Ce qui demeure malgré les hommes

RENTRÉE LITTÉRAIRE. Charif Majdalani s’attaque à un moment clé du conflit en Irak dans « Dernière oasis ». Un roman construit comme une épopée qui laisse le narrateur dans un territoire dangereux, seul face à l’histoire. Par Nobert Czarny, critique littéraire

Charif Majdalani s’attaque à un moment clé du conflit en Irak dans Dernière oasis. Un roman construit comme une épopée, qui laisse le narrateur dans un territoire dangereux, seul face à l’histoire.

Par Nobert Czarny, critique littéraire

Il y a l’instant : ce que nous voyons et croyons, des images qui s’affolent sur un petit écran, des titres qui défilent et reviennent, et que nous suivons, effarés, sans rien comprendre ou bien indifférents. Il y a le temps, qu’un nom comme Ninive réveille soudain, mettant en perspective ce qui arrive. C’est la profondeur et la durée que choisit Charif Majdalani, pour raconter, dans Dernière oasis, un moment clé du conflit en Irak.

Spécialiste en archéologie, le narrateur est invité par un général dans le nord de l’Irak pour expertiser des pièces antiques. Il attend son hôte, un certain Ghadban, à Cherfanieh. Cette oasis au cœur du désert se trouve à l’écart de tout ou presque : les troupes kurdes y protègent leur territoire, et l’armée irakienne s’y montre défaite par la corruption, les compromissions, les trahisons et retournements. En cet été 2014, l’ombre de l’État islamique se fait envahissante. Bientôt, les soldats de Daech prendront Mossoul, et tout changera.

La force d’un roman, démontre Charif Majdalani, c’est de transformer le réel en pauvre copie. Que ce soit dans Le Dernier seigneur de Marsad, Villa des femmes ou L’Empereur à pied, pour n’en citer que trois, l’écrivain montre Beyrouth et le Liban comme aucun reportage ou documentaire ne saurait le faire. Ce qui apparaît bientôt, c’est, pour reprendre un titre balzacien, l’envers de l’histoire contemporaine. Ici, la terre qui fut peut-être le jardin d’Eden, qui a porté des prophètes bibliques, cet espace façonné par le Tigre, fleuve offrant la fertilité, semble abandonnée. Des hommes y vivent, certes, mais il faut l’oasis, son jardinier et ses quelques villages pour que l’on puisse leur imaginer un vague avenir. Les guerres ont passé, menées par les Américains, opposant désormais les Irakiens à des combattants fanatiques, ou à des révoltés qui ont trouvé dans l’E.I. de quoi assouvir leur désir de revanche. Les réfugiés chrétiens d’Orient fuient, les Yézidis seront bientôt persécutés.

Cette guerre n’est cependant pas le cœur du roman. La relation entre l’expert et le général, homme « inquiétant et incompréhensible », dont les intentions semblent toutefois pures, constitue l’essentiel de ces pages. Ce général est entouré par des officiers que le narrateur peine à cerner. Quel jeu joue par exemple Amine ? Qui profitera de la vente des objets antiques ? On sait quel profit les groupes terroristes ont tiré des statues, frises ou autres qu’ils récupéraient dans les sites archéologiques ou musées des villes conquises. Cette dimension rapproche le roman d’un thriller dont on veut absolument connaître la fin.

Dernière oasis s’apparente davantage à une épopée qu’à un roman , car le héros est seul, face à l’espace et au temps, à ce qui le dépasse et à ce qu’il doit affronter. Ninive est un lieu millénaire ; la nature dans laquelle le narrateur se déplace et qu’il contemple donne lieu à des descriptions et des réflexions sur la beauté qui se défait. La même inquiétude traversait les romantiques européens dont l’écrivain libanais se fait l’héritier cosmopolite. Admirateur de Tolstoï, Conrad, Giono ou Chateaubriand dont il a fait l’un de ses modèles en matière d’écriture, Charif Majdalani déploie des phrases majestueuses, musicales, classiques au sens noble.

Après avoir longtemps attendu Ghadban, le narrateur est amené à se déplacer, à errer dans un territoire dangereux sans savoir à qui il a affaire, qui lui dit la vérité, et qui lui ment. En somme, il se transforme en Ulysse du XXIe siècle, loin de sa Beyrouth protectrice, loin aussi de toute certitude. La fille de Ghadban, Chirine, peut incarner une tentation semblable à celle qu’a connue le natif d’Ithaque. Dotée d’une forte personnalité, elle est séduisante et séductrice, et monte à cheval comme une amazone. Ensemble, ils vont chevaucher une moto dans le désert, quand l’oasis sera devenu un refuge trop fragile. En outre, la jeune femme disparaît et réapparait, insaisissable.

Dans les précédents romans de Charif Majdalani, la capitale et une maison étaient au centre de tout. C’était, comme Troie, le lieu à sauver de la destruction. Cette ville qu’il aime, il l’a racontée pendant un an dans Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement. Charif Majdalani engage à travers son narrateur une réflexion sur l’histoire et ce qui guide le monde : une fatalité ? Le principe de répétition ? Le hasard ? Dans Dernière oasis, les discussions entre le narrateur et le prêtre syriaque, qui l’accueille dans son couvent pour travailler, tournent souvent autour de ce qui arrive et se répète. S’y mêlent des « uchronies », réflexions sur le mode du « si », passionnantes en ce qu’elles permettent de mesurer son ignorance et la fragilité des hypothèses, croyances ou convictions. Par exemple, sans cet agriculteur dont le tracteur tombe en panne au mauvais moment dans le mauvais endroit, le sort du pays aurait pu basculer.

N. C.

Charif Majdalani, Dernière oasis, Actes sud, 272 pages, 20 euros.

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Norbert Czarny