Le Bourgeois gentilhomme, de Molière :
Jourdain-Ubu, le précieux ridicule

Dans la mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq, à la Comédie-Française, celui-ci excelle dans le rôle de Monsieur Jourdain, habité de folie et de prétention. Ses maîtres d’art semblent des bestioles grossies au microscope. La mécanique du rire au service de la critique sociale et de l’absurde prétention des hommes tourne à plein régime.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Dans la mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq, à la Comédie-Française, celui-ci excelle dans le rôle de Monsieur Jourdain, habité de folie et de prétention. Ses maîtres d’art semblent des bestioles grossies au microscope. La mécanique du rire au service de la critique sociale et de l’absurde prétention des hommes tourne à plein régime.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Du couple d’artistes metteurs en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, on se souvient notamment de 20 000 lieues sous les mers (Vieux Colombier), de La Mouche (Bouffes du Nord) et, plus récemment, du Voyage de Gulliver (Athénée Théâtre Louis-Jouvet). Des propositions de théâtre étonnantes et fantastiques tant les emprunts aux nombreux arts de la scène se mêlent, se nourrissent, se répondent, et ce, avec une telle créativité, un tel goût débridé du merveilleux, qu’on les dirait ouverts à toutes les audaces, toutes les fantaisies. Et ce n’est pas le début en fanfare (littéralement) du Bourgeois gentilhomme qui nous fera mentir : suit une courte saynète où l’on voit un élève du maître de musique s’efforcer de composer un petit air de sérénade, la tête comme par magie entourée de notes papillonnantes. De même, l’entrée en scène de Christian Hecq, en bourgeois d’intérieur dont le costume – une sorte de grenouillère avec jupons à longues franges, collerette et pompons –, déclenche l’hilarité générale en même temps qu’elle révèle le décalage entre ce que le personnage prétend être et ce qu’il est en vérité : un (sale) gosse qui, mû par le caprice de tout savoir parce qu’il ne sait rien, voudrait naître à un autre monde. Un gosse ou un homme que sa froide épouse (Sylvia Bergé, impériale), sorte de mante religieuse qui domine sa petite personne de deux têtes (on savait Madame Jourdain femme de tête, mais pas à ce point), aurait contribué à réduire, à infantiliser, à renvoyer à ses jeux d’enfant gâté.

Le travail du duo Lesort-Hecq est une savante hybridation des genres artistiques propre à satisfaire la tradition de la comédie-ballet – Le Bourgeois gentilhomme (1670), la neuvième de son auteur –, fruit elle-même d’une alliance du théâtre comique et de la musique, de la danse et du chant – de la prose qui est aussi ici poésie. Leur création abonde de trucs et de trouvailles, de détails drôles et insolites qui enchantent, émeuvent, amusent.

Le comédien Christian Hecq y excelle. Il est un Monsieur Jourdain ridiculement habillé, habité de folie et de sotte prétention que ses maîtres d’arts, des flatteurs qui ne vivent qu’à ses dépens, lui rendent bien. Bouffis de leur maigre importance, ils sont des personnages grotesques que les jeux de comédie et de farce placent sous nos yeux comme de petites bestioles sous l’œil grossissant d’un microscope.

Briller pour plaire

Christian Hecq est un Jourdain qui fera date. Durant les deux premiers actes, précédant l’action elle-même, nouée autour de la traditionnelle intrigue des jeunes amants contrariés (Lucile et Cléonte), il donne l’étendue de son étonnant talent, de sa diction singulière, de ses effets de danseuse dans son corps de fort des Halles, de ses épaisses mimiques de clown (parfois triste), de sa gestuelle mêlée d’angoisses et de joies hystériques (rarement des mains d’acteur auront été aussi vivantes, presque douées d’autonomie).

De son jeu exsude la balourdise du personnage qu’il incarne, plus victime de lui-même que bourreau des autres, à l’image des Harpagon et autres tyrans moliéresques (Orgon, Argan). L’homme est pressé. Il est amoureux. Il lui faut vite s’élever pour plaire. Tour à tour, il s’entretient avec ses maîtres de musique (Nicolas Lormeau, inspiré), de philosophie (Guillaume Gallienne, draculesque), d’armes (Jean Chevalier, farouche), de danse et de vêture (Gaël Kamilindi, un lutin automate). Entouré de ses laquais dont l’habit est frappé d’un logo à son effigie, Monsieur Jourdain en reçoit les leçons pour savoir paraître et s’attirer non tant les feux d’une belle que d’en recevoir la flatteuse lumière dégagée par son titre de noblesse. En somme, moins aveuglé par la femme que par la marquise, le comportement du protagoniste répond à la satire sociale voulue par Molière, la critique du bal des prétentieux et de ce que l’on appelle aujourd’hui les nouveaux riches, qui n’ont ni savoir ni manière. Que leur jeune et crâne fortune à décrocher la lune…

La jeune femme donc, que Jourdain convoite, une petite marquise, Dorimène (Françoise Gillard, piquante), est l’amante de Dorante (Clément Hervieu-Léger, inquiétant en fin de race), un fieffé coquin de comte, gros débiteur de la ganache de Jourdain. Tout pourrait aller bien secrètement si Madame Jourdain ne s’était avisée d’ouvrir les yeux de son mari et de combler les amours de sa fille Lucile (Géraldine Martineau) avec Cléonte (Yoann Gasiorowski). Lequel, aidé de son valet Covielle (Laurent Stoker, un chenapan), achève, sous le masque du fils du Grand Turc, de mystifier Jourdain en le faisant « Mamamouchi ». Pauvre Jourdain, un « propre à rien », indique le dictionnaire Littré.

Énorme spectacle

Christian Hecq donne de son personnage une interprétation qui ne le rend pas seulement burlesque, mais également, à mesure que la farce grandit et que le stratagème s’accomplit, formidablement touchant. Et c’est précisément parce que Monsieur Jourdain est plus capricieux que dangereux qu’il nous touche, au fond. Ses colères sont celles d’un gamin pathétique. Naïf, il n’est qu’un jouet entre les mains de tous (y compris de ses propres valets qui savent flatter sa suffisance). Évidemment, la vanité de ce fils de tapissier (comme Molière lui-même) le rend aveugle et sourd aux avertissements des autres, sa femme et sa servante Nicole (Véronique Vella), qu’il méprise.

Le décor du fond de scène est barré d’une grille qui représente sa prison mentale. Le noir de son intérieur est celui monochrome de son obsession pour la noblesse. Un intérieur qu’il s’applique discrètement à redorer (comme) lui-même pour « être à la hauteur ». Alors, quand au quatrième acte et début de la seconde partie du spectacle, l’heure de la grande turquerie approche, l’homme opère sa chrysalide. Défilé de mode et changement de décor à vue : la magie du clinquant plonge dans les flammes d’un envers de dorures, rêve absurde d’un petit despote en son brillant palais. L’effet visuel est délirant. La chaise à porteurs à l’avenant. La salle est aux anges, redouble de rire. Dès lors, la mise en scène s’emballe, les comédiens sont pris de fièvre, la musique de folie ; un éléphant (oui !) ouvrant une sorte de parade féérique à la Royal de luxe, fait son entrée sur scène ; les danses s’endiablent, l’intronisation de Jourdain en « Mamamouchi » laisse pantois.

On vit un rare moment de théâtre. La mécanique du rire au service de la critique sociale et de l’absurde prétention des hommes tourne à plein régime. On le sait, le stratagème mené par les Cléonte et Covielle fonctionne lui aussi parfaitement. Tout à sa béatitude, Monsieur Jourdain ne voit rien de ses ficelles grossières et du bric-à-brac dont sont faits les costumes de cérémonie des danseurs. Du fer blanc et du plastique pour un roi en toc. L’orgueilleux personnage n’a que ce qu’il mérite. Mais soudain, quand par une ultime pirouette, tombe le masque de l’espiègle Covielle et que Jourdain se retrouve seul sur scène, seul face à lui-même et sa sottise, le rire cesse et on est troublé. Hecq montre toute la tendresse qu’il a du personnage, la compréhension qu’il a pour sa démesure qui est un désert humain. Il le quitte en restant avec lui, de son côté (abandonnant celui des rieurs), et lui redonne in extremis sa dignité. Jourdain-Ubu, dans un rare silence, et avant que les rampes ne s’éteignent (et que retentissent les applaudissements de la standing ovation, oui !), laisse choir son triste sceptre, qui n’est qu’une brosse à chiottes, et ôte sa couronne, qui est un petit urinoir autour duquel pendouillent des rouleaux de papier toilette. Enfin, Monsieur Jourdain redevient simple bourgeois. Un homme, en somme.

Espace mental

De l’éblouissante scénographie à double face d’Éric Ruf, des effets visuels (les épées volent au ralenti, et les moutons et les poissons chantent), de la balkanisation de la musique baroque de Jean-Baptiste Lully en clin d’œil au cinéma de Kusturica, des numéros inattendus d’acteurs à la conception des costumes par Vanessa Sannino, cette pièce fait bon profit de la sensibilité et de l’expérience de Christian Hecq et de sa comparse Valérie Lesort. Les arrangements musicaux (signés des excellents Mich Ochowiak et Ivica Bogdanic) transportent et envoient le spectateur dans l’espace intérieur de ce drôle d’oiseau qu’est le Mamamouchi Jordina. L’extraordinaire dispositif de ce Bourgeois gentilhomme ne semble vivre que dans son esprit malade ; il est l’expression imaginaire de sa géographie mentale, de son délire plein de rêves de grandeur baroque et de noble folklore.

Ces belles audaces de mise en scène, infusées à doses bien comptées dans le cadre du théâtre comique, offrent non seulement de renouveler notre lecture de la pièce, mais également de continuer de célébrer brillamment, et dans sa propre maison, le quatrième centenaire de la naissance de son auteur.

P. L.

Jusqu’au 24 juillet 2022, à la Comédie-Française (salle Richelieu), à Paris.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Philippe Leclercq