Armageddon Time, de James Gray :
la conscience de l’injuste

Armageddon Time dépasse le film d’enfance et le film de genre pour conter une chanson plus profonde et mélancolique. Celle de la maturation d’une conscience qui se confronte peu à peu à l’injuste, au tragique, à l’inacceptable.

Par Jean-Marie Samocki, professeur de lettres et critique de cinéma

Armageddon Time dépasse le film d’enfance et le film de genre pour conter une chanson plus profonde et mélancolique. Celle de la maturation d’une conscience qui se confronte peu à peu à l’injuste, au tragique, à l’inacceptable.

Par Jean-Marie Samocki, professeur de lettres et critique de cinéma

Armageddon Time n’est pas le premier récit initiatique mis en scène par James Gray : depuis Little Odessa (1994), le cinéaste américain filme prioritairement des individus pris dans les rets de leur héritage familial et de leur responsabilité, écartelés entre la fidélité et la trahison de telle sorte que chaque choix à faire devient un cas de conscience qui obscurcit les frontières morales entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas.

Ses films plus récents semblaient s’éloigner de cette thématique pour offrir des versions modernes et complexes des grands genres hollywoodiens : la fresque historique avec The Immigrant (2013), le film d’aventures avec The Lost City of Z (2016), la science-fiction avec Ad Astra (2019). Mais, à chaque fois, le genre est volontiers détourné, ralenti, enténébré, pour devenir une odyssée obsessionnelle intérieure. The Immigrant, presque à mi-parcours, se transforme en prière claudélienne, quête de la grâce et du rachat dans un monde corrompu ; Ad Astra se délaisse de ses atours de film d’action hollywoodien et mue peu à peu en quête presque immobile du Père, au-delà de la galaxie, par un astronaute au regard perdu ou éteint, naufragé de sa propre mélancolie.

Armageddon Time se révèle son film le plus lisible depuis The Immigrant. Baigné d’une lumière automnale signée Darius Khondji, avec un découpage qui confine parfois à une platitude néoclassique, il le destine apparemment à un public du même âge que son personnage principal, Paul Graff, qui navigue entre 12 et 13 ans, la fin de l’enfance et le début de l’adolescence.

Mais le film est plus retors et profond qu’il n’y paraît, car le souvenir qu’il laisse après la projection est celui d’un désastre d’autant plus irrémédiable et tragique que rien ne semble l’annoncer. Surtout, il ne se révèle que lorsque tout est terminé. Derrière la chronique se cache aussi la conscience d’une injustice et d’un malheur inhérents à la vie en société.

Une initiation autobiographique

Il n’est pas besoin de connaître la vie privée de son cinéaste, de savoir qu’il a habité enfant dans le quartier du Queens à New York et qu’il a été élevé dans une famille juive pour ressentir la force autobiographique de cette confession. Le nom du personnage est déjà assez éloquent, tant ce Paul Graff évoque le patronyme de Gray.

Gray filme constamment à hauteur d’enfant, ne délaissant jamais son personnage, ne relatant les événements qui traversent cette famille qu’à partir de ce que Paul entend et comprend : les ombres de la Shoah, la maladie, les ambitions et les rêves d’intégration, les lignes invisibles qui divisent la société en classes sociales, les préjugés racistes.

Ainsi, il filme aussi la lente maturation d’une conscience qui se confronte peu à peu à l’injuste, au tragique, à l’inacceptable. Le film s’appuie explicitement sur les codes du roman d’apprentissage : découverte du dessin, partage du secret, rencontre avec des personnages qui soit s’opposent au désir du héros, soit lui permettent de s’accomplir, de passer d’un monde à un autre. La partie la plus émouvante du film est dès lors consacrée aux quelques rencontres avec le grand-père (Anthony Hopkins), bienveillant et affectueux, à ces moments de partage et de transmission qui sont aussi marqués par la mélancolie des dernières fois.

La chronique de ces années 1980 reaganiennes évoque pourtant un autre artiste et une autre décennie : le monde décrit par Gray ressemble beaucoup à celui que Philip Roth a situé dans les années 1940 et rendu immortel, abordé en particulier dans Le Complot contre l’Amérique et dans quelques conférences rassemblées dans Pourquoi écrire : même souci de respectabilité des mêmes familles juives avec un père travailleur et dur, et une mère aimante et décisive, cœur du foyer. Alors que Roth décrit la montée du fascisme et les peurs d’un effondrement de la démocratie, il n’est pas étonnant que Gray mentionne une autre menace : celle des valeurs de Donald Trump, évoquées dans la seconde partie du film, lorsque Paul quitte son collège de quartier pour une école privée, la Kew-Forrest School, réservée à la reproduction de l’élite et alors dirigée par le père de Donald Trump…

L’influence du film de genre

Il serait dommage de réduire le film à une chronique des années d’enfance et à un passage plus ou moins difficile ou déchirant à l’âge adulte. Gray part très certainement du teen movie : amitiés entre élèves dénigrés, humour et gags de l’enfance, professeur incompétent et brocardé, petits riens qui construisent une amitié. Mais le rapport entre Paul et son ami Johnny, stigmatisé parce qu’il est noir, bascule très vite et laisse pressentir une issue tragique – qui ne sera pas la mort pourtant. Gray utilise alors les caractéristiques du film noir non pas tant pour donner du piquant et du suspense aux aventures de Paul et de Johnny, apprentis cambrioleurs, que pour indiquer que l’enjeu sous-jacent concerne la culpabilité et la responsabilité morale.

L’autre influence est celle du film fantastique : elle est patente lorsque Paul, dans sa chambre, entend les voix de sa famille et surprend des bribes de conversation : ombres étendues sur le mur, voix murmurantes détachées de leur incarnation, présence progressive du nocturne qui absorbe les traces de la réalité. Le monde auquel confronté Paul perd peu à peu ses repères et à la fin du film subsiste un très fort sentiment d’écroulement. Les derniers plans, bouleversants et glaçants comme un couperet, ne font pourtant que présenter des pièces vides, comme lorsqu’on s’apprête à quitter définitivement un lieu. Il ne s’agit pas seulement de partir, mais de laisser pour de bon l’univers qui nous protégeait. Si Paul a perdu ce qui constituait le centre de son univers, les images laissent deviner que cette protection et cet amour étaient sans doute illusoires. Lorsque Paul joue avec une fusée devant son grand-père, les teintes délavées, la profondeur de champ qui ouvre sur un grand espace vide, la place du grand-père, immobile et à l’écart, indiquent que cet instant d’intimité et de bonheur n’existe que sur un fond de disparition.

J.-M. S.

Armageddon Time, film américain (1h55) réalisé par James Gray avec Anne Hathaway, Jeremy Strong, Banks Repetta. En salle le 9 novembre.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Jean-Marie Samocki
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