Culture et éducation dans les sujets de concours des Écoles de commerce en 2021

Entre les lignes des sujets de concours

Coïncidence ou convergence, les sujets de Lettres / Culture générale des concours d’Écoles de commerce ont étonnamment porté en ce printemps 2021 sur une seule et même problématique : culture et éducation. À croire que les concepteurs tenaient à faire passer un message à travers leur choix de sujets.


Les prépas HEC, ce sont près de 20 000 élèves s’inscrivant à deux banques d’épreuves, la BCE, pilotée par HEC, et Ecricome, piloté par Néoma (Reims-Rouen). Au total, hormis les épreuves philosophiques de dissertation sur programme, les candidats sont confrontés à deux contractions (HEC et Ecricome), et une synthèse de textes (épreuve ESCP). Pour rappel, l’an passé, avec un sujet sur les fonctions de la littérature, un sujet sur la désobéissance civile, et un sujet sur l’homme et la nature, la variété était de rigueur avec des choix thématiques judicieux dans le spectre large des préoccupations contemporaines.
L’originalité des sujets de 2021 n’est donc pas de faire écho à l’actualité, chose habituelle aux concours, mais de faire chorus et viser une même cible : ainsi cette année la synthèse a porté sur le débat public, sa dégradation et la nécessité de sa restauration (textes de Montaigne, Cynthia Fleury, Pierre-Henri Tavoillot) ; un résumé trairait de la connaissance de soi-même et de l’autre par la lecture (Tzvetan Todorov), et la contraction défendait le rôle de l’enseignant dans une éducation visant moins l’acquisition de savoirs que l’étude et approfondissement de soi (Georges Gusdorf).
Ces sujets résonnent comme un avertissement, une sirène d’alarme devant l’impuissance de l’Éducation nationale à jouer son rôle de formation intellectuelle et morale. Sans concertation mais portés par la même conviction, les trois sujets se rejoignent pour affirmer que la transmission de connaissances importe moins que l’apprentissage de la découverte de soi et de l’autre à travers le processus éducatif, que le dialogue est la clé de voute de la formation à la vie sociale.
Todorov vante la lecture comme mode d’accès à autrui (entrer dans les pensées d’un autre que soi même) ; Montaigne, Fleury, Tavoillot fustigent les débats haineux, les polémiques clivantes et insultantes d’aujourd’hui et rappellent les vertus de la discussion oratoire ; Gusdorf, pour sa part, déplore déjà en 1963 l’accent mis sur le développement de la technologie dans la pédagogie (valorisation de l’audiovisuel, du « distanciel » avant l’heure…) alors que l’essentiel réside dans la relation inspirante du maître et de l’élève.
Point de tribune, point de manifeste, mais un rappel des valeurs défendues par l’école et une mise en garde discrète contre une déstabilisation de l’éducation qualitative au profit d’une éducation quantitative, caractérisée par la multiplication de moyens mis en œuvre, de ressources disponibles, d’outils et supports pédagogiques numériques en libre accès.
Entre les lignes : l’éducation doit rester affaire de rencontres, d’échanges de pensées et d’idées dans le cadre dépassionné de l’école.
Les sujets de 2021 ont été recherchés et élaborés tout au long de cet automne : le drame de Samuel Paty, la progression de l’enseignement numérisé, les atteintes au débat démocratique, nul doute que cette actualité de 2020 a créé dans le monde de l’éducation de vives inquiétudes dont les concepteurs des concours 2021 ont voulu laisser une trace et rappeler quelques principes.

Pascal Caglar

Extraits des textes aux concours

• Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs ? (« Petite bibliothèque », Payot, 1963) :

« On peut certes remplacer le maitre par un livre, par un poste de radio ou par un électrophone, et les tentatives en ce sens ne manquent pas. À la limite tous les enfants d’un pays pourraient recevoir, chacun chez soi, l’enseignement d’un seul et unique professeur… Un bon sens élémentaire suffit ici à tenir en échec les mirages de la planification technocratique. »

• Tzvetan Todorov, La littérature en péril (« Champ essais », Flammarion, 2014) :

« Penser et sentir en adoptant le point de vue des autres, personnes réelles ou personnages littéraires, est l’unique moyen de tendre vers l’universalité et nous permet d’accomplir notre vocation. C’est pourquoi il faut encourager la lecture par tous les moyens.»

• Pierre-Henri Tavoillot, Sauvons le débat (Le 1, 16 octobre 2020) :

« C’est tout le paradoxe de notre époque: réputée pluraliste et ouverte, elle semble haïr le désaccord. La moindre contradiction est perçue, non comme une contrariété, mais comme une offense, voire un préjudice grave qui exige réparation : censure, procès, coups ou campagnes de délation sur les réseaux sociaux. »

• Cynthia Fleury : Ci-git l’amer. Guérir du ressentiment (« Collection Blanche », Gallimard 2020) :

« L’homme du ressentiment, après un silence coupable… se lâche et vomit par son langage sa rancœur. Le langage devient vomissement, et surtout possibilité de salir l’autre. Tel est bien l’enjeu : utiliser le langage non simplement comme un véhicule de la verbalisation de ses sentiments ou comme un outil de communication à l’égard d’autrui, mais comme une puissance de frappe contre l’autre. »

 

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Pascal Caglar

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