Hansel et Gretel, à l’heure de la crise climatique

Présentée au Studio-Théâtre de la Comédie Française, la mise en scène de la guyanaise d’origine haïtienne Rose Martine opère une heureuse synthèse entre le conte merveilleux des frères Grimm et les traditions antillaises, les peurs enfantines d’autrefois et les inquiétudes écologiques d’aujourd’hui.

Par Philippe Leclercq

Présentée au Studio-Théâtre de la Comédie Française, la mise en scène de la guyanaise d’origine haïtienne Rose Martine opère une heureuse synthèse entre le conte merveilleux des frères Grimm et les traditions antillaises, les peurs enfantines d’autrefois et les inquiétudes écologiques d’aujourd’hui.

Par Philippe Leclercq

Un énorme tronc d’arbre gît en travers de la scène. Lumière blanche, sol aride. Sûr que cette forêt supporte de fortes tensions climatiques depuis belle lurette. Une forme curieuse émane de la grosse bille de bois. Un animal, un habitant de la futaie, un esprit des lieux ? C’est le conteur (Gaël Kamilindi), dont la présence va accompagner tout le récit. Il était une fois, donc, une famille – le père, la mère et les deux enfants, Hansel et Gretel – qui vivait au fond des bois. Elle était si pauvre que la famine leur tiraillait les entrailles et les consumait de désespoir. À bout, les parents tentent un jour d’abandonner leur progéniture dans la forêt. Une première fois, les deux enfants reviennent au logis en jouant au petit poucet. La seconde, les oiseaux des environs ont raison du subterfuge d’Hansel et picorent les miettes de pain qu’il a semées sur son passage. Égarés, les deux gamins finissent par tomber sur une maison en pain d’épices occupée par une sorcière (Géraldine Martineau ou Julie Sicard, en alternance), bientôt désireuse de se repaître de leur appétissante apparition…

Relecture écologique et solidaire

Le Studio-Théâtre nous ramène avec bonheur à l’enfance. À l’enfance du conte puisqu’il offre, pour inaugurer sa saison 2021-2022, d’assister à Hansel et Gretel, le récit des frères Grimm, librement adapté par la metteure en scène guyanaise d’origine haïtienne, Rose Martine. Sa lecture personnelle du conte se situe entre deux cultures – universelle et créole – et deux temporalités – passé et présent. Elle opère une heureuse synthèse entre le conte merveilleux et les traditions antillaises, les peurs enfantines d’autrefois et les inquiétudes écologiques d’aujourd’hui.

Hansel (Birane Ba) et sa sœur jumelle Gretel (Claïna Clavaron) vivent dans une forêt que le réchauffement du climat a épuisée. Leur misère est celle des peuples oubliés des comptes (des mauvais contes) de la compétition et de la rentabilité. Leur destin les expose à une mort certaine ; ils s’en sortent grâce à leur courage et à leur esprit de solidarité, et surtout grâce à une capacité de résilience inédite, que la metteure en scène prête au personnage féminin de Gretel.

Rose Martine propose, enfin, une morale originale qu’elle tire du retournement de situation final des deux enfants. Rétablis dans leur famille (certes réduite du fait de la mort de la mère, perçue comme un sacrifice), Hansel et Gretel ont ce qu’on pourrait appeler la reconnaissance du ventre. Ils n’oublient pas d’où ils viennent. Devenus riches (grâce aux bijoux trouvés chez la sorcière), ils peuvent désormais manger à leur faim et se rendre à l’école pour étudier et s’affranchir de leur condition. Aussi tendent-ils la main au pauvre conteur et l’invitent-ils à leur table en signe de partage…

Omniprésence du conteur

La principale nouveauté de cette relecture du conte des frères Grimm réside dans le rôle du conteur, issu de la grande tradition orale des contes créoles. Le spectacle repose sur sa parole : tout se met en place grâce à elle, comme par enchantement. La voix est captivante, plaisante, charmeuse. Le conteur interpelle régulièrement le public, l’invite à réagir, à participer, à réfléchir avec lui à la narration pour la plus grande satisfaction des nombreux scolaires qui peuvent assister à la pièce. Ses mots sollicitent l’imagination et prolongent la mise en scène ; ils offrent des pistes de lecture à l’histoire, ils anticipent, préviennent, s’effrayent ou se réjouissent de certains choix des personnages. Ses commentaires le rendent complice des spectateurs ; acteur ou narrateur, il est un maître de cérémonie, une sorte de « showman » au service des mots et de son public, un relais éclairant du récit et de sa réception, un supplément d’âme et d’humour de cette histoire d’enfance délaissée, un moment sacrifié sur l’autel des difficultés familiales.

Hansel et Gretel, du 16 septembre au 24 octobre 2021 à la Comédie-Française (Studio-Théâtre), à Paris, avec Gaël Kamilindi, Birane Ba, Claïna Clavaron, Géraldine Martineau ou Julie Sicard (en alternance).

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Philippe Leclercq