Zep : « La curiosité et l’intelligence sont parmi ce que nous avons de meilleur »

Science-fiction pas si futuriste, Ce que nous sommes confronte un privilégié équipé d’un cerveau numérique à la brusque perte de la plupart de ses connaissances. Que reste-t-il d’humain en lui ?, interroge Zep en dessinant un monde où la forêt est devenue un refuge face à une ville qui aspire une énergie phénoménale.

Propos recueillis par Ingrid Merckx, rédactrice en chef de L’École des lettres

Science-fiction pas si futuriste, Ce que nous sommes confronte un privilégié équipé d’un cerveau numérique à la brusque perte de la plupart de ses connaissances. Que reste-t-il d’humain en lui ?, interroge Zep en dessinant un monde où la forêt est devenue un refuge face à une ville qui aspire une énergie phénoménale.

Propos recueillis par Ingrid Merckx, rédactrice en chef de L’École des lettres

Au début de Ce que nous sommes, Constant et Franz devisent en se promenant. Constant raconte une aventure sensorielle au cours de laquelle il s’est fait dévorer par un requin après avoir nagé dans les profondeurs avec une baleine bleue. Il était en réalité allongé pendant cette expérience, et il dit de la douleur qu’elle était « incroyablement réaliste » : il a assisté à sa propre mort en direct. Pour le déjeuner, ces deux jeunes hommes se choisissent des pilules qui font croire à leur cerveau qu’ils dégustent un menu. Franz raconte alors qu’il fallait auparavant abattre des forêts entières pour cultiver le blé nécessaire à la fabrication des lasagnes. Et ils commentent les « sensations thermiques », de froid et de brûlé, engendrées par ces pilules…

Crédit photo : Rue de Sèvres

L’École des lettres. – Qui sont ces deux jeunes hommes ? À quelle génération appartiennent-ils ?
Zep. – Ils appartiennent à un futur assez proche, à une génération qui pourrait naître dans dix ans. On n’est pas très loin de la technologie dont il est question dans cet album. Il part d’un postulat qui tourne mal, comme souvent en anticipation : la technologie qui devait conduire vers du formidable s’avère problématique. Une partie des gens qui composent la société dont il est question ont la possibilité d’avoir un second cerveau, numérique.

Il s’agit en fait d’une extrapolation de notre smartphone actuel. Celui-ci est pensé comme venant au secours de notre mémoire de plus en plus défaillante. On est la première génération à régresser en termes de capacité mémorielle, car nous n’avons plus tellement besoin de l’entretenir. On est face à un flot énorme d’informations qu’on ne sait pas trier et qu’on ne prend pas la peine de mémoriser. Parce qu’il y en a trop et parce qu’on sait qu’on peut les retrouver en appuyant sur un bouton. On accepte de régresser. On accepte d’être une espèce qui dégénère.

Dans l’album, une partie des gens fortunés a donc droit à cet autre cerveau et n’a plus besoin d’aller à l’école pour apprendre : ils téléchargent toutes les connaissances, toutes les langues, mais également des expériences sensorielles, car tout cela sert majoritairement à du divertissement. Ils peuvent fabriquer la sensation de nourriture et avaler des gélules qui leur font croire à des textures et à des saveurs.

J’ai commencé à écrire cette histoire après avoir entendu à la radio une nouvelle selon laquelle une équipe avait réussi à créer une réplique d’un cerveau humain de manière numérique. Ce projet doit être terminé en 2024. Ce que nous sommes est donc une science-fiction pas si futuriste. Ce cerveau numérique doit être une réplique exacte pourvue de toutes les connexions neuronales, et on pourrait, dans l’absolu, télécharger tout ce qu’on veut. On pourrait même fabriquer une douleur qui n’existe pas physiquement.

Mais le cerveau numérique réaliste – en cours de construction – nécessite une énergie phénoménale. L’équivalent de l’énergie nécessaire à une ville ! Alors que notre cerveau fonctionne avec une énergie faible, contenue dans notre corps. Pour que cette histoire existe, il faudrait trouver de nouvelles sources d’énergie. Ou imaginer que toute l’énergie de la planète soit mise au service de ce projet pour une petite partie favorisée de la population qui laisse les autres se débrouiller. C’est le cas dans ce récit : les gens de la forêt n’ont plus accès aux villes ni à l’électricité ni au chauffage. Ils doivent trouver une forme de partenariat avec leur environnement.

Êtes-vous en contact avec cette équipe de recherche sur le cerveau numérique ?
Je suis allé chercher un maximum d’informations, puis j’ai pris contact avec le professeur Pierre Magistretti (doyen de la faculté de biologie et sciences de l’environnement de l’université des sciences et technologies du roi Abdallah, en Arabie saoudite, ndlr), scientifique qui sait vulgariser ses travaux. Je lui ai posé des questions tout au long de l’écriture de l’album pour savoir quand j’étais dans le plausible et quand je partais dans l’inimaginable. J’avais déjà travaillé de la sorte pour The End, avec le botaniste Francis Hallé. La bande dessinée m’amène à rencontrer des gens passionnants et, souvent, ces grands scientifiques aiment la fiction parce qu’elle leur permet de dire des choses qu’ils ne peuvent pas dire : « Et si jamais… ? » ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique, fondée sur des faits et des démonstrations, et ça pourrait leur coûter leur budget. Ils doivent continuer leurs recherches tout en sachant qu’elles ne vont pas forcément être bénéfiques à l’homme…

En fiction, on a tous les droits ?
On a tous les droits ! Et c’est l’intérêt de la fiction que de dire : si le projet scientifique dérape, que peut-il se passer ? Le grand public comprend mieux avec des histoires. On a mieux perçu le clonage grâce à des films comme Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Aujourd’hui, on est en train d’accepter que l’homme mute vers autre chose, pas tant un humain augmenté qu’un humain ultra-assisté par la technologie et la robotique. Ce que je trouve inquiétant, c’est que cela ne concerne que quelques personnes riches en Occident.

À quels auteurs ou quelles œuvres pensez-vous quand on vous dit « homme augmenté » ?
Je pense à Philip K. Dick qui a beaucoup écrit sur la manière dont on peut manipuler le cerveau, thème qui intéresse les auteurs de fiction depuis longtemps. La bande dessinée est faite pour la science-fiction. Mais je me sens plus proche d’auteurs comme Nicolas Bouvier, auteur de L’Usage du monde, qui a dit : « Je vais partir à la rencontre du monde pour le comprendre et comprendre aussi qui je suis en tant qu’humain ».

Je suis un auteur de bande dessinée pur jus, c’est-à-dire un petit garçon qui passe son temps dans sa chambre à faire des dessins sous une lampe : sa culture, c’est la bande dessinée, il ne pense qu’à la bande dessinée et quand il doit dessiner un truc qu’il ne connaît pas, il regarde comment ça a été fait dans d’autres bandes dessinées. Et puis, j’ai rencontré Nicolas Bouvier et je me suis dit : « Faut que j’arrête de dessiner dans ma chambre. » Je me suis acheté mon premier carnet de croquis et je suis parti dessiner dehors. Ça m’a donné envie de crayonner encore plus : j’ai appris la forêt par le dessin. C’est de dessiner les arbres qui m’a donné la sensation qu’ils étaient vivants et que j’entretenais tout à coup une espèce de discussion avec eux en dessinant. J’ai eu envie de rencontrer des botanistes, j’ai commencé à travailler sur The End. Pour le cerveau numérique, je me suis documenté, et tout ceci a commencé à constituer une histoire qui est une façon de comprendre l’espèce dont je fais partie. C’est une espèce un peu perdue par rapport aux arbres ou aux animaux qui savent pourquoi ils sont là. Nous, on fait des recherches incroyables, on manipule l’atome en se disant que ça va être génial et on fait mourir la moitié de la planète. C’est insensé comme l’humain fonctionne. En termes d’efficacité, on est la pire espèce : on précipite la disparition de plein d’espèces et la nôtre avec…

On est pourtant très fiers de notre cerveau…
Et on a de quoi ! C’est une machine formidable dont on n’a pas fait le tour. Les grands scientifiques disent que tout se résume à des échanges, des parcours neuronaux dans des circuits électriques… Je suis tombé sur des cas de personnes atteintes du syndrome du savant : face à un danger énorme, une mort imminente, notre cerveau tente une pirouette de dernière minute. C’est comme s’il réécrivait notre carte. Par exemple, un représentant en aspirateurs se fait agresser dans la rue et tombe inanimé. Quand il se réveille, il est capable d’expliquer les équations fractales… Des gens prennent la foudre et se réveillent musiciens ou parlant une autre langue. Comme si le cerveau les avait reprogrammés : il avait enregistré des connaissances de manière inconsciente, et, avec le choc, il reconnecte cette information qui peut aller jusqu’à faire de la personne quelqu’un d’autre. Le cerveau me fascine, mais on n’en connaît qu’une infime partie, comme si on se contentait de connaître une seule planète alors qu’on pourrait explorer tout le cosmos.

Pourquoi avoir choisi d’augmenter le cerveau et pas certains sens par exemple ? Ou les membres ? Ou la durée de vie ?
La vraie révolution, c’est le cerveau. Si nous contrôlons notre cerveau, nous pourrons régénérer nos membres, nos cellules. Nos sens sont pilotés par le cerveau. On peut vous faire croire que vous êtes grand et fort. Mais si le cerveau y croit, plus besoin d’en être certain.

C’est le royaume des illusions ?
C’est le royaume du divertissement : on est en train de développer une technologie incroyable à son service. Parce qu’au fond, on s’ennuie. Nous avons besoin de beaucoup de distractions et d’occupations pour ne pas être effrayés par cette vie dont nous n’avons pas complètement trouvé le dessein. Les plateformes digitales l’ont bien compris : elles ne vous laissent aucun répit, il nous faut constamment du divertissement. Nous sommes en train de créer une génération qui s’ennuie dès qu’elle n’a pas de connexion wifi. Nous devenons paresseux. Nous préférons nous anéantir alors que la curiosité, l’éveil, l’intelligence sont parmi ce que nous avons de meilleur. Je suis effrayé par l’envahissement de l’univers du jeu dans la nouvelle génération : c’est tellement facile, ils peuvent rester devant un écran pendant des heures.

N’a-t-on pas l’air ringard quand on dit ça ?
Complètement ! Mais nous avons une telle capacité créatrice, autant l’utiliser. Sinon que fait-on là ?

Avez-vous regardé du côté du transhumanisme ?
Majoritairement, c’est assez farfelu. C’est surtout une espèce de combat contre le temps. Il faut à tout prix être plus fort, vivre plus longtemps… J’ai une amie qui a réalisé un documentaire sur un congrès transhumaniste en Californie : des personnes de 80 ans avaient certaines parties de leur corps beaucoup plus jeunes… Ils ressemblaient assez à des monstres. C’est absurde de vouloir jouer contre sa nature. Sauf pour les personnes accidentées à qui on peut redonner un membre. Dans ce cas, la technologie me fascine. Mais pas si c’est pour tendre la peau…

Il y a une dimension sociale forte dans Ce que nous sommes : les hommes augmentés étant la caste la plus riche, elle-même divisée en sous-catégories. C’est ce qui se profile déjà dans la « vraie vie », avec un système de santé à plusieurs vitesses. Est-ce à dire que cette sélection pourrait forcer une nouvelle forme d’évolution ?
Dans l’album, il y a les riches qui vivent dans les villes et les pauvres qui vivent dans la forêt. Comme les riches ont besoin des pauvres, des gens de la forêt viennent travailler dans les villes. Parmi les riches, certains très riches ont une version de cerveau « premium ». Mais ils vivent dans l’ennui car ce n’est pas très marrant d’avoir connaissance de tout. Bien sûr, j’aurais aimé connaître toutes les langues d’un coup. J’ai tellement souffert à l’école pour en apprendre péniblement trois que le japonais en une minute, ça fait rêver. Mais en fait, c’est le processus d’acquisition qui est fantastique.

On sent dans Ce que nous sommes que l’ennui est du côté des hommes augmentés et l’aventure du côté de la forêt. Ce qui fait écho à The End, sur un mode plus joyeux. Qui sont-ils ces « gens de la forêt » ?
Certains vivent dans des maisons qui ressemblent à celles des hobbits (dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien), en harmonie avec la nature. Mais la majorité des gens de la forêt habitent dans des sortes de bidonvilles, construits avec des matériaux de récupération, rassemblés en périphérie, dans des conditions d’hygiène douteuses.

On va toujours se masser pour se rassurer… C’est un des drames de notre planète : d’énormes villes causent d’énormes problèmes à l’environnement. Les gens y vivent mal, sans trop de travail. S’ils roulent une heure, c’est désert. En survolant l’Afrique ou l’Amérique, on distingue des paysages magnifiques, mais aussi des villes où tout le monde s’entasse. On pourrait vivre mieux, en adéquation avec notre environnement.

Mais je dis ça alors que j’habite dans une maison avec du chauffage. Si on me laisse dehors avec une boîte d’allumettes, j’ai une espérance de vie d’une semaine…

Ça vous fait rêver d’habiter en forêt ?
Ça me questionne : il faut qu’on trouve comment vivre avec cet environnement au lieu de le démolir. On entend parler chaque jour de destruction de la planète. Moi, je n’ai pas envie de la détruire, mais juste en existant on détruit les ressources, on pollue, on consomme de l’eau de manière irresponsable. Je ne suis pas favorable aux messages anxiogènes et culpabilisants : les gouvernements ne font pas le travail qu’ils se sont engagés à faire. Si nous continuons comme ça, nous allons précariser de plus en plus notre existence. Nous sommes en sursis sur terre. Mais ça n’est pas une fatalité. Ces 5000 dernières années, nous nous sommes massés dans des villes forteresses pour ne plus être avec les ours, les loups ou les poissons. On se rend compte qu’on ne va pas pouvoir vivre sans tout ça. Sauf qu’on ne sait plus comment faire. Les solutions ne sont pas à la portée de chacun. Elles relèvent de décisions planétaires.

Cette dualité ville-forêt, inquiétudes-réconciliation, virtuel-réel, comment se traduit-elle dans le dessin ?
Je suis plus intéressé par le réel. Je vais donc dessiner des gens qui vivent dans des caravanes, des roulottes. Inventer une ville futuriste m’intéresse moins. Ça a déjà été très bien fait. Je me suis inspiré d’architectures de bric et de broc. Quand on fait de la bande dessinée, il y a toujours des choses pour lesquelles on a plus d’appétence et d’autres qu’on fait parce qu’il le faut. Les voitures futuristes, pour moi, appartiennent à la seconde catégorie : il faut les faire, mais je ne ressens pas une grande excitation à modéliser des véhicules. D’autant qu’on est toujours tombé à côté de ce côté-là.

Vous préférez dessiner la maison de hobbit ?
Absolument. Je n’ai pas envie d’habiter dans une ville aseptisée. Je rêve d’une vie sans clivage avec la nature. Peut-être allons-nous transiter vers ces modes de vie. Certains le font déjà de manière radicale, mais nous pouvons peut-être le faire de façon plus accessible.

Est-ce que cela s’exprime à travers la palette de l’album ?
Je rattache les couleurs à des émotions. Elles sont pour moi l’équivalent en BD de la musique dans un film. C’est expressionniste. Cela me paraît plus utile que des couleurs réalistes. J’ai plus envie d’avoir des ambiances colorées : à chaque changement de séquence, un changement de couleur. Pour un climat pesant, plutôt dans des rouges, pour exprimer la peur, des bleus ou des gris… Cela donne un rythme au récit, un rythme plus doux.

Vous parlez d’un futur proche avec un titre au présent : c’est déjà demain ?
C’est ce que nous sommes déjà. Même si on se projette dans 50 ans, c’est toujours nous. Qu’est-ce que nous sommes ? Nous sommes définis par notre curiosité, notre faculté à apprendre et comprendre des choses. Si on nous enlève ça, si on télécharge tout, que reste-t-il de nous ? Le personnage principal de l’album se fait voler son cerveau assistant et perd tout ce qu’il n’avait pas acquis. Il lui reste très peu de choses : il ne sait plus lire ni s’orienter ni comment il s’appelle. Qu’est ce qui est humain en lui ? Ce qui m’intéresse, c’est d’écrire une histoire qui soulève des questions.

I.M.

Zep, Ce que nous sommes, Rue de Sèvres, 88 pages, 20 euros.

Retrouvez cet entretien en ligne : https://podcast.ausha.co/ailes-de-geant/zep-autour-de-ce-que-nous-sommes

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Ingrid Merckx