"Sur la route", de Walter Salles

« La route est pure. La route rattache l’homme des villes aux grandes forces de la nature […]. Sur la route, dans les restaurants qui la bordent, les postes à essence, les faubourgs des villes qu’elle traverse, les amitiés et les amours de passage se nouent. La route, c’est la vie. »

Dans le roman quasi autobiographique de Jack Kerouac, qui invente le road movie, le trio mythique que forment Sal Paradise (Kerouac), jeune écrivain new yorkais qui se cherche, Dean Moriarty, voyou au charme ravageur (Neal Cassady) et sa femme de seize ans, Marylou, incarnation de la séduction, demeure inscrit dans toutes les mémoires.

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À la recherche d’un ailleurs

L’amitié fusionnelle des deux hommes, leur commun désir pour Marylou et leur besoin d’échapper aux contraintes de l’existence bourgeoise qui les guette leur font traverser les États-Unis dans tous les sens à la recherche de sensations inconnues. Voyage au bout de la nuit, de l’enfer ou du paradis selon les jours, que la benzédrine, l’alcool, le sexe, la musique et la littérature empreignent d’une ivresse sauvage. Voyage au bout d’eux-mêmes, qui leur fait tester leur résistance physique et morale et met à l’épreuve leur enthousiasme juvénile. Quête spirituelle surtout d’un ailleurs plus compatible avec les rêves adolescents.

Par son urgence et son impulsivité, l’écriture de Kerouac est un défi à l’adaptation. Pourtant le sempiternel reproche d’infidélité au roman, ressassé par la critique, n’est pas pertinent. Il ne s’agissait pas d’illustrer le roman de Kerouac, mais de nous faire pénétrer dans son univers par les moyens propres au cinéma, l’image, le son et surtout le montage qui, selon Orson Welles, est la « musique du film ».

Pour adapter ce monument votif à la Beat Generation – étiquette commune et commode collée par la critique sur des auteurs aussi divers qu’Allan Gisberg, Kerouac ou William Burroughs –,  il fallait justement être infidèle à cette œuvre culte, tout en traduisant à la fois les péripéties d’un voyage initiatique et le style échevelé qui le relate.

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La quête du père, fil conducteur du film

Walter Salles, auteur de Central do Brasil (1998), d’Avril brisé (2001), et des Carnets de voyage (de Che Guevara, 2003) a eu le mérite de tenter l’impossible, ce que même Francis Ford Coppola, détenteur des droits depuis plus de trente ans, n’a pas osé. Il s’inspire plus du rouleau original – premier jet qui laisse subsister les patronymes originaux et refuse toute censure – que de la version assagie publiée en 1957 : il commence par : « J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père », au lieu de : « J’ai rencontré Dean peu de temps après qu’on a rompu, ma femme et moi », faisant ainsi de la quête du père le fil conducteur du film.

Sans prendre vraiment ses distances avec le roman, le cinéaste brésilien n’a pas tort de mettre un peu d’ordre dans ce déferlement de mots, cet enchevêtrement de faits, de parcours, de relations par un montage plus ou moins chronologique de séquences, dont le caractère répétitif est fidèle à l’esprit même de l’aventure.

Son atout maître pour adapter cette « écriture de l’instant » est un casting exceptionnel de jeunes acteurs : Sam Riley, si remarqué dans Control d’Anton Corbijn (2003), incarne parfaitement Sal, enfant sage entraîné dans une aventure qui le dépasse et dont il se fait le chroniqueur ; Garrett Hedlund est excellent dans le rôle de sa vie, celui de Moriarty, l’ex-taulard incapable de contrôler ses pulsions, dont le cœur balance entre la brune Kristen Stewart (Marylou) et la blonde Kirsten Dunst (Camille). Ils rencontrent, à New York ou en chemin, Tom Sturridge, découvert dans Good morning England (2009) dans le rôle de Carlo Marx (Allen Ginsberg dans la réalité), et surtout Viggo Mortensen, qui prête à William Burroughs sa silhouette dégingandée et le rend plus flegmatique que nature dans son trip familial et campagnard.

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L’image et l’écrit

L’image magnifique du chef opérateur français Éric Gautier donne envie de partir sur les mêmes routes pour découvrir ces paysages fabuleux, ces montagnes au milieu desquelles Sal essaie de faire de l’auto-stop, ces villes à l’effervescence mythique, ces champs de blé sur lesquels s’engagent les saisonniers pour les moissons. Tout est filmé caméra à l’épaule, de manière à mieux traduire les maladresses de langue, les ruptures de style de l’écrivain amateur.

L’improvisation des comédiens donne des séquences d’anthologie, comme celle où le chanteur Jake La Botz fredonne la complainte d’un homme qui a tué sa femme devant Kristen Stewart qui ne s’y attend pas. Ou la « parade d’amour » du couple qui danse dans la boîte de nuit. Le film s’ouvre par l’image emblématique de jambes parcourant l’asphalte et se clôt par celle des mains sur la machine qui met en parallèle le ruban de la route et le rouleau de papier long de 36 mètres – feuilles de papier à calligraphie japonais collées bout à bout par Kerouac avec du scotch – sur lequel Sal tape frénétiquement son texte d’un seul jet et sans alinéa pour mieux transcrire les impressions vécues. Comme Balzac, c’est le café qui lui permet de tenir.

On peut voir le fameux  scroll  au Musée des lettres et manuscrits, où, pour la première fois en France, il fait l’objet d’une exposition exceptionnelle. Une vitrine centrale de neuf mètres de long y accueille ce tapuscrit emblématique. Tout autour, des autographes ou des manuscrits d’auteurs qui ont inspiré Kerouac – William Blake, Henri David Thoreau, Jack London, Mark Twain, mais aussi Balzac, Rimbaud ou Proust (« J’ai décidé de faire exactement ce que Proust a fait, mais vite », a-t-il dit) côtoient ses lettres, son sac à dos, sa petite machine à écrire Underwood ou les cartes de ses trajets et des photos du film. Walter Salles y impose la référence à Proust en plaçant au chevet de Sal l’exemplaire de Du côté de chez Swann présenté à l’exposition et en le faisant commencer à écrire à la fin du film quand il se remémore les souvenirs inscrits sur ses carnets.

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La fièvre du be bop

La musique a été composée après le tournage par Gustavo Santaollalla avec Charlie Haden et Brian Blade, d’après Slim Gaillard ou Dizzy Gillespie, ce qui crée un décalage provocant entre images et bande sonore. Certes cette adaptation aurait pu bénéficier d’un montage plus nerveux. Peut-être aurait-il fallu en couper certaines séquences trop semblables, en styliser encore plus les décors, et lui imprimer encore davantage le souffle haletant de Kerouac, inspiré non seulement par la fièvre qui l’habite, mais par son amour du jazz be bop et de ses improvisations. Malgré ces réserves, le film se laisse voir avec plaisir, reste dans les mémoires et donne vraiment envie de relire le roman, dont le texte sonne bien dans la bouche de Riley :

« Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules gens qui existent pour moi sont les fous, ceux qui ont la folie de vivre, la folie de discourir, la folie d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun, mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles…. »

Beat signifie fatigué, cassé. Kerouac préférait y voir la misère des Noirs et la béatitude dans laquelle le plonge la drogue. Ou sa quête spirituelle. Par son engagement dans cette aventure, l’équilibre qu’il sait trouver entre mouvement et contemplation, Walter Salles parvient à nous transmettre cette ivresse béate.

Anne-Marie Baron

• Du 16 mai au 29 août, le Musée des lettres et manuscrits présente, en partenariat avec MK2, une exposition intitulée « Sur la route de Jack Kerouack : l’épopée,  de l’écrit à l’écran ». 222, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris.

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