Eugénie Grandet
De l’ombre à la lumière

Un beau clair-obscur et un montage ralenti pour mieux coller au rythme du récit balzacien : Marc Dugain dépeint une Eugénie Grandet avide d’amour dans l’obscurité de la prison paternelle. Sous les traits de Joséphine Japy, la jeune femme trouve refuge et salut dans le contact avec la nature.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres, spécialiste de cinéma

Un beau clair-obscur et un montage ralenti pour mieux coller au rythme du récit balzacien : Marc Dugain dépeint une Eugénie Grandet avide d’amour dans l’obscurité de la prison paternelle. Sous les traits de Joséphine Japy, la jeune femme trouve refuge et salut dans le contact avec la nature.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres, spécialiste de cinéma

Balzac intemporel, indémodable, universel. Le propre des génies classiques. Eugénie Grandet, actuellement au cinéma ; Illusions perdues, sur les planches (mise en scène de Pauline Bayle, Théâtre de la Bastille, jusqu’au 16 octobre) et sur les écrans (adaptation de Xavier Giannoli en salle le 20 octobre). L’actualité est grande autour de l’auteur de La Comédie humaine.

Outre le geste artistique, deux raisons majeures ont présidé au choix de l’écrivain et réalisateur Marc Dugain d’adapter Eugénie Grandet aujourd’hui au cinéma : l’avarice de Félix Grandet, d’une part, que l’on sera invité à voir comme la rapacité de certains de nos contemporains richissimes pour qui les gains faramineux ne semblent jamais suffire ; la trajectoire d’Eugénie, d’autre part, rectifiée par le cinéaste, comme éloge du (toujours) possible affranchissement de la condition des femmes.

La petite musique de l’anecdote

Des « gueules cassées » de la Grande Guerre de son premier roman (La Chambre des officiers, 1998) aux alliances entre les cours de France et d’Espagne de son dernier long-métrage (L’Échange des princesses, 2017), Marc Dugain aime conjuguer ses fictions au passé de l’histoire. Aux mouvements symphoniques des siècles, il préfère néanmoins la petite musique de l’anecdote. Les coulisses constituent à ses yeux l’emplacement idoine à l’observation du grand théâtre du réel. Ses héros sont souvent des victimes de leur époque, de leur milieu ou d’événements qui conspirent à leur perte (La Malédiction d’Edgar, 2005 ; Ils vont tuer Robert Kennedy, 2017).

En s’emparant aujourd’hui d’un des romans les plus célèbres d’Honoré de Balzac, Eugénie Grandet (1833), le réalisateur satisfait à la fois son goût de l’époque ancienne, de l’étude de mœurs et du portrait romanesque. Et si de romanesque il ne s’en trouve guère dans l’œuvre originale, sa lecture moderne en diffuse un parfum féminin (iste) dans l’air du temps.

Comme tous les avaricieux pathologiques, Félix Grandet (incarné par Olivier Gourmet), tonnelier et ancien maire de Saumur, fait mine de n’avoir pas le sou. Sa maison est une prison pour sa femme (Valérie Bonneton) et sa fille Eugénie (Joséphine Japy) qui y mènent une morne existence. Repoussant tous les partis qui se présentent à sa fille comme autant de menaces à son immense fortune, le père Grandet voit un jour débarquer Charles Grandet (César Domboy), son élégant neveu de Paris, dont le père a fait faillite avant de se donner la mort. Inquiet du bouleversement causé par celui-là auprès de sa fille, Grandet s’efforce d’en éloigner la présence. Sa rage cupide ne connaît alors plus de limites quand il apprend avec quelle prodigalité sa fille a accompagné le départ du jeune homme…

Clair-obscur

S’il s’est affranchi un tant soit peu de l’esprit et de la lettre du roman, Marc Dugain s’est efforcé d’accorder sa mise en scène à une certaine idée du réalisme. Il a pour cela recherché l’authenticité en tournant dans le cadre naturel de la campagne saumuroise ; il a traité avec un soin méticuleux les décors intérieurs, les objets et les costumes. Dans le souci du respect de l’œuvre originale, et pour combattre ce que la composition des acteurs pouvait avoir de « moderne » telles que la diction, la voix ou la manière de se mouvoir, il a imposé une certaine lenteur de jeu et encouragé le hiératisme des poses – de vrais tableaux peints à la très belle lumière en clair-obscur du directeur de la photographie, Gilles Porte (réalisateur du mémorable Que la mer monte en 2004). Cette discrète théâtralité du dispositif trouve, par ailleurs, une parfaite résonance dans le montage « ralenti » des images, destiné à « coller » au rythme du récit balzacien.

La lumière crépusculaire des intérieurs de la maison de Grandet ôte toute profondeur de champ à l’image. L’obscurité des pièces est un puits sans fond, une zone sombre où s’amassent l’ennui et la lassitude d’une existence vécue à l’ombre d’une nuit perpétuelle. Cette obscurité est la gardienne des jours monotones d’Eugénie et de sa mère, l’expression plastique de leur absence de perspective, autre que celle d’un avenir sans lendemain, de la répétition du même, d’un jour sans fin. L’ombre, qui s’insinue partout dans le cadre de la mise en scène, bâillonne les deux femmes, les étouffe, menace en permanence de les engloutir. Elle est le voile du deuil contraint de leur propre vie ; elle en grignote le corps et l’âme, les ensevelit à demi, creuse bientôt la tombe de Madame Grandet. Ce jour enténébré est une épaisse muraille, redoublant les parois du cachot de l’avidité dans lequel le père Grandet tient sa fille, à l’écart jaloux du monde des hommes qui pourraient la lui ravir, selon la lecture psychanalytique du personnage que nous en livre Marc Dugain. En témoigne la confession de Madame Grandet sur son lit d’agonie.

Cette lumière en clair-obscur apparaît également comme l’expression plastique de l’avarice du père Grandet, une extension de sa présence taciturne et de ses pensées cryptuaires. Elle est la traduction esthétique de la duplicité ou de la dissimulation du personnage, de sa roublardise à l’égard de tous, femme, fille, servante, amis et clients. L’ombre est enfin le reflet absent d’un or qui ne brille pour personne, excepté le sombre idolâtre qui y fait prospérer sa secrète fortune.

Le récit parfaitement linéaire d’Eugénie Grandet est ici peint aux couleurs monochromes du temps pris dans les boucles de sa répétition. Pourtant, Eugénie aime. A envie d’aimer et d’être aimée. En ouvrant son film sur une scène de contrition durant laquelle Eugénie exprime sa crainte du péché à son confesseur, Marc Dugain indique de quel poids la religion et le pouvoir du patriarcat pèsent sur les épaules des jeunes femmes nubiles telles qu’Eugénie. Captive de son père qui la veut garder tout à lui, celle-ci se languit de vivre ; sous son regard éteint, la braise est pourtant ardente.

Ses désirs de vie, de lumière et de mouvements passent par une relation privilégiée qu’elle entretient avec la nature, le sol, les arbres, les plantes, et l’eau, au fil de laquelle ses regards languides puisent une émotion propre à satisfaire ses rêves de femme. La féminité d’Eugénie se nourrit au contact sensuel et sensitif d’une terre locale amie, grasse et généreuse. C’est là qu’elle peut s’évader, là, au cœur des éléments, qu’elle trouve sa force pour s’élever et atteindre un ciel traversé de nuages qui donne à sa religion les moyens tangibles d’y croire, de croire à une réalité habitée avec laquelle elle peut converser, se confier, se sentir en accord. En harmonie avec le monde, but de son voyage sur terre et fin prometteuse (et résolument optimiste) du film. La nature monde est, au fond, son unique maison, là où, plante qui se meurt dans l’ombre du lugubre logis familial, elle puise sa vigueur, sa foi en elle-même et sa capacité à se rendre libre.

P. L.

Eugénie Grandet, film français de Marc Dugain (1h45), avec Joséphine Japy, Olivier Gourmet, Valérie Bonneton, César Domboy.

Ressources pédagogiques :

Balzac en questions, l’avant-propos de La Comédie humaine :

Balzac à vingt ans ou le génie en marche : https://www.ecoledeslettres.fr/balzac-questions-lavant-propos-de-comedie-humaine/

Balzac et la nouvelle (1) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/balzac-et-la-nouvelle-1/

Balzac, lu et relu (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/balzac-lu-et-relu/

Honoré de Balzac : Eugénie Grandet. Le portrait charge et ses procédés. Étude de texte et lecture d’images (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-eugenie-grandet-le-portrait-charge-et-ses-procedes-etude-de-texte-et-lecture-dimages/

Honoré de Balzac : Illusions perdues ou le triomphe de l’illusion romanesque (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-illusions-perdues-ou-le-triomphe-de-lillusion-romanesque/

Honoré de Balzac : La Comédie humaine. Un livre aux sentiers qui bifurquent (fiche pédagogique) : https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-la-comedie-humaine-un-livre-aux-sentiers-qui-bifurquent/

Honoré de Balzac : perfidies du portrait dans La Femme de trente ans (fiche pédagogique): https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/honore-de-balzac-perfidies-du-portrait-dans-la-femme-de-trente-ans/

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Philippe Leclercq