Rodeo, de Lola Quivoron :
la nouvelle fureur de vivre

Assez loin des rodéos urbains qui défraient la chronique, le premier film de Lola Quivoron plonge dans l’univers des adeptes de la moto acrobatique et des rassemblements clandestins. C’est l’histoire d’une passionnée renfrognée qui doit se dégenrer pour intégrer un clan très masculin dans une banlieue déshéritée.

Par Philippe Leclercq, critique

Assez loin des rodéos urbains qui défraient la chronique, le premier film de Lola Quivoron plonge dans l’univers des adeptes de la moto acrobatique et des rassemblements clandestins. C’est l’histoire d’une passionnée renfrognée qui doit se dégenrer pour intégrer un clan très masculin dans une banlieue déshéritée.

Par Philippe Leclercq, critique

« Rodéo », le mot a retenti tout l’été… C’est le titre du premier long-métrage de Lola Quivoron, qui interroge le malaise des banlieues sous un angle inédit. Il renvoie au rodeo américain de la bike life et de ses riders, adeptes de la conduite à moto acrobatique, pratiquée lors de rassemblements clandestins. La cinéaste se situe par conséquent assez loin des rodéos urbains tels que traqués par les forces de l’ordre du pays depuis plusieurs années.

Univers macho

Le film de Lola Quivoron est une fiction dont l’action se cristallise autour de Julia (Julie Ledru), une jeune femme qui, pour satisfaire sa folle passion du « cross bitume », n’hésite pas à voler quelques motos et à rejoindre une bande de bikers, elle-même peu encline à respecter les lignes de bonne « conduite ». La jeune réalisatrice de Rodeo, ancienne élève de la Fémis et ex-résidante d’Épinay-sur-Seine (93), connaît bien son sujet. Elle a elle-même fréquenté le milieu semi-secret de la bike life parisienne dont on peut apercevoir quelques têtes (Dave Nsaman, Chris Makodi), acteurs non professionnels jouant ici leurs propres rôles.

Éminemment masculin, le « milieu » y est décrit avec ses règles, ses codes, ses figures imposées et son langage viril. L’arrivée de Julia dans le clan n’en perturbe qu’un temps l’organisation. D’abord illisible aux yeux des hommes qui l’entourent, celle qui ne répond qu’au « blaze » de « l’inconnue », fait vite ses preuves, gagne la confiance du chef et sa place au sein du garage, lieu d’entrepôt des « bécanes » et zone de trafics. Pour autant, si la jeune femme à la mine renfrognée (sorte de JoeyStarr au féminin) accepte de se soumettre à la loi du groupe, elle ne cède ni à la pression ni à la provocation d’aucun de ses membres. Seule condition imposée à sa féminité, Julia doit se « dégenrer » pour être traitée comme leur égal, être un « bonhomme » parmi eux, adopter les codes de la masculinité pour faire barrière et tenir son monde à distance. Son intégrité est à ce prix.

Dépasser les limites pour faire bouger les lignes

Julia obéit à une trajectoire générale, mais continue de tracer sa ligne. Le film, dans sa mise en scène comme dans sa narration, la suit de bout en bout. C’est elle qui lui donne son impulsion, sa direction, son sens, comme James Dean dans La Fureur de vivre (1957), que Lola Quivoron évoque à diverses reprises. La différence sociale, la rage qui gronde dans les moteurs et dans les cœurs de cette jeunesse déshéritée des banlieues françaises n’est guère éloignée des enfants de la petite bourgeoisie américaine des années 1950 dépeints par Nicholas Ray. L’envie de repousser les limites est tout aussi furieuse. L’ivresse de la vitesse, l’excès des comportements, le danger des acrobaties, la tension verbale et physique qui s’exerce en permanence dans le groupe sont les symptômes du même mal-être, de la même absence de perspective, de la même impression d’inertie. De ce sentiment tenace, et odieux, que rien ne bouge, et que ce rien piège dans un maigre périmètre.

James Dean et ses amis rebelles se désolent du monde de leurs pères trop vieux. Les protagonistes de Rodeo ne perçoivent que des murs de cité autour d’eux et les voies sans issue empruntées par leurs aînés. Née dans les quartiers pauvres de Baltimore et de Los Angeles dans les années 1990, la bike life apparaît cependant moins comme un moyen de changer les trajectoires que d’interroger une réalité sociale.

La première scène de Rodeo est, à cet égard, emblématique. Une violente querelle, des cris, une poursuite dans les couloirs d’un immeuble, la jeune femme échappe aux siens comme à la caméra qui peine à la garder dans les limites de l’image. Le mouvement qui l’anime et la rage qui la ronge sont les carburants de son nihilisme, en même temps que son besoin urgent de s’affirmer et de se sentir vivante en trompant la mort. Les acrobaties, et les courses à tombeau ouvert dans lesquelles tous se lancent, ne trompent que l’ennui. Leurs exploits, les défis un peu idiots qu’ils se lancent sont les exutoires d’une existence sans relief ni idéal. Mais ils représentent aussi une forme de revanche : le plaisir de l’instant sur la tristesse des jours. C’est une manière pour ces jeunes, affranchis de la loi de la gravité, de toucher la légèreté que le déterminisme social leur refuse.

P. L.

Rodeo, film français de Lola Quivoron (1h45), avec Julie Ledru, Yanis Lafki, Antonia Buresi. En salles depuis le 7 septembre.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Philippe Leclercq