Évaluations en CE1 et en CM2. « Il existe un risque de classement des écoles par ordre de mérite. »

Dans la semaine du 16 au 20 mai 2011 ont eu lieu les évaluations nationales de français et de mathématiques en CE1. Comme pour celles de CM2 organisées en janvier, les résultats des élèves sont communiqués aux parents et publiés de manière anonyme pour chaque département et pour chaque académie. Depuis leur mise en place en 2009, ces évaluations suscitent la polémique auprès de la communauté éducative. Une polémique qui n’a fait que grandir suite à la décision du ministère de l’Éducation nationale de déplacer, dès la rentrée, les évaluations de CM2 en fin d’année et d’expérimenter les évaluations en fin de cinquième.

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Une demande des syndicats :
replacer les évaluations en début d’année

Dans un communiqué de presse du 10 mai, le SNUipp-FSU, première organisation du primaire, reproche au ministère de rentrer dans une course aux statistiques : « Leurs résultats ne serviront pas aux élèves mais seulement au ministère pour disposer d’indicateurs statistiques dans le seul but de piloter le système éducatif […] cet objectif pouvait être atteint en travaillant sur un échantillon représentatif. » Mais, surtout, le syndicat estime que ces évaluations placées en fin d’année vont servir à classer les élèves et non à les aider : « Après avoir longtemps entretenu un double discours sur ce dispositif présenté à la fois comme diagnostic et bilan, le ministère vient de lever le voile sur ses véritables intentions : ces tests ne sont que des évaluations bilans et rien d’autre. »
Le SGEN-CFDT partage les inquiétudes du SNUipp. Il s’interroge, dans une déclaration du 10 mai, sur la possible transformation des évaluations en examens de passage : « Le risque est majeur de voir dériver ces deux évaluations vers des examens de passage : passage en sixième pour les évaluations CM2, orientation précoce pour celles de cinquième, la circulaire annonçant également la création d’une troisième “prépa-pro”. »
Les trois principaux syndicats des enseignants du premier degré, Le SNUipp-FSU, le SGEN-CFDT et le SE-UNSA, demandent donc, dans une lettre du 16 mai, au ministre de l’Éducation, Luc Chatel, de replacer les évaluations en début d’année : « Pour nous, toute évaluation doit avant tout être au service de la réussite des élèves et non être un outil de sélection. Elle doit permettre à l’élève et sa famille de connaître et comprendre ses réussites et ses difficultés, à l’enseignant de repérer la nature des erreurs des élèves afin de les aider dans leurs apprentissages. En conséquence, Monsieur le Ministre, nous vous demandons de revenir à des évaluations nationales diagnostiques placées en début d’année scolaire. »
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La réponse du ministère

En réponse, Luc Chatel assure, dans un entretien accordé au Café pédagogique le 12 mai, que les évaluations de CM2 se feront après l’affectation des élèves en sixième et qu’elles serviront à accompagner les élèves en difficulté :
« Pour éviter qu’on ne les confonde avec un examen d’entrée en sixième, elles auront lieu après l’affectation des élèves en classe de sixième. Et elles seront au contraire une aide précieuse pour lutter contre l’échec scolaire puisque les élèves qui seront repérés comme étant en difficulté bénéficieront de l’aide personnalisée qui va être introduite en classe de sixième. »
Le ministre de l’Éducation insiste sur la continuité de ces évaluations : « Il y aura désormais trois évaluations-bilans en français et mathématiques, à trois moments clés de la scolarité obligatoire : en fin de CE1, de CM2 et de cinquième. Je crois que cela contribuera à renforcer la qualité de l’évaluation de notre système éducatif et donc à améliorer les résultats de nos élèves en réajustant notre politique de façon toujours plus fine et individualisée. »
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La position de la FCPE

Cette politique davantage centrée sur l’individu s’oppose à la vision de Jean-Jacques Hazan, président de la FCPE, principale fédération des parents d’élèves dans le public. Celui-ci réaffirme, sur le même site (Café pédagogique, 11 et 13 mai), l’importance de la notion de groupe et, par là même, celle du collège unique censé offrir un enseignement identique à tous les élèves.
Pour lui, les évaluations « doivent servir à tous ou ne pas être. Les enseignants ont suffisamment à faire avec les évaluations en classe. Et une évaluation en fin d’année de CM2 laisse augurer des systèmes de relégation au collège, sans compter les recours aux cours privés et autres cahiers de vacances ». Comme les syndicats enseignants, la FCPE s’oppose à ces évaluations de fin d’année. Jean-Jacques Hazan craint que les écoles avec de mauvais résultats ne disposent de moins de moyens et s’inquiète d’une éventuelle sélection des élèves qui conduirait au redoublement et à l’orientation précoce, jugés inefficaces contre les inégalités scolaires d’après l’évaluation internationale PISA.
Il préconise, par exemple, des évaluations en début de sixième afin d’évaluer l’acquisition du socle commun de connaissances et de compétences, ce qui exercerait moins de pression sur la famille. En effet, selon le président de la FCPE, les évaluations de fin d’année sont angoissantes pour les élèves et leurs parents : « on va ajouter du stress du bachotage et du redoublement à la vie des élèves ». La fédération appelait donc au blocage des évaluations de CE1 et à une occupation nocturne des écoles le 20 mai.
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Entretien avec Marianne Dubourdieu,
représentante FCPE (Val-de-Marne)


Les évaluations de CE1 viennent d’avoir lieu. La FCPE s’est opposée à ces évaluations et, comme elle l’avait fait pour celles de CM2, elle a appelé à leur blocage. Pour quelles raisons ?
Pour différentes raisons : la première, c’est que la FCPE s’inquiète de leur utilisation et d’éventuels abus. En effet, en plus de la restitution des résultats des évaluations à l’élève et à ses parents au cours d’un entretien individuel, il est demandé à la direction de l’école de faire remonter les résultats des évaluations en les inscrivant dans Affelnet, le logiciel qui affecte les élèves de CM2 dans les collèges. Il existe alors un risque de classement des écoles par ordre de mérite.
La deuxième raison concerne l’apprentissage. On considère qu’il vaut mieux évaluer un enfant au jour le jour car il se trouve dans de meilleures conditions, sans stress, sans l’angoisse d’un programme à apprendre. C’est difficile pour un enfant de CE1 d’être confronté, à un instant T, à une évaluation de tout ce qu’il a appris depuis le début. Il nous semble qu’un meilleur test des connaissances de l’enfant devrait s’appuyer sur des contrôles réguliers et non sur une évaluation sur plusieurs jours qui nécessite de tout revoir et qui déstabilise également les enseignants. En CM2, comme les évaluations avaient lieu en janvier, les professeurs se sont dépêchés de faire le programme pour que les élèves puissent répondre aux questions. Ce travail précipité en vue des évaluations ne constitue pas un bon apprentissage.
Ce qui me conduit à la troisième raison qui porte sur la date des évaluations. L’année dernière, les évaluations de CM2 abordaient des notions que les élèves n’avaient pas encore rencontrées. Les enfants ont eu des mauvaises notes et cela les a démotivés. Dans mon école, les enseignants ont cependant remarqué que, cette année, la teneur des évaluations correspondait mieux aux connaissances des enfants.
 
Le ministère de l’Éducation vient justement d’annoncer que, dès 2012, les évaluations de CM2 auront lieu à la fin de l’année. Le ministre, Luc Chatel, a souhaité rassurer la communauté éducative en signalant que les affectations en sixième se feraient avant les résultats des évaluations.
Oui, mais ce n’est pas si simple. Dans l’école où sont scolarisés mes enfants, par exemple, des tentatives du ministère ont été faites l’année dernière en commission d’harmonisation d’entrée en sixième pour que les résultats des évaluations soient transmis et nous avons dû faire une lettre et une pétition. En CE1, nous avons fait préciser que la FCPE ne voulait pas que les évaluations servent à répartir les enfants dans les classes. Ainsi, elles n’ont pas été prises en compte dans les données transmises pour le passage dans la classe supérieure. Je suis cependant consciente que mon école fait partie des établissements soucieux des problématiques d’anonymat et du respect du niveau de l’élève. Ce n’est peut-être pas le cas partout.
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Quelles actions avez-vous envisagées ?
En début d’année, nous avons attiré l’attention du conseil de l’école sur les dangers des évaluations de CM2. En ce qui concerne celles de CE1, nous irons voir la direction de l’école pour vérifier l’anonymat des résultats et les informations communiquées concernant l’établissement. Nous interviendrons également, si cela est nécessaire, dans les réunions de bilan des professeurs afin d’expliquer la position de la FCPE aux parents.
Cette opposition aux évaluations rejoint-elle la pétition de la FCPE De l’ambition pour l’école qui réclame « l’arrêt de la politique de démantèlement de l’école publique » ?
Oui. Ce risque d’un classement des établissements et d’une perte de l’hétérogénéité dans les classes est contraire aux idées de la FCPE qui a toujours souhaité une mixité à l’école. Le brassage fait l’apprentissage : mettre dans un établissement les bons élèves et dans un autre les moins bons, c’est tout sauf l’école de Jules Ferry. L’idée de démantèlement montre bien la création de petits groupes. Ce n’est plus une école homogène qui prend en compte tous les élèves. La grande idée de l’école de Jules Ferry, c’était que tout le monde puisse avoir le même service public de l’enseignement partout. Les enfants portaient des blouses afin d’afficher une certaine égalité. Même si un enfant ne peut pas mettre à la porte ses origines sociales, il peut bénéficier d’un enseignement qui lui apportera tout autant à lui qu’à son camarade.

Propos recueillis par Léonore Nielsen

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