La responsabilité de l'écrivain

On parlait jadis de « mauvais livres ». Aujourd’hui encore, certains auteurs – médias aidant – savent retrouver les chemins du scandale. Il existe donc une « idée de la dangerosité de la littérature ».

Gisèle Sapiro la fait remonter à Platon : rappelons-nous son ostracisme à l’égard des poètes qui troublent la cité, dans République III, en confondant logos et mythos.

Dans une ample étude, extrêmement fouillée, qui tient tout à la fois de l’histoire littéraire, du droit et de la sociologie, Gisèle Sapiro ne cite pas moins de sept cents noms d’auteurs sur une période d’à peine plus de deux cents ans, qui vont du chansonnier Béranger et du pamphlétaire Paul-Louis Courier à Flaubert, Baudelaire, Hugo et Zola, de Maurras et Brasillach à Céline, Sartre et Drieu La Rochelle, et même jusqu’à Jonathan Littell et Yannick Haenel.

Un écrivain peut-il, doit-il « tout dire » ?

Son hypothèse de travail part d’une double interrogation : un écrivain peut-il tout dire et, sinon, quelles sont les limites que la société et l’époque lui enjoignent ? Un écrivain doit-il tout dire et, si oui, son talent, son génie même lui font-ils obligation de s’affranchir des pouvoirs politiques, religieux, économiques ? En se fondant sur le célèbre article de Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1969), Gisèle Sapiro souligne que l’appropriation des œuvres par leurs auteurs suppose préalablement une responsabilité pénale et morale.

L’édit de Châteaubriant, en 1551, exigeait que fussent imprimés sur le livre le nom de l’imprimeur et celui de l’auteur, afin de pouvoir les poursuivre l’un et l’autre. Ensuite, la référence à la Révolution française est constante et centrale pour comprendre comment s’est progressivement élaborée cette double responsabilité. À l’époque, Marie-Joseph Chénier, le conventionnel et frère du poète, André, affirme significativement : « Nous devons la Révolution aux livres. » Cette responsabilité objective, motivée par les effets, supposés nocifs des livres, sera théorisée sous la Restauration, en particulier par l’église, volontiers prête à mettre en garde contre les « mauvais livres » , qu’ils soient irréligieux ou licencieux. Aussi, l’auteur, souvent plus sanctionné que l’éditeur, sera-t-il fréquemment, au XIXe siècle, poursuivi pour « crime écrit ». Cette heureuse formule, Yvan Leclerc, spécialiste de Flaubert, en a fait le titre d’une enquête passionnante autour d’une trentaine de procès en littérature, tout au cours de la deuxième partie du XIXe siècle.

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L’écrivain dans la société, de la Restauration à la Libération

Quatre périodes sont étudiées , tout au long des quelque cent années qui vont de la Restauration à la Libération. La Restauration combat la liberté d’expression et encourage divers procès, par exemple contre Béranger et Courier. Sous le Second Empire émerge et se développe la revendication de l’autonomie de la création littéraire : Théophile Gautier prend le parti de « l’art pour l’art » qu’il l’oppose à « l’art social » : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien : tout ce qui est utile est laid… » (préface à Mademoiselle de Maupin, 1834). Dès lors, l’accusation, par exemple dans le procès fait à Flaubert pour Madame Bovary, en la personne du procureur Pinard, est obligée d’entrer dans une analyse formelle de l’œuvre : Flaubert assume donc la responsabilité de la forme dans une tradition qui ira jusqu’à Roland Barthes.

La Troisième République transforma l’écrivain en intellectuel prophétique et le considéra, le cas échéant, comme un partisan et comme un résistant. C’est alors que le poids de la religion recule sensiblement, mais des procès éclatent pour atteinte aux mœurs (condamnation de l’homosexualité avec l’affaire Oscar Wilde) et d’autres sont intentés pour offense à l’intérêt national : par exemple, en 1898, à la suite de l’article de Zola « J’accuse », paru dans L’Aurore, pour défendre Dreyfus. On ne dit plus : « la faute à Voltaire », on dit : « la faute à Zola ». L’intérêt national servira de prétexte à d’autres procès contre les opposants au régime : anarchistes de la fin du XIXe siècle, communistes dans l’entre-deux guerres.

Le sol de la quatrième étape nous brûle encore les pieds : c’est celui de l’épuration des intellectuels collaborationnistes à la Libération, en 1945-1946. La polémique récente (début 2011), autour de Céline, reflète bien le lien entre littérature et nation. Depuis la IIIe République, la littérature doit incarner la culture nationale. Certes, l’État rend volontiers hommage à ces écrivains les plus illustres par des célébrations nationales post-mortem : du Bellay, Genet, Gracq, Camus en 2010 ; Hervé Bazin, Maeterlinck, Cendrars en 2011. Mais… pas Céline ! parce que « la liberté des uns… », parce que Céline a transgressé l’interdiction à la haine raciale.

Même si le Ministre de la Culture n’avait pas l’intention de commémorer le Céline des pamphlets antisémites – d’ailleurs toujours interdits de réédition – mais celui du Voyage au bout de la nuit, grièvement blessé dès les premiers mois de la Grande Guerre au cours d’une mission volontaire, et dès lors invalide à soixante-dix pour cent, il reste néanmoins un lien entre l’homme et l’œuvre, comme on disait naguère. D’où la mise au pilon (janvier 2011), sur ordre du même ministre, de la première édition (automne 2010) de l’annuaire des Célébrations nationales pour 2011 : Céline disparaît de la liste des commémorables…

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L’écriture est un acte

Gisèle Sapiro donne en annexe de son, livre la liste des cinquante-cinq hommes de lettres retenus dans la population des écrivains de la Collaboration. Nombre d’entre eux ont été poursuivis pour intelligence avec l’ennemi, crime puni de mort, sauf circonstances atténuantes. Mais, seul Brasillach – qui a d’ailleurs été le seul à revendiquer la responsabilité de ses écrits – devait être exécuté en 1945. Après cette exécution, un débat s’engagera sur la hiérarchie des responsabilités. Son avocat avait demandé lors du procès : « Si on condamne à mort un poète, quelle peine réserve-t-on au marchand de canons ? »

Sartre, dont on sait quel impact aurait sa théorie de l’engagement, répondra, dans les années 1950, que l’écriture est un acte et Simone de Beauvoir ajoutera, dans La Force des choses, qu’il « y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz ». « C’est cette formule », précise Gisèle Sapiro, dans une tribune de L’Humanité du 18 mars 2011, « qui m’a conduite à questionner cette notion de responsabilité de l’écrivain sur laquelle nous vivons encore aujourd’hui, et qui contribue à alimenter des polémiques récentes ». Elle songe, sans doute, aux vifs débats engendrés par les livres de Jonathan Littell (Les Bienveillantes, 2006) ou de Yannick Haenel (Jan Karski, 2009).

Certes, le redéfinition, ici rappelée, des enjeux des années 1950 donne à conclure que ces formes de censure se font plus discrètes d’autant plus que, sur le marché des médias, la parole de l’écrivain a perdu de son poids. Il n’empêche : le pouvoir des mots continue d’exister au triple sens de capacité, efficacité, liberté. Et ce n’est pas le moindre mérite de cette analyse approfondie, érudite et originale que d’en avoir évalué la vertu communicative jusque dans la plus récente « contemporanéité ».

Georges Cesbron

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• Gisèle Sapiro, « La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale du 19e au 21esiècle », Éditions du Seuil, 2011, 748 p.

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Georges Cesbron

Un commentaire

  1. Bonjour,
    Je cherche à joindre Georges Cesbron concernant le livre Souvenirs de E. ESTAUNIE publié en 1973.
    merci à vous
    Patrice

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