Les Démons à la Comédie-Française : l’émotion hors-champ

Le dramaturge flamand Guy Cassiers relève le défi d’adapter pour les planches le roman fleuve de Fiodor Dostoïevski. Présentée à la Comédie-Française, sa mise en scène intègre la vidéo pour recréer des liens virtuels entre des personnages qui se parlent sans s’écouter. Mais c’est à l’écart des écrans que le théâtre surgit le mieux dans cette pièce.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres

Le dramaturge flamand Guy Cassiers relève le défi d’adapter pour les planches le roman fleuve de Fiodor Dostoïevski. Présentée à la Comédie-Française, sa mise en scène intègre la vidéo pour recréer des liens virtuels entre des personnages qui se parlent sans s’écouter. Mais c’est à l’écart des écrans que le théâtre surgit le mieux dans cette pièce.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres

Les Démons inquiètent. Ils font même un peu peur. Il faut dire que l’œuvre de Fiodor Dostoïevski, publiée en 1872, est intimidante, dense, complexe. Près de sept cents pages (dans l’édition du Livre de poche, ancienne traduction de Boris de Schlœzer) pour dénoncer, en substance, le mirage du nihilisme, très actif dans la Russie des années 1860, et ses possibles dérives extrémistes. Un (très) long texte donc, une narration labyrinthique, de nombreux monologues, de longs débats, une multiplicité de points de vue. Entreprendre l’adaptation pour le théâtre – c’est-à-dire réduire le roman aux dimensions d’un spectacle dramatique d’une durée de 2 h 30 – n’est pas une mince affaire.

Celui qui a relevé le gant, et qui en présente sa lecture actuellement à la Comédie-Française avec l’aide d’Erwin Mortier pour l’adaptation, est le dramaturge flamand, directeur du Toneelhuis d’Anvers, Guy Cassiers. L’homme est connu pour ses audaces et ses trouvailles esthétiques, et son goût particulier pour le tripatouillage des fresques romanesques, de Proust, Tolstoï, Musil, Pouchkine, Jonathan Littell et ses Bienveillantes. Sa réputation s’est forgée autour d’ambitieuses propositions scéniques incluant la vidéo comme procédé de réinvention de la grammaire théâtrale. C’est ici évidemment le cas, qui exige des comédiens une précision millimétrée et hypersynchronisée des mouvements, trajectoires et poses, pour répondre aux exigences du dispositif de caméras qui les filment en direct durant la quasi-durée du spectacle.

Déconstruction/reconstruction

Tout se passe sur scène comme si les personnages se parlaient à eux-mêmes, seuls dans leur coin, sans se regarder ou se tournant le dos, sous l’œil d’une caméra qui en recueille l’image, aussitôt diffusée sur un des trois écrans mobiles qui surplombent la scène. Les acteurs, filmés de profil (pour simplifier), apparaissent dans le cadre de l’image. Leur perpendicularité par rapport à l’axe de la caméra permet de rétablir le face-à-face (sur scène) rompu du dialogue. Le troisième écran (du milieu) montre un élément du décor (une table, une fenêtre) où, par un ultime trucage, les corps sont parfois raccordés (mains qui se touchent).

Ce que l’éloignement des corps sur scène ne permet pas, la technologie le réalise ; elle restaure virtuellement le lien visuel et tactile entre les êtres. De part et d’autre de la scène, de larges fenêtres-écrans laissent voir une neige tomber sans discontinuer sur un jour finissant. Atmosphère de déclin et de fin de règne. Angoisse des ruines du futur. Solitude. En surimpression du grand écran neigeux fermant l’espace scénique, les images des comédiens se répètent et se perdent dans une sorte d’écho vidéo sans fond. Les personnages se parlent sans s’écouter ; les clans et les générations s’affrontent sans se comprendre. La choralité des voix devient cacophonie des idées. Le salon de la comtesse Varvara Stavroguina (Dominique Blanc) tente d’en recueillir la cohérence lors de réunions entre quelques penseurs nihilistes et le pensionnaire des lieux, le vieil ami de la comtesse et intellectuel révolutionnaire, Stepane Verkhovenski (Hervé Pierre). Celui-ci s’enthousiasme et s’effraie à l’idée d’une « bonne petite révolution » ; celle-là ne songe qu’à marier son fils, Nicolaï Stavroguine (Christophe Montenez), l’amant tourmenté de nombreuses femmes, en qui Piotr Verkhovenski (Jérémy Lopez), le propre fils de Stepane, voit une sorte d’homme providentiel pour guider sa révolution. Car Piotr est un fanatique qui n’hésite pas à mettre le feu aux poudres en mystifiant un groupe d’activistes, bien résolus, pour leur part, à faire table rase du présent…

Une virtuosité écrasante

La présence de ces derniers personnages créée une rupture avec les autres scènes puisqu’elle s’opère sans le truchement des écrans vidéo qui, descendus des cintres, deviennent tables de discussion. Tout est alors plus fluide, et sans l’écrasante sophistication du dispositif scénographique (signé Tim Van Steenbergen, comme les costumes), l’émotion du théâtre resurgit. L’attention à ce qui se « joue » devant nous est plus grande. Rien ne fait plus écran au texte et à sa mise en scène, et au plaisir du réel et de la vie qui s’en dégage.

Car, si l’outillage technique, ici massivement convoqué, impressionne autant les écrans que le regard du spectateur, il est bien souvent un obstacle à la limpidité du propos qui circule sur scène. Ici, on est face à un dispositif audiovisuel, qui ne semble guère qu’au service de sa propre virtuosité, et hélas peu du texte dont la portée est, par conséquent, fortement amoindrie. C’est d’autant plus regrettable que les comédiens de la Comédie-Française, auxquels il est tant demandé (ne serait-ce qu’en termes de technicité et de concentration), sont comme d’habitude tous exceptionnels. Autour de Dominique Blanc (impériale) et d’Hervé Pierre (empathique), Stéphane Varupenne est un Chatov déchirant, Jérémy Lopez un Piotr flamboyant, Suliane Brahim une Maria (la secrète épouse de Nikolaï), littéralement possédée. Quant à ce dernier, porté jusqu’à l’incandescence du jeu de Christophe Montenez, il est une sorte d’être extralucide, une intelligence diabolique – un grand malade, un grand criminel, un grand maudit, un suprême savant – qui, dans un final hypnotique, glace d’hideur et d’effroi.

P. L.

Les Démons, d’après Fiodor Dostoïevski. Adaptation Erwin Mortier. Mise en scène Guy Cassiers. Avec Christophe Montenez, Dominique Blanc, Hervé Pierre, Jérémy Lopez, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim… 2h30, Comédie-Française, Paris, en alternance jusqu’au 16 janvier 2022, tarif de 16 € à 43 €.

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Philippe Leclercq