Sylvie Germain injuriée sur les réseaux par des bacheliers mécontents

Un extrait du roman Jours de colère (1989) programmé au bac de français a fâché des élèves de première qui ont attaqué l’autrice sur des réseaux sociaux. L’autrice a ainsi reçu des milliers de messages vengeurs, injurieux, voire menaçants. La tendance à l’invective est nettement en hausse, y compris chez les élèves.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres, Inspe Sorbonne université.

Un extrait du roman Jours de colère (1989) programmé au bac de français a fâché des élèves de première qui ont attaqué l’autrice sur des réseaux sociaux. Celle-ci a ainsi reçu des milliers de messages vengeurs, injurieux, voire menaçants. La tendance à l’invective est nettement en hausse, y compris chez les élèves.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres, Inspe Sorbonne université.

Une écrivaine contemporaine harcelée sur des réseaux sociaux pour cause de sujet trop difficile au bac : fiction ? Réalité : le 16 juin, un extrait du roman Jours de colère de Sylvie Germain, lauréat du prix Femina en 1989, a été proposé à l’épreuve de commentaire au bac général de français (lire extrait en bas de l’article). En une vingtaine de lignes, il évoque neuf frères élevés dans les forêts du Morvan. Les élèves devaient réfléchir à la manière dont les personnages ont été façonnés par leur environnement. Au sortir de l’épreuve, certains se sont répandus en réactions outrées, voire vengeresses, sur Twitter, Instagram ou TikTok.

« Sylvie, sache que des millions de personnes te détestent »
« J’ai fait du hors sujet par ta faute, ton texte, il tournait en rond »
« J’espère que t’es en fin de vie parce que je vais pas avoir la moyenne »
« On va se donner rendez-vous dans la forêt nous aussi Sylvie tu vas voir »

D’abord touchée d’être programmée à l’épreuve de français, ce qu’elle ignorait, Sylvie Germain a été surprise par la polémique soulevée par les lycéens mécontents. Victime de la vindicte, celle-ci s’est dite « plutôt inquiète du symptôme que cela révèle. Ils veulent des diplômes sans aucun effort, a-t-elle confié au Figaro Étudiant. C’est grave que des élèves qui arrivent vers la fin de leur scolarité puissent montrer autant d’immaturité et de haine de la langue, de l’effort de réflexion autant que d’imagination, et également si peu de curiosité, d’ouverture d’esprit », a-t-elle ajouté, arguant que le passage à analyser « n’était pas délirant, le vocabulaire était accessible ».

Indépendamment du débat sur la potentielle trop grande difficulté de l’épreuve, c’est la démarche des lycéens qui sidère, la violence de leurs propos et leur manque de discernement dans leurs attaques mêmes. « Ils se clament victimes pour un oui pour un non et désignent comme persécuteurs ceux-là mêmes qu’ils injurient et menacent », a remarqué Sylvie Germain. Certes, des internautes ont pris sa défense et condamné la démarche, mais le mal était fait, et, surtout, l’événement interroge.

Garder les auteurs contemporains au bac

En effet, la tendance cathartique progresse d’année en année, au sein de cette époque formidable où les snipers de la toile sont prompts à cracher sur tout artiste ayant le tort de les avoir irrités. Cependant, jusqu’alors, les écrivains vilipendés pour cause de mots trop compliqués, de phrases trop expansives, d’évocations pas assez explicites avaient l’énorme privilège d’être morts ! Accusés de tous les maux, Louis Aragon (2020) ou Georges Perec (2021) ont pu voir leur mémoire salie sans qu’ils en soient pour autant blessés directement.

Prix Goncourt des lycéens pour son roman Magnus en 2005, Sylvie Germain fait partie de ces écrivains de l’immédiat contemporain que des universitaires aussi renommés que Bruno Blanckeman, Dominique Viart ou Alexandre Gefen ont contribué à légitimer en tant que persona grata dans le champ des études littéraires.

« Ces élèves ne représentent pas l’ensemble des lycéens, loin de là, ils sont seulement plus bruyants, plus enragés médiatiquement, a estimé Sylvie Germain dans un entretien avec Le FigaroIls expriment un inintérêt pour la culture, voire un rejet, et un mépris pour la langue telle qu’elle leur est enseignée, lui préférant un usage selon des codes et un lexique établis par eux et pour un entre-soi qui devient exclusif. »

Faut-il renoncer à inscrire un « écrivain vivant » dans les corpus de référence des examens nationaux ? On le sait, a fortiori depuis la dernière mouture des programmes de français, le lycée priorise la littérature patrimoniale. Pourtant, contre l’unilatéralité d’un enseignement porté à travailler exclusivement sur les classiques, nombre de professeurs ont effectué un travail formidable pour faire dialoguer les piliers de la littérature nationale avec les vivants représentants de son renouvellement. Les élèves apprécient d’ailleurs cette ouverture à la littérature actuelle. Par conséquent, une réponse ministérielle aux flux des invectives antilittéraires justifiant l’abandon de toute œuvre contemporaine fait courir le risque d’un nouveau déclassement des figures de l’ultracontemporain.

Une balle dans le pied

On ne rappellera jamais assez que les programmes et les examens scolaires participent à la légitimation durable des œuvres littéraires. En conséquence, si l’on prend le pli de mettre sous cloche une œuvre sous prétexte que son auteur est encore vivant, on en arrivera à décrocher la littérature de notre temps du champ des études menées en classe. Au lycée ou même au collège. D’autre part, il serait peut-être plus judicieux de réfléchir au comportement des élèves sur les réseaux et à une éducation collective en la matière.

Qu’y avait-il donc de si « terrible » dans cet extrait ? La vie en autarcie en forêt ? La survie de personnages atypiques confrontés à la rigueur d’une nature hostile ? La présence de mots peu utilisés sur les fameux réseaux sociaux ? Bien des amoureux de l’œuvre de Sylvie Germain, bien des professeurs, bien des parents d’élèves, quand est sortie cette « affaire », ont « mal à leur jeunesse », tout en restant convaincus que le seul remède à la bêtise ambiante reste la transmission des textes résistants, ceux dont les paragraphes ne se lisent pas comme des textos, ceux qui, comme le texte de l’autrice, interrogent les raisons de la colère au lieu de la propager lamentablement sur de faux espaces de discussion. Il était dit, cependant, que ce jour de colère et d’épreuve loupée ne serait pas très inspirant pour les malheureux candidats

Extrait du texte incriminé par les élèves

« Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons, – des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères.

Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles.

La maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse. »

A. S.

Ressources supplémentaires :

Valentine Dunate, francetvinfo.fr « Bac 2022 : l’écrivaine Sylvie Germain menacée sur internet par des lycéens qui ont dû commenter un de ses textes », 22 juin 2022 : https://www.francetvinfo.fr/bac/bac-2022-lecrivaine-sylvie-germain-menacee-sur-internet-par-des-lyceens-qui-ont-du-commenter-un-de-ses-textes_5214271.html

Jacques Pessis, lefigaro.fr, « Sylvie Germain, avant ces jours de colère des élèves de première », 24 juin 2022 : https://www.lefigaro.fr/livres/sylvie-germain-avant-ces-jours-de-colere-20220624

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Antony Soron