"Légende", de Sylvain Prudhomme. Une histoire de papillons

"Légende", de Sylvain PrudhommeC’est un lieu méconnu « au nom comme coupé au milieu, inachevé, foudroyé net – la Crau. Hercule, désarmé, y aurait affronté les Ligures. Dans cette plaine brûlée par le soleil, le mistral arase tout, en hiver. Les bergeries accueillent brebis et moutons, principale population des lieux. À l’horizon, le site de Fos-sur-Mer dégage ses fumées. Arles n’est pas loin non plus.
C’est dans ce cadre qu’a grandi Nel, photographe, fils de Maurice un ancien berger. C’est là qu’il s’est lié d’amitié avec Matt, un « fabricant de chiottes » qui tourne parfois des documentaires. Matt a ainsi travaillé sur les westerns camembert, tournés par Joe Hamman avant la Première Guerre mondiale, dans les carrières d’Arcueil, le bois de Meudon, les étangs de Camargue ou les étendues arides de la Crau, « une sorte de rêverie ».

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L’insoumission et l’audace

Lors d’une balade, tous deux ont retrouvé la « Chou », un ancien bar de copains créé par un manadier, non loin de cette Camargue qui est un carrefour. La « Chou » est devenue un lieu à la mode. On venait de Toulouse ou Montpellier, toutes classes sociales et générations mêlées pour y faire la fête, jusqu’à ce que celle-ci perde tout sens et que la grâce des débuts s’évanouisse. Mais la « Chou » a témoigné d’une époque, les années 1980, et à ce titre elle intéresse Matt.
Ce que lui en apprend Toussaint, un designer à « la fougue bien reconnaissable », le convainc :
« La vérité et que nous étions beaucoup plus sérieux qu’à présent […], beaucoup plus radicaux, soumis un impératif d’audace qui ne tolérait aucun fléchissement, engagés à chaque instant dans l’exploration de nos limites, la lutte contre nos préjugés, le renversement de tout ce qui en nous pouvait s’apparenter à de l’appréhension, des idées préconçues, de la peur. »
Matt découvre bientôt que, plus que d’autres, deux frères, « deux sauvages », ont incarné ces années : Fabien et Christian Gueyraud. Tout les oppose, leurs excès les rassemblent. Ils passent en toute liberté leur enfance à Madagascar. Pour leur donner un cadre, on envoie d’abord Fabien, l’aîné, dans la maison de la famille à Arles. Au lycée, Fabien est surnommé « Ista », par ses ennemis. Le démonstratif latin à valeur péjorative dit tout du garçon vu par ceux que sa différence excède.
Le cadet chasse les papillons avec son père André, professeur d’histoire et coopérant dans l’île lointaine. Quand tous deux se retrouvent, la part indomptée de Christian se réveille. Avec son copain Max, il est de toutes les bagarres, les plus ridicules et les plus improbables, provoquant les bandes rivales. Il trempe dans des affaires discutables, devient héroïnomane, se trouve bientôt isolé et rentre chez ses parents qui l’accueillent comme le fils prodigue.
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Le roman d’un lieu, d’un temps, d’une bande et de deux amis

Chef de bande, à sa manière, Fabien incarne cette époque «J’m’en-foutiste ». Encore adolescent, il habite avec Fine, sa grand-mère paralysée, dans la vaste maison arlésienne. Ses amis lui ressemblent, partageant sa « chambre bleue » : « Gamins sans parents. Enfants terribles, excessifs, effrayants d’intelligence, d’audace, de mépris de tous les dangers, de parfaite incapacité d’en surmonter aucun. Gamin à peine sorti de l’enfance qu’on craignait à tout moment de voir se fracasser. » Et qui se fracasseront quand arriveront les années de la peur : Fabien et son compagnon Étienne se découvrent malades. Le mal jamais nommé les épuise puis les tue.
Dans un dernier geste superbe et vain, Fabien fait remplacer la baignoire de la maison par une vasque spacieuse. Celui qui installe cette vasque est son oncle Maurice. L’ex-berger qui déteste la jeunesse parce que lui-même n’a jamais vécu la sienne, entre l’estive parmi les brebis, en montagne, et la guerre d’Algérie, se réconcilie ainsi avec son neveu :
« Tout cela rendu possible par quoi sinon cette soucoupe volante qui avait au fond servi aussi à ça : que par elle les deux extrêmes se rejoignent. Le père et le cousin. Le berger et le stewart. Les moutons et les papillons. »
Né de cette ingrate plaine de la Crau, Légende est donc le roman d’un lieu, d’un temps, d’une bande et de deux amis Nel et Matt, le premier plutôt spectateur, le second porté par l’envie de créer. C’est un roman écrit par un écrivain, passionné par le documentaire, que les lieux fascinent. Les Grands, histoire d’un groupe de musique en Afrique, le montrait déjà. Et on pourrait reprendre pour lui ce que Matt se dit de son projet :
« il avait profondément désiré ça : prendre l’existence d’un individu au hasard et la scruter jusque dans ses plis les plus secrets, Ses ramifications les plus intimes. Tout savoir d’elle. Traquer ses moindres zones d’ombre. Retrouver dans ses errements et ses oscillations la couleur d’une époque ses questions, Ses espérances, ses doutes […] »
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Une poésie sobre et intense

On limiterait le propos à ne voir dans Légende que la couleur d’une époque. L’histoire de Fabien et Christian, ayant vécu intensément leur temps, et morts au même moment pour des raisons différentes, est un miroir pour Nell et Matt :
« Est-ce que s’ils s’étaient paisiblement éteints à quatre-vingts ans leur existence nous captiverait autant. Je me demande. Est-ce que c’est pas toujours un peu sa propre mort qu’on prépare en relisant la vie des autres. Est-ce que ce n’est pas toujours à ça que servent les histoires : nous tendre un miroir. Nous permettre de nous promener dans l’existence d’êtres qui ne sont plus et dont la vie est tout entière là, sous nos yeux, avec ses hauts et ses bas, ses périodes fastes et ses creux, jusqu’au dénouement. »
Aux époques lumineuses succède trop souvent le temps de la peur, dont on doit triompher. C’est peut-être ce que raconte ce beau roman dont on aimerait citer de nombreux passages d’une poésie sobre et intense. Nous avons vécu ou rêvé ces temps, comme des papillons, avec l’insouciance que nous aimerions tant retrouver.

Norbert Czarny

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• Sylvain Prudhomme, »Légende », « L’arbalète », Gallimard, 2016, 304 p.

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