Le livret de compétences : l'évaluation d'un socle qui divise

« Nous vous demandons solennellement, Monsieur le Ministre, un moratoire sur la mise en place généralisée du livret personnel de compétences en attendant les conclusions d’un débat approfondi au sein de la communauté éducative sur cette forme d’évaluation. »
Cette demande du SNES, dans une lettre ouverte au ministre de l’Éducation datée du 11 janvier 2011, est révélatrice du débat que suscitent le livret de compétences et le socle commun qu’il évalue.
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Sept compétences à valider

Le socle commun de connaissances et de compétences, instauré par la loi du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école et défini dans un décret du 11 juillet 2006, vient compléter les programmes de l’école primaire et du collège en précisant « ce que nul n’est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé ».
Il suit les recommandations du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne en matière de « compétences clés pour l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie » et se réfère à des évaluations internationales, comme le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), dont nous avons parlé dans une autre note.
Les élèves devront valider progressivement les sept compétences suivantes : la maîtrise de la langue française ; la pratique d’une langue vivante étrangère ; les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique ; la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication ; la culture humaniste ; les compétences sociales et civiques ; l’autonomie et l’initiative.
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Une nouvelle évaluation
En 2011, l’attestation de la maîtrise du socle commun de connaissances et de compétences devient nécessaire à l’obtention du diplôme national du brevet et les enseignants doivent remplir pour chaque élève le livret personnel de compétences. Celui-ci évalue les trois paliers de l’acquisition du socle commun : palier 1 en fin de CE1, palier 2 en fin de CM2, palier 3 en fin de collège. La date à laquelle la compétence est validée est inscrite. À l’école, c’est l’enseignant qui renseigne le livret, au collège, c’est le professeur principal après la concertation de l’équipe pédagogique.
Les compétences désignent des connaissances, des capacités, des attitudes que les élèves doivent maîtriser ; elles sont déclinées en items (par ex. : l’item « Adapter son mode de lecture à la nature du texte proposé et à l’objectif poursuivi » fait partie du domaine « Lire » et de la compétence « Maîtrise de la langue française »). Les grilles de références du ministère de l’Éducation fournissent des précisions sur l’évaluation du palier 1 ; du palier 2 et du palier 3.
Le site Éduscol a également mis en ligne des repères pour la mise en œuvre du livret de compétences au collège. Pour les élèves qui ne maîtrisent pas certains items, un programme personnalisé de réussite éducative est proposé. À la fin de la troisième, le livret, qui inclut les attestations de sécurité routière, le certificat « Prévention et secours civiques de niveau 1 » et le brevet informatique et Internet (B2i), est remis à la famille.
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Connaissances ou compétences ?
Des opinions divergentes

Le Livret de compétences et le socle commun de connaissances et de compétences sont à l’origine de nombreux débats. Pour une partie de la communauté éducative, le socle commun propose une vision utilitariste et réductrice de l’éducation. Jean-Michel Léost, dans la revue L’Agrégation, rappelle le contexte européen du socle commun : le Conseil de l’Union européenne définit les compétences comme « essentielles pour l’épanouissement personnel, la citoyenneté active, la cohésion sociale et l’employabilité dans une société fondée sur la connaissance ».
Pour lui, la compétence est présentée comme plus importante que le savoir et « L’homme n’est plus une fin mais un moyen » (novembre-décembre 2010, no 448, p. 141). Jean-Michel Léost s’interroge également sur l’application numérique du livret qui conservera des données sur l’élève tout au long de sa scolarité : qui gardera les données ? combien de temps ? Le comité de la Société des agrégés demande donc l’abrogation du livret.
Tout comme le SNALC-CSEN, le syndicat conseillant d’ailleurs aux enseignants de refuser collectivement de renseigner le livret de compétences en fin de troisième ou de ne compléter que les compétences et non les items comme cela est autorisé par les textes officiels.
Le SNES-FSU, nous l’avons vu, demande un moratoire sur le livret. Pour ce syndicat, majoritaire dans le second degré, le socle commun « marginalise plusieurs disciplines et écrase des pans entiers de la culture scolaire ». Son contenu, qui ne correspond pas aux programmes, renvoie à un jugement de l’élève et non à son travail (par ex. : l’item « avoir un comportement responsable »). De plus, la mise en place du livret demande du temps et des moyens alors que le contexte actuel est celui de la restriction budgétaire ; il existe donc un risque que la maîtrise du socle soit validée sans vérifier le niveau réel des élèves.
Le SE-UNSA évoque également le besoin de formations pour les enseignants afin d’appliquer le livret de compétences mais il ne se prononce pas en faveur d’un moratoire. Le syndicat estime que le socle commun offre la possibilité de garantir aux élèves l’acquisition de connaissances et de compétences indispensables. Il regrette qu’il n’ait pas été mis en œuvre par les ministères de Gilles de Robien et de Xavier Darcos – comme cela est évoqué dans le rapport présenté par le député Jacques Grosperrin en avril 2010 – et souhaite l’application du livret, fondé sur une évaluation positive et progressive et non sur la compétition et la sélection. «Malgré un contexte politique et budgétaire particulièrement défavorable, le SE-UNSA choisit délibérément et en toute responsabilité de voir le verre à moitié plein», écrit Claire Krepper dans les Cahiers pédagogiques.
Pour le SGEN-CFDT , l’objectif doit aussi être celui du socle commun et non du diplôme national du brevet. Pour Jean-Michel Zakhartchouk, des Cahiers pédagogiques, le socle est prometteur : l’autonomie des équipes existe puisque la seule obligation consiste à valider les compétences. L’intérêt est alors dans les nombreux débats qui pourront avoir lieu entre les enseignants autour des notions pédagogiques. D’ailleurs, pour les Cahiers pédagogiques, « il n’y a aucune antinomie entre compétences et connaissances ».
Connaissances ou compétences ? Dans un climat difficile de suppression de postes et de remise en cause de la formation des enseignants, l’application du livret de compétences soulève de nombreuses questions. Certains syndicats réclament l’abrogation ou un moratoire, d’autres le maintien du livret et du socle mais en définissant plus précisément les items et en assurant des formations aux enseignants. Le projet est commun – lutter contre l’échec scolaire – mais le socle ne l’est pas.

Léonore Nielsen

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• « L’École des lettres » a consacré de nombreux articles à l’éducation aux médias et à l’histoire des arts, compétences intégrées au socle commun.

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LeonoreNielsen

3 commentaires

  1. Les « compétences » sont le fruit d’une vision binaire (est capable de, n’est pas capable de) et nos élèves deviennent ainsi de petits ordinateurs (capables de… ou pas capables de…) que nous reprogrammerons s’il y a eu un bug.
    Tout cela est un peu triste, un peu étriqué! Finis les idéaux, l’illusion d’un esprit libre, créatif et imaginatif. Les compétences ce sont les objectifs utilitaires d’une société sans objectifs – autres que consuméristes.
    Les compétences, c’est Mozart qu’on met sous perf. !

  2. En fait je parlais du questionnaire de la fiche d’orientation de 3ème où on doit évaluer 5,10,15 ou 20, et non du livret de compétences qui est plus précis. Les compétences de la fiche d’orientation sont en étroite connexion et non réellement dissociables: un élève respecte les consignes s’il a été capable d’attention et de concentration; en ce cas il a des chances de témoigner de qualités de réalisation et de capacités d’expression; peut-être ira-t-il jusqu’à pouvoir faire preuve de créativité ; il aura quelque chance d’être autonome, et de faire preuve d’initiative, s’il est capable d’extraire l’information,etc. Cette décomposition n’est-elle pas artificielle?

  3. Je suis incapable de déterminer la compétence absolue d’un élève. Chaque professeur qui remplira ce livret ne le fera-t-il pas dans l’incertitude?
    Le remplir semble dans ces conditions un acte malhonnête.

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