Le combat de Jean-François Chabas
pour les Aborigènes d’Australie

Red Man et Ils ont volé nos ombres s’intéressent aux jeunes qui héritent des traditions des natifs du continent, sans savoir comment s’en saisir, et continuent à subir les méfaits de la colonisation.

Par Stéphane Labbe, professeur de lettres

Red Man et Ils ont volé nos ombres s’intéressent aux jeunes qui héritent des traditions des natifs du continent, sans savoir comment s’en saisir, et continuent à subir les méfaits de la colonisation.

Par Stéphane Labbe, professeur de lettres

Jean-François Chabas a déjà une œuvre considérable derrière lui. S’il s’est illustré dans le domaine de la fantasy ou du fantastique, il fait partie, un peu comme Jack London, de ces écrivains qui bourlinguent à travers le monde pour nourrir leur écriture.

Ses périples en Australie lui ont inspiré deux romans parus coup sur coup, l’un au Diable Vauvert, Red Man1, l’autre aux éditions Talents Hauts, Ils ont volé nos ombres2. L’auteur y poursuit un même but : faire part de son indignation à la vue du sort réservé aux peuplades autochtones de la « grande île ». « Le face-à-face, écrit-il dans la préface de Red Man, entre les bienfaits de la modernité et le mode de vie ancestral des Aborigènes, a créé une situation atroce. On a jeté les tribus dans un univers de consommation à l’occidental, mais puisqu’elles sont d’une extrême pauvreté, cela revient à dire qu’on leur a tout pris en échange de… rien. »

L’intrigue de Red Man, premier roman de l’écrivain destiné aux adolescents, d’une grande simplicité, passe par l’instabilité et le désarroi qui saisissent le jeune Marvellous. Il est un de ces Aborigènes paumés, qui noient leur ennui dans l’ice, la drogue bon marché des Blancs, et vivent de rapines.

Il fait partie de ces jeunes qui refusent l’initiation et se tient en marge des traditions de son peuple, se considérant sans illusion comme une victime des Piranpa (les Blancs). Une nuit, alors qu’il brise la vitre arrière d’un quatre-quatre pour s’y livrer à quelque larcin, une jeune suédoise, Alfa, qui dormait dans la voiture, se met à le suivre. Le dialogue improbable entre les deux adolescents et les conséquences de la fugue d’Alfa dans le désert australien va constituer la trame de ce roman : Marvellous va aider la jeune fille, inadaptée au milieu malgré ses grandes capacités sportives, et faire la rencontre du « Red Man ». Ce guerrier magique et mystérieux va lui indiquer la voie et lui permettre de se réconcilier avec ses ancêtres.

Red Man est sans doute d’avantage une nouvelle au sens où l’entend l’essayiste américaine Edith Wharton, puisque Jean-François Chabas y exploite avant tout une situation. Quoiqu’il en soit, il s’agit d’un récit poignant qui manifeste de façon implacable les méfaits de la colonisation sur les cultures indigènes d’Australie.

Transgresser les lois de la tribu

Il en va de même avec Ils ont volé nos ombres, gros roman d’initiation qui raconte à la première personne le périple de Bagaa, une jeune métisse orpheline, vers le nord de l’Australie. Âgée de 102 ans, elle revient sur son passé, lointain désormais : son père, un colon blanc, est mort dans le conflit de la Première Guerre mondiale. Sa mère, consciente d’avoir transgressé les lois de sa tribu, choisit d’élever sa fille seule à l’écart de toute communauté humaine.

Jamais elle ne la présentera aux tribus dont elle traverse les territoires, lui faisant ainsi courir de graves dangers. Mais, explique Bagaa, « si ma mère était bouleversée au point de prendre des décisions funestes ce n’était pas dû qu’à son veuvage. Tout le pays était dérangé mentalement. C’est toujours le cas quand un groupe humain s’en prend férocement à un autre groupe humain. Les victimes sont terrorisées, éperdues d’impuissance et de panique mais les bourreaux, eux aussi, au-delà de l’ivresse passagère de leur victoire, souffrent aussi. » Voilà des paroles d’une terrible et éternelle actualité. Puisse le monde entier les entendre.

Le lecteur suit, plein d’appréhension, le parcours de l’héroïne qui perd sa mère empoisonnée par un coquillage venimeux. Tout est danger dans ce milieu : les insectes, les serpents, les crocodiles, les méduses tueuses, le soleil implacable, les requins, les colons.

Bagaa poursuit sa route assistée de Wilya, la chienne dingo qui s’est prise d’affection pour elle. Elle est habitée par la sagesse instinctive des siens qui lui fait comprendre que « l’animal n’est pas seulement un ennemi, une nourriture, une menace. » : « Il est, l’un de nos ancêtres. […] Il n’est pas vraiment autre. Nous sommes un tout, lui et nous et tout le reste de ce qui bouge dans la création, jusqu’aux atomes qui vibrent. »

Attendre ses 102 ans pour consigner l’atroce vérité

Bagaa, étrangère aux deux cultures qui s’affrontent sur le continent australien, se découvre une mission : après un bref et terrifiant passage chez les Mudungu (les Blancs), après avoir constaté que la solidarité existe aussi chez les étrangers – elle reçoit par deux fois l’aide inattendue de Yamaji (des Japonais) –, l’héroïne est recueillie par une tribu de géants, les Yawijibaya, qui voient en elle le témoin prophétique de leur histoire. Si elle ne comprend pas tout de suite le rôle qu’on veut lui assigner, elle découvre une vérité si atroce qu’il lui faut attendre d’avoir atteint ses 102 ans pour se résigner à la consigner par écrit.

Red Man et Ils ont volés nos ombres sont deux romans choc, deux œuvres d’une grande beauté, à l’écriture âpre et dont l’exotisme étrange rappelle un peu celui des romans de Victor Segalen. Jean-François Chabas, qui a pris le temps d’écouter et de chercher à comprendre la détresse des Aborigènes, transmet une vérité autre. « L’histoire des Blancs, fait-il dire à la narratricede Ils ont volé nos ombres, n’est pas l’histoire des Noirs, ici, en Australie. […] Comme partout dans le monde, ce que l’on apprend aux enfants n’est rien d’autre que le récit des vainqueurs. » Ces deux récits ont l’immense mérite de faire entendre la voix brisée des vaincus, ce qui n’est pas la moindre de leurs qualités.

S. L.

1. Jean-François Chabas, Red man, Au Diable Vauvert, 2021, 128 p., 12 euros.

2. Jean François Chabas, Ils ont volé nos ombres, Talents hauts, 2021, 320 p., 16 euros.

• Interview de Jean-François Chabas, au sujet de Ils ont volé nos ombres :

• Jean-François Chabas à l’école des loisirs : https://www.ecoledesloisirs.fr/auteur/jean-francois-chabas

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Stéphane Labbe