Molière, tragédien contrarié, s’essaie au genre noble, ou qu’en pleine querelle du Tartuffe, il lui faille défendre ses intentions dans une émission de radio face à un membre du parti des dévots (en un seul mot, glisse-t-on sur scène), ou qu’on le voit encore courir sur place et sur les routes de France, sous les commentaires de deux journalistes sportifs, admiratifs de l’exploit. C’est joyeux, relevé, ingénieux. Les ruptures de ton pullulent et se mêlent aux décrochages de temps, le comique de mots à la pantomime, l’esprit au grotesque et à l’absurde « cartoonesque ». L’excellent Lucas Hénaff livre, pour sa part, des parodies hilarantes du prince de Conti sur son cheval et de Louis XIV, « fou fieffé » de danse et d’entrechats ! Clément Beauvoir, doué d’une belle aptitude au mime, est irrésistible en Lully mi-crooner mi-crâneur, peu disposé à partager les honneurs de la création artistique avec l’autre « Baptiste » (on retiendra également la représentation que l’acteur donne du père de Molière, dupe de son propre fils).

Ce n’est rien de dire que les trois comédiens, seuls par leur présence sur scène à faire exister lieux et personnages, mouillent la chemise. Le spectacle est vif, malin, instructif, et surtout animé d’un plaisir de jeu puissamment communicatif. Les nombreuses citations, prises dans les textes les plus connus ou, à l’inverse, empruntées au premier placet adressé au roi ou au Médecin volant (1659), font résonner l’éclat d’une langue dont le style ne lasse pas de nous éblouir. Enfin, la grande réussite de ce spectacle enjoué est de faire disparaître le pédagogique sous le comique dont les différents degrés sont ici montés et descendus avec un admirable sens du rythme et une stupéfiante énergie.

P. L.

M.O.L.I.E.R.E. (Méli-mélo Oratoire Librement Inspiré d’Errances dans le Répertoire de l’Éponyme). Mise en scène de Elsa Robinne. Avec Clément Beauvoir, Lucas Hénaff, Étienne Luneau et Joseph Robinne. Jusqu’au 25 septembre 2022, au théâtre de l’Épée de bois (Cartoucherie), à Paris. Première dates de tournée : samedi 22 et dimanche 23 octobre 2022 au théâtre de l’Achtalia au Mans (72) ; vendredi 25 novembre 2022 à 20h30 au Sud-Est Théâtre à Villeneuve-Saint-George (94) ; samedi 10 décembre 2022 à 20h30 au Palais de la mer à Valras-Plage (34) ; samedi 14 janvier 2023 à 20h30 au centre culturel Le Moulin des muses à Breuillet (91).


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Philippe Leclercq