Interdit aux chiens et aux Italiens, d’Alain Ughetto : sur les chemins de l’exil

Le cinéaste revisite ses souvenirs d’enfance pour rouvrir une page de l’histoire italienne. Derrière sa famille originaire du Piémont se dessine le portrait en creux de tous ceux qui partent vers des terres moins hostiles.
Par Philippe Leclercq, critique


Bois, rabot, carton, cutter, pinceaux… Une main s’agite dans les premières images du film. Un petit monde s’invente cependant qu’une voix raconte un passé. C’est le pays de l’enfance ou celui, magique, du cinéma d’animation qui s’élabore sous les yeux du spectateur au son de la scie et de la perceuse.

La musique de Nicola Piovani (oscarisé pour La vie est belle de Roberto Benigni), accompagne un retour à l’âge des maquettes et des petites autos. Période où « mes seuls amis s’appelaient pâte à modeler, colle, ciseaux et crayons à papier. », confie le cinéaste Alain Ughetto en voix off.

Cette main qui s’agite, entre et sort librement du cadre, est la sienne, une « main tenant » pour reprendre l’expression du philosophe Michel Serres dans son essai sur l’essor des nouvelles technologies, Petite Poucette (Le Pommier, 2012). De ces outils d’enfance il se sert désormais pour confectionner un petit théâtre artisanal de marionnettes avec des matériaux simples sinon pauvres, en relation avec la vie des humbles dont il témoigne. Il évoque ainsi sa famille, les Ughetto, originaires du village piémontais d’Ughettera que tous durent fuir à cause du manque de travail et de nourriture, à commencer par son grand-père Luigi et sa grand-mère Cesira. Les uns sont partis en France, en Suisse, et en Belgique, les autres par-delà les océans, en Australie ou en Amérique.

À la recherche du passé

Tous les habitants d’Ughettera s’appelaient comme lui, racontait son père lors des repas dominicaux. Curieux de cette légende familiale, le réalisateur s’y est rendu en 2010 pour n’y trouver que d’antiques bâtisses à l’abandon. Il y glana du charbon de bois, des brocolis, quelques châtaignes qui faisaient le quotidien de ses ancêtres. Mais point de trace du nom de ces derniers au cimetière du village. Déterminé à élucider le mystère, il se mit en quête d’informations ; il compulsa des documents de famille, scruta de vieilles photographies. Il questionna ses proches : oncles, tantes, cousins, frères et sœur… Et s’efforça de rétablir la chronologie du roman familial. 

La découverte de l’ouvrage du sociologue piémontais Nuto Revelli, Le monde des vaincus (1980), recueil de plusieurs centaines de témoignages des habitants des environs d’Ughettera, lui permit d’en restituer quelques pages manquantes. Cette lecture, riche de détails sur la vie quotidienne, les conditions de travail ou la question douloureuse de l’émigration italienne, lui fournit même quelques renseignements sur son propre grand-père Luigi.

« Puis, j’ai retracé les contours des grandes guerres qu’ont connues mes grands-parents, les itinéraires qu’ils ont empruntés, raconte aujourd’hui le cinéaste. Ils ont été naturalisés français deux mois avant la guerre, puis le territoire où ils vivaient a été envahi par Mussolini. »

Mémoire familiale et collective

Interdit aux chiens et aux Italiens est le second long-métrage de ce disciple de René Allio. Il s’organise autour d’un dialogue imaginaire entre sa grand-mère Cesira et lui. Ensemble, ils retracent l’épopée familiale sur près d’un siècle, depuis la fin des années 1890 aux débuts des années yéyé, depuis les racines piémontaises jusqu’à l’installation en Ariège. 

Le récit repose sur une dynamique de questions-réponses où Cesira est à la fois narratrice et (jeune) actrice (de son histoire au passé). Sa position de conteuse fait d’elle le pivot de la dramaturgie qui s’appuie sur de multiples flash-back. Dans la voix d’Ariane Ascaride, et sous le regard tendre de son petit-fils, elle se fait dépositaire de la mémoire non seulement des Ughetto mais de l’épopée des Italiens du Piémont.

Vie misérable

C’est une page du récit national que rouvre le film, tissé d’anecdotes et d’événements historiques. La vie sur les hauteurs du Piémont, au tournant du XXe siècle, est rude et cruelle pour les pauvres gens. On travaille dur et on meurt jeune (ce que souligne le décompte de Cesira). Les enfants sont plus souvent envoyés au travail des champs qu’à l’école ; la nourriture est rare : on mange la polenta au lait avec des fourchettes par mesure d’économie… Les familles vivent dans une seule pièce et dorment été comme hiver dans les étables. 

Pour éviter la famine, Luigi et ses frères prennent régulièrement la route pour trouver du travail de l’autre côté des Alpes, en France ou en Suisse. Une première vague d’émigration venant du nord de l’Italie arrive en France et ce jusqu’en 1914. En avance sur l’économie transalpine, l’hexagone était à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché destinée à soutenir son développement industriel et colonial. Le film rapporte aussi comment des centaines de gamins de 10-12 ans ont traversé la montagne pour vendre leurs services au marché aux enfants de Barcelonnette, dans les actuelles Alpes de Haute-Provence.

Merveille de la scénographie

La scénographie du film restitue plastiquement les différentes étapes de la trajectoire romanesque des Ughetto. La masure des parents de Luigi, avec son toit traditionnel en lauze, est faite d’un « pauvre » carton ; les maisons ouvrières du Simplon sont de simples citrouilles ; la demeure colorée du « Paradis », constituant le point d’orgue de l’ascension sociale et des idéaux de Luigi (devenir propriétaire), s’élève dans un beau paysage ariégeois, verdoyant et fleuri. 

Le film est réalisé en « stop motion » (en volume, image par image) : des marionnettes ont remplacé la pâte à modeler qui avait servi à pétrir l’histoire de Jasmine, le premier long d’Ughetto sorti en 2013.

Comme la lumière du film, la palette des couleurs s’éclaircit progressivement. Les matériaux rustiques du début (châtaignes, charbon de bois…) disparaissent. Les détails du décor gagnent en précision, la richesse des éléments du décor s’étoffe.

Variété du bruitage et des cadrages, de l’échelle de plans et de la profondeur de champ, Interdit aux chiens et aux Italiensappuie son dispositif sur la grammaire du cinéma en prises de vue réelles. Son comique burlesque, qui est aussi la marque d’affection du réalisateur pour son sujet, infuse son écriture et repousse avec humour et drôlerie ce que le destin inflige de tragique à ses aïeux.

À tous les exilés

La terre promise n’est pas toujours un paradis. Le peuple étranger que représentent tous les Luigi et leurs familles nombreuses est perçu avec méfiance par les populations autochtones. Les Italiens sont victimes d’un racisme violent, ouvert, éhonté, comme en témoigne le mensuel satirique fin de siècle, La Sorte, lu à haute voix par Cesira : « Ce qui caractérise l’ouvrier italien, c’est qu’il est plus souple. On lui fait faire tout ce qu’on veut. Il n’y a pas chez ces ouvriers de dignité personnelle. Ils endurent tout […]. Ils obéissent. » C’est de cette « italophobie » dont l’affiche témoigne. Mais le film embrase bien plus largement tous les départs vers des terres moins hostiles, vers des vies meilleures. Alain Ughetto le dédie « Aux familles contraintes à l’exil pour survivre ». 

P. L.

Interdit aux Italiens et aux chiens, film d’animation d’Alain Ughetto (1h10), avec les voix d’Ariane Ascaride et Alain Ughetto.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Philippe Leclercq
Philippe Leclercq