Baccalauréat : la méthode anti-fuites

Il ne sera pas question ici d’une recette infaillible de plombier, ni des qualités d’étanchéité de certaines couches-culottes. Il sera question du baccalauréat et de la diffusion sur la toile de certains sujets confidentiels. Ce type de « fuites » désigne, si l’on en croit le Robert, la « disparition de documents destinés à rester secrets », et cette acception figurée serait entrée dans la langue au moment de l’affaire Dreyfus.
Précisons d’ailleurs qu’en l’occurrence il ne s’agit pas d’une disparition, mais plutôt d’une apparition, et, aux yeux du plus grand nombre, d’une information censée rendre service.
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Le baccalauréat est devenu une machine monstrueuse

À l’heure où l’enquête suit son cours, où l’on tâche de retrouver les coupables et de réparer tant bien que mal le préjudice occasionné par cet écoulement intempestif, nous sommes en mesure de proposer une disposition permettant d’éviter la reproduction d’une telle bavure. La seule réforme susceptible d’aider à échapper à la tricherie née de la technologie moderne, la seule qui puisse écarter les risques d’erreur est à la fois simple et peu coûteuse : la suppression définitive du baccalauréat. Certains verront là une version pédagogique de la pratique qui consiste à casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre. Ils auront tort, puisque dans notre cas c’est la maladie elle-même et ses conséquences fâcheuses qu’il s’agit d’éliminer. La fièvre collective qui en découle disparaîtra instantanément.
Redevenons sérieux et avançons quelques arguments. Le baccalauréat est devenu aujourd’hui une machine monstrueuse dont il est difficile de maîtriser le fonctionnement. Un haut fonctionnaire de l’Éducation nationale lançait déjà, à la fin des années 80, un cri d’alarme, prévoyant que le miracle annuel de l’organisation sans faille d’un examen national ne pourrait pas durer indéfiniment.
Nous renvoyons à cet ouvrage drôle et prophétique au titre giralducien : Le Baccalauréat n’aura pas lieu. L’auteur n’a rien d’un illuminé, il se nomme Guy Bourgeois et son livre est toujours d’actualité. Depuis, le mal a empiré, le nombre de candidats a augmenté (près de 700 000), les options se sont multipliées, rendant la mise en place de l’examen de plus en plus lourde.
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État des lieux

Un tiers des lycées de notre beau pays, retenu comme centre d’examen, est obligé d’arrêter les cours vers la fin de la première semaine de juin. Les chefs d’établissement sont mobilisés pendant plus d’un mois, au détriment de tâches plus éducatives ; des milliers de copies circulent dans les départements, des centaines de professeurs, rarement ravis de participer à cette fête mal payée, sont réquisitionnés. Ajoutons à cela la confection des sujets (longue et complexe, ce qui n’exclut pas, on l’a vu, les erreurs), l’impression des sujets et des feuilles de composition (un gaspillage qui choque le moins écolo d’entre nous), l’organisation de sessions d’oral qui prolongent les réjouissances, pour les candidats comme pour les enseignants, jusqu’aux premiers jours de juillet. Et encore n’avons-nous pas évoqué le désordre psychologique, familial ou social occasionné par le sacro-saint examen.
Et tout ce dispendieux remue-ménage pour quel résultat ? Pour éliminer environ 15 % des élèves de terminales qui obtiendront le diplôme l’année suivante, ce qui réduit encore le pourcentage d’échec pour le rapprocher de zéro. Le rapport entre les gains escomptés et les moyens engagés ferait sursauter le moins avisé des gestionnaires. D’autant que l’utilité du parchemin, généreusement distribué, et pour lequel la France entière entre en émoi, est loin d’être prouvée.
Permet-il d’entrer dans les classes préparatoires ? Non, car le recrutement se fait en mai. Ouvre-t-il les portes de l’université ? En théorie, mais il y a belle lurette que les facs soucieuses de leur statut ont installé diverses barrières à valeur sélective. Et quand, respectueuses de la loi, elles accueillent tous les bacheliers, elles se heurtent, sauf à brader les diplômes, à des échecs massifs à l’issue de la première année de Deug.
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Quelles solutions de remplacement ?

Ces arguments sont bien connus. De même que les solutions de remplacement, sans doute imparfaites mais indiscutablement supérieures à la gabegie actuelle de nos débuts d’été. La mesure la plus sage reste celle d’un contrôle continu, sanctionné par un diplôme de fin d’études secondaires décerné, au prix de quelques aménagements, par les lycées eux-mêmes et par des enseignants auxquels il est temps de faire confiance. L’accès à l’enseignement supérieur se ferait alors directement sur dossier pour les meilleurs (c’est déjà le cas), sur des épreuves de spécialité pour les autres.
Le baccalauréat ayant cessé depuis longtemps d’être, comme le stipulait le décret impérial du 17 mars 1808, le « premier grade de la faculté », l’université retrouverait la maîtrise de son recrutement. Et elle sélectionnerait parmi des candidats volontaires donc, on est en droit de l’espérer, motivés.
Il est facile de deviner les objections à l’abandon de ce rituel de juin. Les nostalgiques, déjà navrés de la disparition du Certificat d’étude et de l’encre violette, crieront au sacrilège. Les tenants de l’analyse psychologique insisteront sur la vertu formatrice de l’examen, le bac devenant, après la fin de la conscription, le dernier moment d’initiation de la jeunesse. Des militants généreux et sincères se draperont dans l’équité républicaine et vanteront les mérites – incontestables mais peu visibles en la circonstance – de l’« ascenseur social ».
Autant d’arguments recevables qui appellent le débat. Ils s’effondrent toutefois face à réalité des faits et aux ratés du système. Souhaitons, car la question est politique, qu’un ministre courageux accepte enfin d’ouvrir le dossier et d’envisager une réforme de plus en plus urgente. Si rien n’est fait, nous pouvons pronostiquer, grâce au talent de nos petits génies de l’informatique, d’autres fuites et dysfonctionnements. De quoi alimenter les gazettes pour les années à venir.

Yves Stalloni

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Yves Stalloni

Un commentaire

  1. Une belle initiative, d’autant plus courageuse qu’elle pourrait dans son sillage, obliger à des prises de position fortes au sujet de nombreuses pratiques (fragmentation parfois obsolète du savoir disciplinaire / des rythmes scolaires). Elle conduirait à la mise en oeuvre de nouveaux projets fédérateurs. Et mènerait, pourquoi pas, à une réflexion sur la triste nécessité actuelle de créer de la discrimination sociale pour subvenir aux besoins du monde inégalitaire du travail.

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