Vers un avenir radieux, de Nanni Moretti :
l’humour intact

En 1956 à Rome, le secrétaire d’une cellule du Parti communiste italien accueille un cirque hongrois après l’invasion de la capitale magyare par les chars soviétiques. Ce film-somme réunit toutes les marottes du réalisateur qui amuse et touche en mesurant que, le temps passant, il va peut-être devoir accélérer son rythme de tournage.
Par Philippe Leclecq, critique

Un des plus beaux moments de cinéma : en 1994, Nanni Moretti déambulait sur sa Vespa dans les rues de Rome au son du piano de Keith Jarret dans Journal intime. L’acteur et réalisateur italien sortait d’un cancer ; il était en voie de rémission, et se laissait aller à quelques joyeux zigzags au milieu de la chaussée.

Comme à son deux-roues, l’artiste a toujours donné à son œuvre amplement autobiographique une trajectoire sinueuse, allant d’un côté et de l’autre, parlant de lui-même mais aussi beaucoup des autres, de ses tourments personnels et des problèmes de la collectivité – les premiers formant une caisse de résonance aux seconds.

Le présent comme il va

Vers un avenir radieux, son quinzième long métrage en cinquante ans de carrière, propulse dans le passé. Une manière pour le cinéaste de parler du présent et de dire comme il va. Et, comme dans tous ses films jusqu’à Aprile (1998), Nanni Moretti le fait à travers son double cinématographique, Giovanni (son vrai prénom), un réalisateur de renom, qu’un nouveau tournage met dans tous ses états. Son histoire, située en 1956 à Rome, raconte l’accueil d’un cirque hongrois par Ennio (l’excellent Silvio Orlando), le secrétaire d’une cellule du Parti communiste italien (PCI), peu après l’invasion de la capitale magyare par les chars soviétiques. L’idée de Giovanni est de questionner l’occasion manquée du PCI de s’émanciper de la tutelle soviétique. Or, plus personne ne s’intéresse à cette histoire. Ses jeunes assistants et techniciens peinent même à croire qu’il y eut un jour des communistes en Italie, ou alors ils devaient tous êtres « russes » (sic). Quant à son actrice principale, elle s’obstine à ne voir dans son scénario qu’une histoire d’amour. Son producteur (Mathieu Amalric, cabotin hélas) l’abandonne, faute d’argent, et revend son projet à Netflix ; sa femme et productrice de toujours (Margherita Buy, parfaite comme d’habitude) a, pour sa part, décidé de produire le film d’un jeune réalisateur de thrillers sanglants – une « infidélité » artistique comme prélude à leur rupture. Enfin, sa fille emménage avec un homme aussi âgé que lui…

Ni triste ni déprimant

Le monde change. Des pans du passé sombrent dans l’oubli. Une nouvelle occasion de ronchonner pour Moretti, coutumier de l’exercice… Le cinéaste fait de ses regrets et critiques la matière même de son cinéma qu’il tend comme un miroir à notre conscience. Et ce miroir n’est jamais triste ni déprimant.

Moretti a vieilli, mais il n’a pas changé. Son humour est intact, sa délectation à déplorer les choses identiques. Cela s’entend d’abord dans sa voix qui ferait passer certaines de ses tirades pour des cours de diction. Chaque mot est articulé avec une exagération comique qui souligne à la fois la pertinence de son propos en même temps qu’elle en désamorce la gravité. Ses emportements, ses outrances verbales sont là pour rappeler que Moretti est aussi spectateur de lui-même, et qu’il n’est jamais moins sérieux que quand il le parait le plus. Son personnage d’alter ego impose de la distance, un espace où le sérieux se dilue dans le comique.

La forme fragmentée de son film participe de cet esprit humoristique. Aucune séquence ne dure assez longtemps pour plomber l’ambiance ; le sentencieux Giovanni est vite rattrapé par la légèreté et la fantaisie que lui impose Moretti. Rien ne saurait être assez grave pour être entendu trop longtemps, dit le cinéaste qui agit en ripant d’un registre à l’autre. Voire en sautant du coq à l’âne, interrompant quelque réflexion sur le communisme par une remarque outrée sur les chaussures (des mules !) portées par son actrice, et ce comme si sa vie en dépendait. Une discussion de travail est arrêtée net par un tube de variété passant à la radio et chanté in extenso par Moretti ; le tournage du réalisateur de thriller est pris d’assaut par Giovanni, venu dispenser un cours de cinéma ; un ballon, traînant dans le coin du cadre, devient soudain le centre de la mise en scène après que le cinéaste s’est lancé dans une partie de football. Rien n’est figé, fermé à la possibilité de l’accident dramaturgique qui offre aux scènes de musarder et de prendre des chemins inattendus.

Film-somme

Cette liberté d’intervention dans le cours du récit obéit néanmoins à un travail de mise en scène et de direction d’acteurs extrêmement soigné, élaboré, pensé. Une construction artistique précisément à l’opposé du cinéma violent que fustige Giovanni/Moretti, lui reprochant sa frontalité et sa complaisance, ce qu’il appelle son absence de « morale » à l’égard de l’être humain qu’est le spectateur. Ce en quoi, on ne peut lui donner complètement tort. Par manque de temps, d’inspiration ou par paresse, beaucoup de jeunes cinéastes cèdent à la facilité. Il y a là du gâchis, le même auquel fut soumis le PCI qui, rappelle le cinéaste, compta jusqu’à plus de deux millions d’adhérents.

La porosité du cadre à la fantaisie est un ressort comique du cinéma de Moretti, perçu par celui-ci, qui continue malgré tout à croire en son art, comme un moyen propre à réenchanter le monde. Le réalisateur profite de son âge pour y paraître plus acariâtre que jamais. Le portrait caricatural de son double en « boomer » est d’une immense drôlerie. Ce faisant, l’artiste n’oublie pas de régler quelques comptes avec Netflix et les cinéastes talentueux qui cèdent à son diktat d’uniformisation du cinéma, avec les erreurs de la gauche italienne, avec le manque de connaissance et d’engagement politique de la jeunesse, avec la vulgarité de la télévision, la marchandisation de la culture, la psychanalyse…

Vers un avenir radieux n’apporte rien de nouveau que les amoureux du cinéma morettien ne connaissent déjà. On retrouve dans ce film-somme toutes les marottes du réalisateur râleur, qui amuse et touche en prenant conscience qu’il devrait accélérer son rythme de tournage. Il aurait, selon lui, quelques idées de scénario en réserve, comme celle contant cinquante ans de la vie d’un couple en chansons, ou celle encore du remake du Plongeon (avec Burt Lancaster), narrant l’odyssée de ce Californien qui s’est mis en tête de rentrer chez lui en nageant de piscine en piscine. On n’ose y croire…

P. L.

Vers un avenir radieux, film italien (1h35) de Nanni Moretti, avec Nanni Moretti, Margherita Buy, Mathieu Amalric. En salles actuellement.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Philippe Leclercq
Philippe Leclercq