"L’École des femmes", de Molière, mise en scène par Jacques Lassalle à la Comédie-Française,

Molière vient d’atteindre la quarantaine quand, en 1662, il fait représenter, au Palais-Royal, L’École des femmes. Il est déjà, pour l’époque, un vieil homme, comme l’est, dans la comédie, le personnage principal, Arnolphe, qui avoue ses quarante-deux ans.

La pupille qu’il a recueillie – certains diraient achetée – treize ans plus tôt, est âgée, elle, d’à peine dix-sept ans. Cette différence d’âge autorise Jacques Lassalle, qui signe une superbe mise en scène, à parler, dans le programme du spectacle, d’ « amour monstre ».

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La « précaution inutile »

Et il est vrai que, pour nos esprits modernes, ce sujet a quelque chose de choquant, de malsain même. Interprétation sans doute anachronique, Molière ayant seulement souhaité, pour sa nouvelle comédie, reprendre les thèmes bien connus – et d’un comique éprouvé – du mariage arrangé, du barbon bafoué, de l’arroseur arrosé et, pour utiliser la formule qui servira à Beaumarchais de sous-titre à son Barbier de Séville un siècle plus tard, de la « précaution inutile ».

Pourtant, on peut prêter au fondateur de l’Illustre théâtre d’autres intentions – plus ou moins conscientes. Comme celle de chercher à conjurer, par le rire, ses propres inquiétudes de mari. Molière vient en effet d’épouser, au cours de la même année 1662, Armande Béjart, de vingt ans sa cadette, et il redoute secrètement que cette union mal assortie ne le transforme en cette caricature grotesque qu’évoque complaisamment la pièce : un cocu. La suite de son existence prouvera que ses craintes n’avaient rien d’infondé.

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Le cycle des « grandes comédies »

Ces rappels biographiques, ainsi que le retour sur le contexte socio-historique, autorisent une lecture ambivalente de L’École des femmes. Comme ce sera le cas de ces pièces qu’on a pris l’habitude d’appeler  les « grandes comédies » qui vont se succéder en moins de cinq ans (Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope), où la gaîté le dispute souvent à la gravité. Quant au thème des déboires conjugaux, il réapparaîtra avec insistance, plus ou moins camouflé sous le rire, dans d’autres œuvres à venir comme Amphitryon, Georges Dandin, l’Avare.

Dans ces diverses comédies (et même dans d’autres plus amusantes, comme Le Bourgeois gentilhomme ou Le Malade imaginaire), le  message est toujours le même : un mariage contre nature entraîne un « désordre » (ressort essentiel des pièces de Molière) qui, s’il devait durer, tournerait inévitablement au drame. De là le choix, nous y revenons, de Jacques Lassalle pour cette nouvelle mise en scène qui, délibérément, souhaite mettre l’accent sur la dimension tragique du « cas Arnolphe ».

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Innocence et tyrannie

Thierry Hancisse, qui interprète magistralement le rôle, dégage de son physique, de sa présence, de sa voix, de son abattage une impression de domination et de puissance incontestée. Le discours de son personnage, avec son ami Chrysalde au lever du rideau, est celui de l’assurance, de la détermination, de l’autorité. Sa richesse et son âge lui permettent d’imposer sa tyrannie et d’infléchir les lois morales. Et puis, progressivement, cette morgue méprisante va se décomposer devant nos yeux grâce aux forces conjuguées de deux qualités dont il est privé : l’amour et la jeunesse.

Un double mouvement s’opère sur la scène, selon un ballet parfaitement réglé : l’abattement du barbon qui se dépouille successivement de ses multiples carapaces (lunettes, manteau, pourpoint, nom d’emprunt) ; l’émancipation de l’innocente Agnès (magnifique Julie-Marie Parmentier) quittant sa niaiserie des premières scènes pour oser défier le pouvoir du despote. L’une s’éveille à la vie et à la responsabilité, quand l’autre perd la mesure et s’enfonce dans le délire. Croisement dialectique que l’espace théâtral doit souligner avec les deux plans du jeu, devant une toile peinte pour la vie sociale, dans une tour bâtie sur une île pour la folie possessive du barbon.

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Un décor insulaire

C’est là une autre réussite de ce spectacle, le décor unique et insulaire. Agnès est une captive, mise sous séquestre. Elle est soustraite au regard des autres et aux plaisirs de la vie. Et son geôlier, sorte de Barbe-bleue imberbe, en perdant le sens, a décidé volontairement de se couper du monde – comme le feront les Alceste, Orgon, Chrysale, Argan, Harpagon, tous ces personnages dévorés d’une passion dominante. Notre maniaque – au sens le plus fort du terme – doit, pour rejoindre sa jeune captive, utiliser un ingénieux système de passerelle mobile qu’il est le seul à savoir manier.

L’autre manifestation de la folie est le travestissement. Arnolphe, alias Monsieur de La Souche, avance masqué. Comme le docteur Jekill, se transformant, en fonction des circonstances, en Mr Hyde, il est capable de mimer l’amitié, la protection, avant de révéler sa nature violente et possessive. Son passé, son histoire, ses anciens amis (tel Henrique) attestent chez lui  une certaine dose d’humanité. La force de son désir amoureux et la paranoïa de la tromperie le transforment en dangereux prédateur.

Sa punition finale, qui coïncide avec la perte du masque, est accueillie, malgré le pathétique de la situation, avec indifférence, sinon satisfaction. Les forces de la vie et de la jeunesse l’ont emporté.

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Le conflit des générations

Là encore, les choix de mise en scène sont lumineux : les jeunes amoureux Agnès et Horace (Jérémy Lopez) ont l’âge du rôle et quittent, devant nous, et grâce à l’aide d’un Cupidon invisible, leur candeur juvénile pour mystifier un vieillard rendu odieux par sa passion. Le conflit des générations est partout présent dans les pièces de Molière. Il est ici souligné et reproduit, en mineur et en caricature – le jeu de miroirs est, comme le travestissement, un élément du baroque – par deux personnages souvent jugés négligeables mais qui reçoivent un traitement privilégié, les domestiques Georgette  (Céline Samie) et Alain (Pierre-Louis Calixte).

Ils sont, eux aussi, des représentants de la jeunesse, et, mieux que les jeunes premiers, car libérés des principes sociaux, ils incarnent la transgression, voire la rébellion. Ils se moquent de leur maître, contournent ses ordres, soulignent ses contradictions et rient de ses malheurs. Ils grossissent le camp de l’insouciance et rendent ses droits à la comédie. C’est à eux qu’il appartient d’ouvrir et de fermer le spectacle et leur gaîté, en ces moments stratégiques, condamne par avance le sombre Arnolphe et ses sourdes manigances.

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Une mise en scène magistrale

Une bonne mise en scène est celle qui sait mettre en valeur un texte (mission aisée quand celui-ci est génial) et des acteurs (enfantin, quand ceux-ci appartiennent à une irréprochable « maison »). C’est aussi celle qui parvient souligner les nuances d’un discours dramatique, à exploiter les ressources du décor et des costumes, à tirer parti de tous les non-dits, de l’ensemble de la distribution, jusqu’aux comparses. Cette intelligence du métier, nous le savions déjà. Jacques Lassalle la possède à merveille. Il le prouve à nouveau, magistralement.

Yves Stalloni

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• Molière, « L’École des femmes », mise en scène de Jacques Lassalle, Comédie-Française, salle Richelieu, jusqu’au 6 janvier.

Un numéro de « l’École des lettres » : Molière mis en scène.

• Molière dans les Archives de « l’École des lettres » : écrire « Molière » dans la case Recherche (plus de soixante articles accessibles).

• Molière : Quatre comédies à lire et à jouer, dans la collection Classiques de l’école des loisirs.

• Une biographie accessible aux collégiens : Molière, de Sylvie Dodeller, dans la collection Médium documents.

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Yves Stalloni

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