Le revers du rêve

Dans « Tenir debout dans la nuit », Eric Pessan suit la trajectoire nocturne, à travers la métropole new-yorkaise, d’une jeune fille après une agression. Son errance devient un voyage initiatique partagé entre la géométrie de la ville et la géographie de ses idées, entre le présent du réel et le passé de sa mémoire. Par Philippe Leclercq

RENTRÉE LITTÉRAIRE. Dans Tenir debout dans la nuit, Eric Pessan suit la trajectoire nocturne, à travers la métropole new-yorkaise, d’une jeune fille après une agression. Son errance devient un voyage initiatique partagé entre la géométrie de la ville et la géographie de ses idées, entre le présent du réel et le passé de sa mémoire.

Par Philippe Leclercq

« Mais quelle conne ! Jamais je n’ai pensé que cela m’arriverait à moi. Jamais. » C’est par ces mots de réprimande dirigés contre elle-même que Lalie, 16 ans, débute sa longue marche nocturne dans les rues de New York. Seule. Dans le froid et les affres de la faim, la honte et la colère : Piotr, son camarade de classe depuis la 6e, a trahi sa confiance et brisé son rêve de voyage. Et quel rêve, pour cette adolescente dont le milieu (sa mère occupe un emploi d’Atsem dans une école maternelle) ne permet guère d’envisager l’idée d’un séjour outre-Atlantique. Trop loin, trop cher.

Alors, quand Vanessa, la mère de Piotr, lui propose de les y accompagner, elle et son fils, à l’occasion d’un voyage d’affaires qu’elle doit effectuer pendant les vacances de Pâques, Lalie ne se sent plus de joie. Et entame aussitôt un travail de sape pour vaincre la résistance de sa propre mère, qu’elle mystifie en inventant la présence de deux cousines sur place afin de la rassurer, puis réunit toutes ses économies pour se payer le billet d’avion. Ce sera là sa (grande) contribution au voyage ; gîte et couverts lui sont naturellement offerts.

Pendant le survol de l’océan, Lalie est sur un petit nuage. Tout est nouveau pour elle, à commencer par l’avion qu’elle prend pour la première fois. Difficile, dans ces conditions, de se concentrer sur les poèmes en anglais de Raymond Carver, Ultramarine, qu’elle a choisi d’embarquer avec elle. « Carver ? C’est un auteur de la côte ouest », ricane Vanessa en visant la couverture du recueil. Simple maladresse ou mauvais présage ? L’atterrissage à New York s’avère brutal. Profitant de l’absence de sa mère le premier soir, Piotr se montre odieux envers Lalie et essaie d’abuser d’elle…

« Eh, vous entendez ce que l’on vous dit ? Non, ça veut dire non. »

La tentative de viol de Piotr sur Lalie n’est pas seulement l’élément déclencheur du récit, elle en est le moteur dont les enjeux font l’objet d’une lecture renouvelée. Lalie est une « enfant » de #MeToo. Le mouvement, parti des États-Unis à la fin des années 2000 et occupant la une des journaux lors de l’affaire Weinstein en 2017, a « fait école ». Il a marqué les esprits et permis des avancées, qui encouragent plus sûrement aujourd’hui les (jeunes) victimes d’agressions sexuelles ou, à tout le moins sexistes, à se « retourner » vers leur bourreau et à en dénoncer l’infamie. La seule tentative de viol est un délit qui ne doit pas être tu, chuchote l’écrivain Éric Pessan à l’oreille de son personnage. Il invite à suivre le long cheminement nocturne de Lalie vers la promesse d’un jour nouveau.

Tenir debout dans la nuit, comme son titre le suggère, n’est pas l’histoire d’un effondrement. La fuite de l’appartement où s’est tenue l’agression, puis l’errance de Lalie dans la ville, n’enferment pas la jeune fille dans le labyrinthe de la culpabilité et des remords. Celle-ci songe d’abord à alerter la police. Mais, la croira-t-on ? Elle qui parle si mal anglais. Une longue nuit de marche et d’introspection débute alors, qui offre au lecteur une occasion d’arpenter les rues de Brooklyn, à commencer par le quartier cosmopolite de Bedford Stuyvesant, jusqu’aux avenues de Manhattan, entre Ground Zero et Times Square.

Voyage initiatique

C’est avec des yeux décillés par son agression que Lalie s’enfonce dans l’agitation de la métropole. Le mirage américain fait bientôt place à la réalité de la rue new-yorkaise. Rien ne lui échappe, et ce qu’elle voit « en vrai » permet de rectifier progressivement l’image qu’elle s’est forgée devant les écrans de télévision et de cinéma. Aux stéréotypes, elle substitue sa propre vision, et une série de photographies prises avec son reflex compact qu’elle a eu la présence d’esprit d’emporter en s’enfuyant. Parmi elles, celle d’un pauvre type urinant contre une vitrine derrière laquelle est scotchée une affiche frappée du slogan Make America Great Again.

« Cet homme est vacant. Son corps dépeuplé. […] Je ne sais quelle malchance l’a détruit. Je pense à la drogue, on dit que le crack est capable d’évider les êtres. Je pense aussi au chômage, à un accident, à l’alcool, à l’impitoyable revers du rêve américain : les Etats-Unis sont un pays où l’on peut devenir millionnaire en partant de rien, nous répète-t-on dans les films et dans les séries, mais c’est également le pays, où faute de services sociaux et d’assurance santé, on peut tout aussi rapidement chuter dans le néant. »

Nous sommes sur Myrtle Avenue. Un œil s’ouvre, qui apprend à regarder et à voir plus loin, au-delà du confort des certitudes. L’errance, la flânerie, comme l’on sait, sont propices à la rêverie, à la réflexion, à la maturation des idées. Lalie circule, un peu perdue, dans la ville comme dans ses pensées, à la confuse recherche d’un sens à suivre, de la bonne direction à prendre. Sa sensibilité, qui se charge progressivement de compréhension pour elle et les autres, grandit à mesure que son pas s’allonge. Sa trajectoire devient un voyage initiatique partagé entre la géométrie de la ville et la géographie de ses idées, entre le présent du réel et le passé de sa mémoire.

La loi des garçons

Lalie marche et se souvient ; elle visite la ville et revisite ses souvenirs, son enfance de petite fille et des injonctions faites à toutes celles de son âge, des règles non écrites pourtant à suivre, des normes informulées à respecter, des lois du masculin auxquelles il faut très tôt se conformer, obéir, se soumettre par mimétisme, conformisme, paresse. Par peur. « Devient-on si facilement une enveloppe vide ? », se demande Lalie qui, quelques années plus tôt, quand ses amis lui demandaient « quel superpouvoir [elle] aimer [ait] avoir ? », optait pour le don d’invisibilité. S’effacer, disparaître de l’espace du visible… Un choix entamé – une part d’elle-même, de féminité disparue – dans l’enfance, la cour de l’école et devant l’indifférence de la maîtresse.

« À cause des garçons, j’ai arrêté de porter des robes dès le CP. Pas à cause de tous les garçons, juste de ceux qui trouvent marrant de jouer à soulever les robes des filles pour connaître la couleur de leur culotte. Je me souviens très bien d’être rentrée en larmes un soir à la maison, maman m’avait questionnée jusqu’à ce que je raconte ce qui s’était passé. Elle avait pris rendez-vous avec l’institutrice, qui n’avait rien trouvé d’autre à répondre qu’à cet âge-là ce n’est pas bien grave. Alors j’ai mis des pantalons et des jeans. »

Le pouvoir d’invisibilité devient ensuite devoir de banalité. Contrefaire son apparence dès l’entrée au collège, gommer sa féminité, renoncer à sa liberté d’être, satisfaire l’intolérance suspecte des garçons et leur incapacité à dominer leurs pulsions. C’est là le prix du féminin à concéder pour acheter la paix. « Si elle n’a pas le superpouvoir d’invisibilité, une fille qui ne veut pas d’ennuis doit s’entraîner à la banalité. »

Vent de révolte

Les murs de la métropole américaine font écho aux souvenirs de Lalie. Les lieux en appellent d’autres. Un carrefour en évoque un plus ancien, un square renvoie à celui où, quand elle n’avait que douze ans, un exhibitionniste a cherché à attirer son regard et a fait naître en elle un sentiment de honte. Le même qu’éprouvé, la veille au soir, face à Piotr, « presque nu, Piotr souriant, Piotr tellement sûr de lui. »

Tandis qu’elle passe d’un état de choc à la colère, l’adolescente prend peu à peu conscience de l’absurdité de la situation. L’idée du paradoxe apparaît avec les premières lueurs du jour et, avec elle, le refus de prendre sur soi la honte ou la faute de l’autre. Lalie doit néanmoins lutter contre elle-même et faire l’effort de résister à sa propre faiblesse, à la tentation d’une lâche mais confortable reddition. « Rentrer me mettre en sécurité et donner à Piotr tout ce qu’il souhaite, me soumettre pour ne plus avoir à lutter contre la nuit, contre la faim, contre la fatigue, contre la peur, contre ce qui pourrait arriver de pire. »

Toutes les rencontres effectuées cette nuit-là sont des leçons de vie : avec la mère et sa fille à Ground Zero, les vendeurs de sandwichs à Broadway, ou les quatre Latinos croisés dans Bushwick, à rebours des clichés sur la méchante jeunesse des minorités de banlieue. Mais l’une d’entre elles, avec Mandy, une institutrice à la retraite et en retrait de la société, vivant dans un vieux van suite à la longue et coûteuse maladie qui l’a contrainte à vendre sa maison, propulse le récit vers l’avant.

Mandy et Lalie passent alors quelques heures ensemble, les dernières de la nuit, à bavarder autour d’un mug de thé brûlant et quelques bagels, des photos montrées et commentées, des bouts de récits de vie en faillite, avec la honte (encore) qui va avec, qui musèle, qui ronge et qui étouffe, comme celle de la mère de Lalie, violée en silence toute sa vie conjugale durant, ou celle de Mandy, poussée à taire sa vie nomade à son propre fils et sa famille. L’une et l’autre, dans le silence et la fatigue de la nuit finissante, trouvent la force de sortir de leurs propres ténèbres, d’affronter leurs peurs et de se dresser avec courage dans l’aube naissante de leur vie d’après. La tentative de viol ne doit pas être tue…

Avec son titre partiellement emprunté à une citation de Confiscation des mots, des images et du temps de la philosophe Marie-José Mondzain (« Tenir debout dans la nuit, c’est imaginer une autre lumière, la lumière qui permet de créer les nouvelles conditions de la joie et du partage »), le roman d’Éric Pessan invite le lecteur à parcourir le vaste dédale de la question du consentement.

Sobrement, sans pathos ni sensiblerie, mais avec une vivante sensibilité, il en indique la voie de sortie et fait souffler dans ses tortueux détours le vent vivifiant du refus et de la révolte. La marche erratique de sa jeune héroïne donne son rythme et sa construction fragmentée à la réflexion, qui vaut pour son bon sens édifiant et sa valeur éducative en matière d’égalité de traitement et de rapports mutuellement acceptés entre garçons et filles.

Philippe Leclercq

Eric Pessan, Tenir debout dans la nuit, l’école des loisirs, 204 pages (édition poche septembre 2021).

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