« Ibrahim », de Samir Guesmi

Abdel Bendaher et Samir Guesmi « Ibrahim » © Anne-Françoise Brillot

CINÉMA – Il est des films qui semblent n’avoir été écrits que pour la beauté dramatique d’une seule scène. Ou d’une image, comme celle ici, de la main d’un père doucement posée sur la joue de son fils adolescent pour lui susurrer un mot d’excuse, ou une demande de pardon, comme le timide moyen de soigner le mal des incompréhensions filiales.
Tout paraît devoir converger vers cette image, qui devient la clé de voûte, le point d’équilibre de l’architecture du récit. Son cadre, débordant d’émotion, contient tout ce qu’un père peut dire à son fils, tout ce qu’Ahmed peut faire pour se rapprocher d’Ibrahim avec qui il n’a pas trouvé les mots pour parler, pour s’expliquer quand les problèmes ont grossi entre eux.

Samir Guesmi dans « Ibrahim » © Anne-Françoise Brillot

Filmer le corps
Sans présence maternelle, le fils et son père vivent ensemble dans un petit appartement du XIIIe arrondissement de Paris. Ahmed, homme probe et taiseux, travaille comme écailler à la brasserie Royal Opéra ; son fils prépare un bac pro dans un établissement technique. Comme tous les jeunes de son âge, Ibrahim rêve de gloire, de foot, de filles. Et se laisse entraîner par Achille, un camarade de lycée, dans de petits larcins qui, un jour, tournent mal. Pour éviter les poursuites, Ahmed paie. Cher. Et perd en même temps la capacité financière d’engager les soins dentaires que requiert le poste en salle qu’il espère obtenir dans le restaurant qui l’emploie. Mortifié par la mise à mal du projet de son père, Ibrahim n’a alors de cesse de s’acquitter de sa dette, au risque de verser encore un peu plus dans la délinquance et de rompre le dernier lien de confiance qui le rattache à lui…
Davantage que les mots, ce sont les gestes qui intéressent Samir Guesmi, dont c’est ici la première réalisation, récompensée en septembre dernier par le Valois de Diamant au Festival d’Angoulême 2020. L’acteur, habitué des seconds rôles, aussi à l’aise dans la comédie (L’Effet aquatique, de Solveig Anspach, 2016) que dans le drame (Les Fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin, 2017), a acquis une solide expérience depuis près de trente-cinq ans qu’il fréquente les plateaux de cinéma, de théâtre et de télévision. Et, en homme de métier, il sait l’importance du corps – du langage du corps – qu’il a choisi de placer au cœur de son sobre dispositif.

Abdel Bendaher et Luàna Bajrami dans « Ibrahim », de Samir Guesmi © Anne-Françoise Brillot

Un père meurtri
Pétri d’ombres et d’inquiétudes, le jeu des comédiens (Sami Guesmi est Ahmed ; le jeune Abdel Bendaher, Ibrahim) est parfaitement raccord avec le parti-pris suggestif de mise en scène, admirablement filmée par la cheffe-opératrice Céline Bozon, au plus près des gestes et des détails. Un tatouage de trois points sur la main dit seul le passé tumultueux d’Ahmed ; son cendrier débordant de mégots raconte ses nuits d’insomnie ; un devis dentaire froissé trahit son renoncement à se faire soigner les dents. Comme les personnages, enfermés dans l’incommunicabilité de leurs rapports parent-ado (que la chapka portée en permanence par Ibrahim symbolise parfaitement), la mise en scène ne bavarde pas, elle observe discrètement, traque les regards, enregistre les silences qui séparent et tiennent à distance.
Entre Ibrahim et son père, l’espace n’est pourtant pas vide, il est même plein d’intentions informulées, mal nées, incomprises. Ahmed est un homme blessé, sans sourire, emmuré dans le silence d’une culpabilité qu’il fait peser malgré lui sur son fils. Son passé dissolu a façonné la dureté de ses regards ; le tapage d’autrefois l’a conduit à se taire, à s’enfoncer dans une solitude sociale d’autant plus grande que l’homme ne sait pas écrire. Ses exigences morales – sa honte –, Ahmed les porte dans sa chair, dans la raideur de son corps, dressé comme une injonction à la droiture et à l’effort, à la réussite (scolaire) adressée à son fils. Une injonction à vivre, à s’emparer du présent, comme une manière de conjurer le sort, de repousser au loin les souvenirs des malheurs de jadis, les fantômes de sa jeunesse de toxicomane.
Qu’il est douloureux ce mot du père lancé à son fils quand celui-là comprend qu’Ibrahim, à qui il paie une licence de foot, n’éprouve qu’une vague indifférence à être tenu au banc des remplaçants par son entraîneur. « Joue ! Amuse-toi ! », lui assène-t-il en un quasi-sanglot. Ahmed a souffert pour deux, son fils doit pouvoir vivre mieux et prendre sa part de plaisir de l’existence. Et lui faire plaisir en retour.

Samir Guesmi et Abdel Bendaher dans « Ibrahim » © Anne-Françoise Brillot

Malentendus
Or, le pauvre Ibrahim, que sait-il de tout cela ? Son père est un mur à ses yeux, et un mur ne parle pas. Seul son corps dans l’espace, ses trajectoires trahissent son esprit droit. Ses rares mots sont des ordres, des attentes déçues. L’adolescent démuni se cogne aux arêtes vives de son père, n’en comprend pas la dureté, les traits austères. Et, évidemment, il se trompe, et prend les ombres de son visage pour du dépit, de la colère, une rancune tenace qu’il lui garderait pour le vol commis et la grosse somme d’argent qu’il a dû lâcher afin d’éviter l’infamie policière (vue par Ahmed comme la répétition du même, le retour de son propre vécu).
L’aveuglement et l’honneur blessé, moteurs de la tragédie, laissent alors présager la plus noire sortie de crise. Pour soulager sa conscience et racheter sa dette (réunir les 1 790 euros destinés à payer la prothèse dentaire de son père), l’adolescent emprunte la voie rapide de la délinquance dont l’argent, amassé progressivement, portera l’odeur. Un remugle dont Ahmed, au flair sensible, s’alerte vite, provoquant l’affrontement, puis la fugue d’Ibrahim qui, au terme d’un rude apprentissage, y compris amoureux avec une camarade de classe, offrira de restaurer la dignité paternelle.
Avec une grande économie de moyens, Ibrahim explore la question complexe du déterminisme social et culturel, et l’extrême difficulté pour les êtres d’y échapper. Chacun des protagonistes, filmé dans un Paris inédit que la lumière hivernale englue et la pauvreté du langage exclut, trouve la force de se frayer un chemin l’un vers l’autre, de s’ouvrir à soi-même et de se découvrir à l’autre.

Philippe Leclercq

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Philippe Leclercq

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