Inédits : les "manuscrits de guerre" de Julien Gracq

Selon Ingeborg Kohn, traductrice américaine de Julien Gracq (Le Monde du 8 avril 2011), Julien Gracq, de son vivant, n’aurait jamais autorisé la publication de ces deux textes découverts parmi les manuscrits légués par lui à la Bibliothèque nationale et dont il n’avait jamais parlé à quiconque, même à son éditrice dans la «Pléiade», son ayant-droit, Bernhild Boie – celle qui connaît le mieux l’œuvre et l’homme.
Ces deux textes sont écrits à la main, de cette écriture qui n’avait pas changé avec l’âge chez cet auteur décédé à quatre-vingt-dix-sept ans.
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Les deux inédits

Le premier se présente comme un journal de bord : cahier d’écolier à couverture rouge de 77 pages, illustrée d’un cavalier portant un oriflamme, baptisé « Le Conquérant » – antiphrase ironique quand on pense à la situation de la France d’alors ! Trois semaines de la « drôle de guerre » y sont relatées par l’officier de trente ans, trois semaines de déambulation zigzagante entre Winnerzeele en Flandre intérieure (10 mai 1940) et Hoymille aux environs de Dunkerque (2 juin) où il est fait prisonnier. C’est un récit en je.
Le second texte – un cahier à couverture verte, de 66 pages – intitulé « récit » par l’éditrice, est écrit à la troisième personne avec comme protagoniste un personnage simplement désigné par l’initiale G – la même que celle de Gracq et, plus tard, que celle de Grange dans Un Balcon en forêt. Il emprunte quelques éléments au premier cahier mais ne retient que le film de deux journées : 23 et 24 mai 1940.
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Les raisons d’un silence

Pourquoi Gracq n’avait-il jamais dit qu’on pourrait quelque jour, fût-ce après sa mort, publier ces deux manuscrits, nulle part mentionnés au nombre de ceux qui devront attendre deux décennies pour être consultés, sauf autorisation expresse de l’ayant-droit ? Certes, dira-t-on, il avait, prélevé sur les souvenirs aujourd’hui révélés, quelques éléments d’une désastreuse anabase entrevue au hasard de quelques pages des Lettrines ou des Carnets du grand chemin. Mais c’était peu ! Ce silence sur ces deux cahiers, convient-il alors de l’attribuer à la réticence, à la pudeur, à l’indifférence ? Ou alors à la volonté de ne pas revenir tant soit peu sur la trame historique d’Un Balcon en forêt ? Toutes les explications sont possibles. Il n’empêche : les textes sont là.
Et, somme toute – outre un écrivain devenu militaire, remarquablement perspicace à propos du moral des troupes, du comportement défaitiste d’un certain nombre d’officiers supérieurs, du désarroi et de l’absence de patriotisme de la population rencontrée, très attentif, comme toujours, aux paysages traversés –, ils nous font connaître, comme le remarque Bernhild Boie, dans une préface aussi ajustée qu’éclairante, un homme différent de l’image que l’on croyait avoir de lui.
Il se montre extraordinairement détaché à l’égard de ce qu’il est en train de vivre, à savoir la triste errance d’une section qu’il ne commande plus, même s’il marche à sa tête, stoïque, sans d’ailleurs jamais être sûr d’être suivi, à moins qu’il ne pousse devant lui « une cohue minable », enivrée à l’envi d’un parfum d’eau de vie fraîchement distillée qui la fait bifurquer hors du chemin militaire et la ramène ivre morte vers son chef impuissant : « Ces Bretons, si sympathiques, sont devant l’alcool comme des sauvages. » « Sympathiques » : le sont-ils vraiment pour ce chef de section qui ne semble guère aimer ses hommes, même lorsque meurt devant lui l’un d’entre eux ? Peu chaleureux, peu suspect de camaraderie (rien à voir avec le Saint-Exupéry de Terre des hommes), le lieutenant Poirier est présent in absentia.
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« Le plus individualiste, le plus anti-communautaire de tous,
le plus férocement anti-vichyssois »

C’est lui dont Armand Hoog, son compagnon de captivité à l’Oflag IV D de Silésie, avait déjà noté cette indifférence amère, moqueuse même, à l’égard des autres officiers prisonniers au camp d’Hoyersverda : « Ce Gracq, le plus individualiste, le plus anti-communautaire de tous, le plus férocement anti-vichyssois, il passait là-dedans comme soutenu par son mépris, sans se laisser atteindre » (cité par B. Boie, vol. I, p. LXXII, des Œuvres complètes dans la « Pléiade »).
Dans le premier cahier, Gracq revendique plus qu’il ne confesse son parti pris d’isolement : « Vraiment je ne fais pas corps… Que me font tous ces hommes […] pour lesquels je n’ai ni ombre de pitié ni sympathie. De notre situation désespérée ne naît ni communion ni cordialité. Chacun est seul… Eh bien ! Va pour la solitude et tant mieux. »
On sait que Grange, à la fin d’Un Balcon en forêt, se retrouvera également seul dans la « somnolence lourde » – mortelle peut-être – dont il se sent « envahi ». Et l’on perçoit mieux, en se le rappelant, pourquoi Claude Dourguin, collaboratrice de Bernhild Boie pour le second volume de la « Pléiade », a symboliquement décidé de ne lire comme seuls textes de Gracq, lors de la sobre cérémonie au crématorium de Montreuil-Juigné dans le Maine-et-Loire, en décembre 2007, la dernière page de ce roman dont on connaît la dernière ligne : « Puis il [Grange] tira la couverture sur sa tête et s’endormit. »
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Des documents en prise directe avec l’expérience de la guerre

Ensuite – et c’est de l’écriture qu’alors il s’agit – nous sommes en présence de deux documents en prise directe sur l’expérience personnelle, sur l’aventure d’un moment tout à fait marquant d’une existence. Si , comme on l’a dit, Louis Poirier, ne s’intéresse guère à ses semblables – hormis en de rares passages de son texte, où il se rappelle s’être retrouvé instinctivement avec ses hommes à l’écoute de la pulsation du monde, tel ces transparents, « à l’indice de réfraction minime » que Gracq évoquera plus tard dans Lettrines II –, cet écrivain s’intéresse, en revanche, beaucoup à lui-même.
Gracq autographe : le titre choisi, il y a une vingtaine d’années par Bernard Vouilloux pour dire que les recueils critiques de Gracq renvoient tous, plus ou moins obliquement, à l’autobiographie, aura rarement été aussi juste… Même si, c’est évident, le renvoi immédiat au réel, l’illusion référentielle, l’enregistrement sans transposition du vécu sont contraires à l’esthétique de Gracq. Ici, rien – ou si peu – de ce que Michel Murat a pu appeler l’« écriture adjective » de Gracq, celle « qui donne à la littérature sa respiration » (Le Magazine littéraire, juillet-août 2010, n° 499). Pas d’adjectifs dans des heures pareilles !
Cela étant, Bernhild Boie, alors même qu’elle n’avait envisagé aucune nouvelle publication pour la célébration du centenaire de l’écrivain, et Bertrand Fillodeau, successeur de José Corti à la tête des éditions auxquelles Gracq sera resté fidèle sa vie entière, auront bien fait, in fine, de se laisser surprendre par la découverte de ces deux inédits, si imprévisibles qu’ils soient, et bien fait de nous surprendre, à notre tour, en nous les dévoilant dans leur vérité concrète et immédiate. Car ces cahiers manuscrits, pour être décidément à part – et, parlant ainsi, on voudrait retrouver un peu de la magie des italiques gracquiennes – nous relatent un vécu qui, lui, paradoxalement, est en attente de littérature, en quelque sorte comme un avent.

Georges Cesbron

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• Julien Gracq, « Manuscrits de guerre », José Corti, 2011, 248 p., édition avec fac-simile.
• Les études sur Julien Gracq dans l’École des lettres.

 

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Georges Cesbron

Un commentaire

  1. Bonjour
    Petit neveu de Pierre Timbal, je cherche a approfondir mes connaissance sur Estaunié et sur St Julia. L’ouvrage « Souvenirs » que vous avez édité semble difficile à retrouver.
    Merci de votre aide
    P. Timbal

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