Comprendre la littérature de jeunesse :
analyses et résonances

Bel objet, ces cours, issus du Mooc de l’université de Liège en Belgique et coédités par les éditions Pastel et L’École des lettres, auscultent les genres majeurs de la littérature de jeunesse, la construction de l’interaction entre les textes et l’image, ainsi que les rapports de l’œuvre littéraire aux nouvelles technologies. Ce qui en fait un outil précieux pour les enseignants.

Par Stéphane Labbe, professeur de lettres (académie de Rennes)

Bel objet, ces cours, issus du Mooc de l’université de Liège en Belgique et coédités par les éditions Pastel et L’École des lettres, auscultent les genres majeurs de la littérature de jeunesse, la construction de l’interaction entre les textes et l’image, ainsi que les rapports de l’œuvre littéraire aux nouvelles technologies. Ce qui en fait un outil précieux pour les enseignants.

Par Stéphane Labbe, professeur de lettres (académie de Rennes)

« Le titre dit tout », écrivait Baudelaire à propos de ses Fleurs du mal. Dans le cas de l’ouvrage tiré du Mooc de l’université de Liège, Comprendre la littérature jeunesse, c’est la couverture qui « dit tout ». Le fond, de couleurs pastel, et les tons tranchés des éléments de décors du premier plan rappellent la tradition de l’illustration des albums jeunesse des années 1960. Mais l’absence de traits, l’ouverture de l’image sur un infini qui pourrait être celui de l’imaginaire, renvoient aux idées de modernité et d’universalité qui caractérisent la littérature de jeunesse moderne.

Le premier plan semble signifier que la littérature de jeunesse est partage : une jeune femme, peut-être une jeune mère, accompagne un enfant dans la lecture d’un album ; deux enfants, sous une tente de fortune, partagent, complices, un moment de lecture.

Au centre de l’image, une adolescente, livre à la main, contemple l’horizon, elle est sur la partie basse d’un tronc d’arbre, ses chaussettes se confondent avec les nuages et elle semble s’élever, comme les mouettes dont elle suit le vol en rêvant. Au-dessus d’elle, un garçon plus jeune scrute l’horizon avec une longue-vue. Une carte au trésor est suspendue à ses côtés. Stevenson a très probablement enflammé son imagination.

La lecture de livres pour la jeunesse est partage, elle est ce moment privilégié qui unit adultes et enfants, le temps d’une histoire. La littérature de jeunesse stimule l’imagination, élargit les horizons de ses lecteurs.

Qu’une adolescente soit au centre de l’image n’a d’ailleurs rien d’étonnant, la dernière étude du Centre national du livre<sup>1</sup> montrant que les jeunes filles sont des lectrices plus assidues que leurs condisciples masculins.

La littérature de jeunesse, enfin, est à un moment clé de son histoire où, forte d’une tradition éprouvée, elle sait s’affranchir des tabous qui l’ont placée au rang d’art mineur pour aborder tous les sujets avec une dimension artistique que sa consœur pour adulte pourrait lui envier.

Si ce premier essai coédité par L’École des lettres est un bel objet, on incitera bien vite le lecteur à entrer dans cette série de cours passionnants qui auscultent les genres majeurs de la littérature de jeunesse et interrogent les rapports de l’œuvre littéraire aux développements récents des nouvelles technologies.

Définition d’un champ d’étude

Les trois premiers chapitres, signés Daniel Delbrassine, abordent les questions de la définition du champ d’étude du chercheur en littérature de jeunesse, de l’album et du roman pour adolescent.

Daniel Delbrassine, qui ne pouvait faire l’économie de la question, commence par s’interroger sur ce qui caractérise ce domaine et rappelle que les pays francophones disposent finalement d’un cadre juridique, la loi du 16 juillet 1949, qui définit la littérature jeunesse sur le mode aristotélicien, puisqu’elle se doit de ne pas « démoraliser l’enfance ou la jeunesse ». Il montre que la loi en question a fini par instaurer ce que Bourdieu nomme « un champ autonome », sorte de vase clos éditorial qui fonctionne « en dehors de la littérature pour adulte ». Si on ne peut pas complètement parler de censure en ce qui concerne la littérature jeunesse, certains auteurs reconnaissent pratiquer une forme d’autocensure. Et ce, même s’il faut bien reconnaître que, depuis la fin des années 1990, le champ de la littérature pour la jeunesse s’est considérablement ouvert.

Le petit sorcier de J.K. Rowling a fait souffler un vent nouveau sur la littérature de jeunesse et n’a pas seulement suscité une mode de la fantasy, il a fait exploser les frontières entre littérature de jeunesse et littérature traditionnelle. Le champ d’attractivité de la première catégorie s’en est trouvé élargi : alors que, dans les années 1950 à 1970, elle ne s’adressait qu’à un jeune public, elle peut aujourd’hui intéresser tout le monde, et de nombreuses œuvres (Pullman, Hearn, Davos, Bottero) peuvent se retrouver à la fois dans des collections pour la jeunesse et dans celles de littérature générale.

Daniel Delbrassine rappelle d’ailleurs, en s’appuyant sur les théories de Nathalie Prince<sup>2</sup>, que le destinataire de la littérature de jeunesse a toujours été double puisqu’il s’agit, pour l’éditeur, de séduire les enfants qui lisent, mais aussi et surtout les parents qui achètent.

Une grammaire de l’album

Comprendre la littérature de jeunesse s’avère aussi un magnifique outil didactique pour les enseignants, les chapitres consacrés à l’album explorent la grammaire du système narratif complexe qui se met en œuvre dans l’articulation texte/image propre à ce genre. Comme Christian Poslaniec par le passé<sup>3</sup>, Daniel Delbrassine et Valérie Centi, coautrice de ces chapitres, mettent l’accent sur la double narration qui structure la dynamique dramatique des albums. Ils distinguent ainsi un « narrateur verbal » et un « narrateur iconique ou visuel » et, s’appuyant sur les travaux de Maria Nikolajeva et Carole Scott<sup>4</sup>, montrent que textes et images entretiennent quatre types de rapports : symétrie, complémentarité, enrichissement et contrepoint.

Si l’image est généralement illustrative ou au service de l’histoire, elle peut aussi engendrer une forme d’ironie dramatique et (ou) discursive quand elle vient désavouer le texte. Un des exemples choisis, Tu ne dors pas Petit Ours ?<sup>5</sup>, montre que l’image, figurant un ourson en train de faire des cabrioles sur son lit, vient contredire le texte qui affirme que le héros, Petit Ours, essaye de « s’endormir de toutes ses forces ».

Cette ironie est évidemment un clin d’œil à l’enfance et à ses valeurs subversives. Mais, au-delà, on peut conclure, avec Perry Nodelman<sup>6</sup> (cité p. 39-40), que « les mots dans les albums disent toujours que les choses ne sont pas simplement comme elles apparaissent dans les images et les images nous montrent que les faits ne sont pas exactement comme les mots les décrivent. » Le lecteur d’albums se fait très vite sémioticien. Et les auteurs de conclure que la lecture des albums est « décisive dans la formation des jeunes enfants ».

Cet ouvrage tiré du Mooc de l’université de Liège interroge par ailleurs les rapports entre l’album et d’autres formes d’arts telles que le cinéma, le théâtre ou la peinture. Il est ainsi démontré que l’album pour enfants s’inspire des techniques séquentielles du cinéma ou joue de manière intertextuelle avec les grandes œuvres picturales du patrimoine. Cette interrogation sur les résonances qui s’instaurent entre l’album et les arts offre, pour l’enseignant qui souhaiterait exploiter l’album, de fructueuses pistes de réflexions.

Les évolutions du roman pour adolescent

L’exploration du « roman pour adolescent » est l’autre grand axe qui intéressera particulièrement l’enseignant. Daniel Delbrassine évoque les évolutions récentes du genre, et scrute leurs origines chez trois grands précurseurs : Salinger<sup>7</sup> pour avoir, avec son personnage d’Holden Caulfied, créé un type, celui du « jeune homme en colère » qui démasque les hypocrisies de la société bourgeoise et créé cette tonalité familière jouant de l’apostrophe ; William Golding, ensuite, qui, avec Sa majesté des mouches<sup>8</sup>, a fait « voler en éclats l’image de l’enfance innocente » et autorisé, de ce fait, une représentation réaliste de l’adolescence ; Astrid Lindgren enfin, qui a remis en cause avec sa fantaisiste Fifi Brindacier<sup>9</sup> les modèles éducatifs répressifs.

L’universitaire montre ensuite comment la littérature s’est renouvelée dans les années 1980, démentant le constat pessimiste de Marc Soriano qui pensait que les exigences de lecture de la jeunesse étaient incompatibles avec la censure imposée par la loi de 1946. Le développement de collection comme « Medium », à l’école des loisirs, ou « Page Blanche », chez Gallimard, ont démontré le contraire. Et le phénomène Harry Potter a « reconfiguré » le monde de l’édition entraînant une vague irrépressible de fantasy et des stratégies marketing sophistiquées et efficaces.

Depuis, la littérature de jeunesse n’a eu de cesse de renouveler les codes éprouvés du roman d’initiation. Le schéma initiatique est universel et d’autant plus nécessaire que, dans la société de consommation, la question du sens de l’existence tend à disparaître derrière les incitations à l’avoir. Le roman de jeunesse rappelle l’aventure de l’être (L’Anneau de prince,de Bjarne Reuter ; Le Passage, de Louis Sacher) et le roman peut même protéger le lecteur. L’exemple de Junk<sup>10</sup>, roman polyphonique qui met en garde l’adolescent contre les dangers de la drogue tout en l’empêchant, par sa structure narrative, de s’identifier aux narrateurs, est à ce titre éloquent. Il permet à l’auteur de conclure en montrant l’importance de la parole romanesque dans une société ou la transmission et les liens intergénérationnels sont devenus problématiques.

Des champs d’exploration nouveaux

Les derniers chapitres du Mooc donnent la parole aux acteurs de l’édition, romanciers, éditeurs, directeurs de communication, et évoquent certains aspects adjacents au monde de l’édition qui prennent une place grandissante dans l’univers des adolescents lecteurs. Les auteurs analysent notamment comment l’édition investit le numérique, mais aussi comment les lecteurs réagissent aux univers fictifs par la création de blog ou la rédaction de fan fictions, autant d’aspects de la littérature de jeunesse qui n’avaient jamais été étudiés à ce jour.

De nombreux acteurs de l’édition ont été interviewés, et le panel est intéressant puisqu’il comprend de grosses maisons d’édition comme Gallimard, des éditeurs installés dans le paysage comme l’école des loisirs, ou des maisons plus récentes comme Talents Hauts. Ces discours croisés manifestent l’enthousiasme de ces différents acteurs, une réelle réflexion sur les enjeux d’un secteur en pleine expansion et une volonté de faire reconnaître une écriture trop souvent méprisée ou reléguée. Lorsque l’on demande à Jean-Philippe Arrou Vignot ce qu’est un bon livre pour enfants ou adolescents, il répond : « C’est un livre sincère. Un livre dans lequel l’auteur ne travestit pas l’adulte qu’il est pour contrefaire l’enfant ou l’adolescent. Il laisse simplement parler la part d’enfance qui est en lui. »

Ce qui a sans doute métamorphosé la littérature de jeunesse, c’est cette sincérité qu’auteurs et éditeurs ont su manifester à travers des œuvres exigeantes, tant sur le plan des contenus que sur le plan formel. Ce livre du Mooc de l’université de liège met en évidence cette richesse à travers des analyses pertinentes et utiles pour les enseignants, ainsi que par le biais d’une mise en page inventive qui vient habilement desservir son sujet. Il devrait trouver sa place dans tous les CDI et chez tous les professionnels qui ont recours à la littérature de jeunesse dont les professeurs et chez tous les amateurs d’une littérature qui atteint désormais une qualité que pourrait lui envier la littérature générale.

S. L.


[1] Résultats de l’étude “Les jeunes Français et la lecture”, https://centrenationaldulivre.fr/actualites/resultats-de-l-etude-les-jeunes-francais-et-la-lecture

[2] Nathalie Prince, La Littérature de jeunesse, Armand Colin, 2010.

[3] Christian Poslaniec, (se) former à la littérature de jeunesse, Hachette, 2008.

[4] Maria Nikolajeva et Carole Scott, How Picture books work, Routlegde, 2005.

[5] Martin Waddell et Barbara Firth, Tu ne dors pas Petit Ours ?, l’école des loisirs, 1988.

[6] Nodelman Perry, « Illustration and picture books » in Hunt Peter, International Companion Encyclopedia of Children’s literature, Routledge, 1996.

[7] Salinger, L’Attrape-cœurs, « Pavillon Poche », Robert Laffont, 2016.

[8] William Golding, Sa Majesté des mouches, Folio, 2001.

[9] Astrid Lindgren, Fifi Brindacier, Le Livre de Poche Jeunesse, 2015.

[10] Melvin Burgess, Junk, « Pôle Fiction », Gallimard Jeunesse, 2015.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Stéphane Labbe