Sorties scolaires au théâtre :
voyage en absurdie

Déconseillées sans être interdites, et complexifiées à la suite de protocoles contraignants, les sorties scolaires sont le plus souvent suspendues en dehors de Paris et des grandes villes. C’est un énième coup porté au spectacle vivant, déjà durement frappé par le Covid.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Déconseillées sans être interdites, et complexifiées à la suite de protocoles contraignants, les sorties scolaires sont le plus souvent suspendues en dehors de Paris et des grandes villes. C’est un énième coup porté au spectacle vivant, déjà durement frappé par le Covid.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Le ministère de l’Éducation nationale n’est pas plus clair au sujet des sorties scolaires qu’il ne l’est pour les mesures sanitaires dans les établissements. Il lui a suffi de deux recommandations ambiguës et contradictoires début janvier pour jeter la confusion chez les enseignants et freiner tout projet de sortie au moment même où les théâtres rencontrent les pires difficultés pour retrouver un niveau de fréquentation proche des années d’avant Covid.

« Les sorties scolaires sans hébergement (théâtre, musée, cinéma, etc.) et voyages scolaires avec nuitée(s) ne sont pas interdits. Ils doivent être organisés dans le strict respect des conditions sanitaires et de sécurité. », affichait le site du ministère (pages FAQ), le 12 janvier dernier.

Et, quelques lignes plus bas :

« Au regard du contexte épidémiologique prévalant à la date du 3 janvier 2022, il est toutefois vivement recommandé de reporter les sorties scolaires comportant des activités en espace clos (théâtre, musée, cinéma…). »

Exception notable (à retrouver sur le site du ministère de la Culture) : les classes à enseignement de spécialité théâtre peuvent poursuivre leur déplacement dans un ERP (établissement recevant du public).

Autrement dit, la sortie n’est pas interdite (donc autorisée), mais il est recommandé de s’en abstenir, à moins d’y aller régulièrement (donc aucun changement). Comprenne qui pourra. Les chefs d’établissement, ayant déjà assez de problèmes comme ça, ont vite compris et tranché : report des sorties jusqu’à nouvel ordre.

Et qu’on ne nous dise pas qu’il existe les captations et autres vidéos disponibles sur Canopé ou Eduscol. Jamais le théâtre filmé ne livrera une expérience comparable à l’expérience de la salle. Jamais un élève devant un écran ne sera confronté à l’apprentissage des codes du théâtre (silence, écoute des acteurs, applaudissements), jamais un élève guidé par le point de vue d’un caméraman n’appréhendera la scène comme un spectateur libre de son regard et ouvert aux sensations environnantes. Le spectacle vivant n’est jamais qu’une ombre sur un écran plat.

Report des sorties

Le résultat est désastreux pour les enseignants et leurs élèves, désastreux pour les théâtres, notamment ceux à vocation jeunesse et public scolaire, alors même que, depuis septembre, ce public des collèges et lycées revenait plus massivement que le grand public dans les salles de spectacle, porté par un désir que le confinement et ses changements d’habitude n’avaient pas érodé.

Dans ce contexte d’incohérence, il faut des enseignants passionnés, armés de projets pédagogiques solides et de classes motivées, pour bousculer des chefs d’établissement craintifs et attentistes, et réaliser ces sorties, certes non interdites, mais ne pouvant pas toujours, malgré la meilleure volonté du monde, s’effectuer dans le cadre d’un report.

Une fois encore, la situation est bien différente en province qu’à Paris. Dans le ou les théâtres des petites villes, les représentations de pièces classiques sont rares et, une fois la date passée, les opportunités d’alternative deviennent quasiment nulles. Le report est alors absurde. À Paris, en revanche, l’offre est tellement vaste qu’un report n’est jamais que partie remise. Du reste, la frilosité ou le découragement touche plus la province que Paris.

La Comédie-Française, qui compte globalement moins de demandes de report que d’autres théâtres, constate que les demandes d’annulation émanent plus d’établissements de province ou d’Île-de-France que de Paris intra-muros où les habitudes de sorties sont plus fortes qu’ailleurs et donc plus résistantes.

Fréquentation en berne

Les remontées de fréquentation portées par les syndicats de théâtre au ministère de la Culture sont inquiétantes. La reprise n’est pas au rendez-vous. Il faut des efforts promotionnels permanents, une communication incessante, des spectacles bien identifiés pour espérer retrouver le public d’avant Covid. Les directeurs de salle le disent : le théâtre a besoin de tous ses publics, et rien n’est plus malvenu que de fragiliser les sorties scolaires.

Contrairement aux groupes scolaires, les groupes d’adultes, d’amis, comités d’entreprise, associations, ne subissent aucune recommandation de report ou d’annulation de sortie. Les collègues de travail peuvent donc sortir en groupe, mais pas les scolaires ; les séniors peuvent se retrouver au théâtre, mais pas les adolescents : ces différences de traitement sont incompréhensibles et fâcheuses. À quand un assouplissement ?

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Pascal Caglar