Formation initiale des enseignants :
un sempiternel retour vers le futur ?

Favorable à des « écoles normales du XXIe siècle », le ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, défend notamment le retour au passage des concours d’enseignement en licence. Des syndicats et des universitaires s’inquiètent d’un affaiblissement de la formation disciplinaire et d’une professionnalisation précoce sans les compétences nécessaires.
Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres, Inspé Paris Sorbonne-Université

Favorable à des « écoles normales du XXIe siècle », le ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, défend notamment le retour au passage des concours de l’enseignement en licence. Des syndicats et des universitaires s’inquiètent d’un affaiblissement de la formation disciplinaire et d’une professionnalisation précoce sans les compétences nécessaires.

Par Antony Soron, maître de conférences HDR, formateur agrégé de lettres,
Inspé Paris Sorbonne-Université

Faire la comptabilité des réformes de la formation des enseignants montre à quel point il s’agit d’un sujet hexagonal aussi complexe que politique et historique, souligne l’historien Jean-François Condette1. Le fait même que Gabriel Attal ait choisi de réactualiser les « écoles normales » lors de son audition par la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat le 11 octobre 20232 est déjà très instructif : issues de la loi Guizot de 1833, ces écoles ont été remplacées plus de cent cinquante ans plus tard, en 1989, par les IUFM (institut universitaire de formation des maîtres).

Le chamboule-tout de la formation

Le chamboule-tout de la formation ne s’engage véritablement qu’en 2005, avec la loi Fillon qui fait des IUFM des écoles internes des universités. Cinq ans après, la réforme de la mastérisation est adoptée. Les enseignants seront désormais recrutés à Bac +5 et non plus à Bac +3. En 2013, les IUFM sont remplacés par les Éspé (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation). Le concours se situe alors à la fin du master première année (M1) ; tandis qu’en master deuxième année (M2), les lauréats sont en alternance étudiants en Éspé et fonctionnaire stagiaires.

2019 marque une nouvelle étape corrélée à un nouveau changement d’acronyme. Les Éspé laissent la place aux Inspé (Instituts nationaux Supérieurs du professorat et de l’éducation) avec une volonté plus affirmée d’un cadrage national en même temps que d’un recours plus important aux pratiques de terrain. Au niveau de la place du concours dans le cursus universitaire, une modification notable consiste à le déplacer à la fin du M2 avec, comme conséquence dénoncée par Gabriel Attal dans son audition au Sénat, le « tarissement du vivier » des futurs enseignants.

Depuis la rentrée de septembre, Gabriel Attal défend le retour au passage des concours à la fin de la licence (L3). « Les récentes annonces donnent l’impression d’un retour en arrière : le concours était au niveau bac + 3 avant 2009, et la formation était assurée au sein des écoles normales jusqu’en 1990 », commente le Collège des sociétés savantes académiques de France dans une tribune parue dans Le Monde le 14 novembre 20233, en prévenant : « le déplacement annoncé du concours de recrutement des professeurs des écoles ne doit pas se faire au détriment d’un bilan de l’actuelle formation des enseignants, minée par les réformes incessantes », lesquelles, selon le prestigieux Collège, « se succèdent à un rythme effréné […] sans que soit pris le temps d’évaluer leurs effets ».

Un sujet qui fâche

Faire du neuf avec du vieux semble l’habillage des réformes Attal qui promet la création de groupes de niveau au collège, le retour du redoublement et maintenant la réactualisation des écoles normales. Chantre d’un pragmatisme réformiste, le ministre de l’Éducation retient le principe suivant pour les futures négociations sur la formation, à savoir un « pré-recrutement » envisageable dès le démarrage des études postbac par le biais de la plateforme Parcoursup. L’idée fait d’ailleurs son chemin comme en témoignent les propositions du réseau des Inspé qui plaide pour un parcours de « licence préparatoire aux métiers de l’enseignement » impliquant en outre une rémunération dès la L24.

Néanmoins, des craintes sont émises, par exemple, par l’Association des enseignants et chercheurs en sciences de l’éducation (AECSE), qui n’entend pas que les trois années de licence servent plus à préparer à un concours (fin de L3) qu’à un métier5. Le SNES-FSU apparaît, quant à lui, très opposé aux principes d’une réforme telle qu’elle a été dessinée par le ministre. Ce syndicat, majoritaire dans le second degré, reste attaché à un concours en fin de M2, arguant qu’on « ne revalorise pas une profession qui subit une déqualification », tout en déplorant qu’un concours placé en L3 constitue un « recul sur le plan universitaire6 ».

« Placer le concours à l’issue de la Licence 3 aboutit à recruter à un niveau de cursus qui n’a jamais été aussi bas », alerte aussi un certain nombre d’universitaires dans une pétition en ligne contre cette réforme. « Les propositions de création d’une licence spécifique dans les INSPE ou d’addition de modules professionnalisants aux licences normales vont encore affaiblir la part de la formation disciplinaire. Elles enferment, de surcroît, les étudiants dans une professionnalisation précoce qui risque de rebuter les candidats en leur fermant bien des horizons. », poursuit le texte de la pétition.

Quatrième scénario ?

Quel est l’objectif poursuivi par le ministre de tutelle : prioriser la qualité de la formation ou le nombre d’enseignants recrutés en pleine crise des vocations ? À quand un Grenelle de la rue de Grenelle ? À quand la mise à plat d’une vision ambitieuse et objective de la formation ? Comment imaginer le développement durable d’une politique éducative digne de ce nom sans l’aval des premiers concernés ?

Un rapport de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, daté de septembre 2022, pointait : « Le cadre de la formation initiale des professeurs des écoles en France […] ne garantit pas que chaque étudiant […] aura acquis les compétences et connaissances indispensables pour aborder sereinement le métier d’enseignant d’école primaire chargé d’enseigner toutes les disciplines, de la petite section de maternelle à la fin du cours moyen ». Les pays voisins considèrent, par exemple, qu’il faut quatre à cinq ans pour former correctement un enseignant. D’après un article du Monde, « les professeurs français du premier comme du second degré se déclarent relativement peu préparés à exercer leur métier, et notamment à gérer l’hétérogénéité des élèves ».

Si les propositions de Gabriel Attal reçoivent un accueil très réservé, la situation actuelle n’est pour autant pas satisfaisante, interpelle le SNES-FSU qui plaide de son côté pour un « quatrième scénario  », « fondé sur un plan pluriannuel de recrutement, avec le principe de pré-recrutements dès la licence, la diversification des voies d’accès, l’entrée progressive dans le métier qui ne passe ni par le contrat ni par l’emploi des étudiant.es comme moyens d’enseignement, avec une formation après le concours à l’issue du M2, professionnalisante et à l’université ». Les arguments sont sur la table.

A. S.

Ressources bibliographiques

1 – Exposé du Pr. Jean-François Condette, historien, « L’histoire de la formation des enseignants », 2016.
2 – https://www.youtube.com/watch?v=PUXiFl3CPac
3 – https://www.lemonde.fr/education/article/2023/11/14/penurie-d-enseignants-faute-de-bilan-des-reformes-precedentes-l-annonce-d-un-deplacement-du-concours-sera-insuffisante-pour-attirer-des-candidats_6199985_1473685.html
4 – https://www.vousnousils.fr/2023/10/02/reforme-de-la-formation-des-enseignants-le-reseau-des-inspe-propose-la-creation-dune-licence-dediee-678706
5 – https://www.cafepedagogique.net/2023/10/19/laecse-et-le-nouveau-projet-de-reforme-de-la-formation-des-enseignants/
6 – Revue « l’US » (SNES-FSU), 16 décembre 2023, p.6.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Antony Soron
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