Lieux, de Georges Perec : l’inédit inachevé paraît

Dans Lieux, l’auteur de La Vie mode d’emploi décrit douze lieux parisiens sur le mode des choses vues, puis les redécrits plus tard de mémoire, et ainsi de suite pendant douze ans. Une construction mathématique tout oulipienne, qui stimule l’écriture, la mémoire, l’imaginaire et le lecteur. Cet ouvrage inédit paraît aujourd’hui, quarante ans après sa mort, et en accès libre en ligne. C’est un événement.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

Dans Lieux, l’auteur de La Vie mode d’emploi décrit douze lieux parisiens sur le mode des choses vues, puis les redécrit plus tard de mémoire, et ainsi de suite pendant douze ans. Une construction mathématique tout oulipienne, qui stimule l’écriture, la mémoire, l’imaginaire et le lecteur. Cet ouvrage inédit paraît aujourd’hui, quarante ans après sa mort, et en accès libre en ligne. C’est un événement.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

Georges Perec a disparu il y a quarante ans, en mars. Disparition, le mot lui va bien. C’est le titre d’un de ses romans qui lui a valu la célébrité : sa rédaction était entièrement fondée sur l’effacement de la lettre « e ». Un roman sans « e ». On ne mesurait pas tout à fait, alors, que « e », c’était aussi « eux », c’est-à-dire sa mère et ses grands-parents, pris dans les rafles de 1942. On s’en tenait donc au jeu consistant à relater un fait divers sans jamais employer la voyelle la plus fréquente en français. Lequel fait divers rappelait l’enlèvement de Mehdi Ben Barka par des barbouzes liés au roi du Maroc. Rien d’anodin.

La parution de Lieux est un événement. Non seulement on peut lire le livre qui paraît, mais on peut également se connecter au site créé pour l’occasion, lire sur écran l’ensemble de l’ouvrage, et tout ceci gratuitement. Autant dire que c’est un cadeau fait à tous ceux qui aiment l’auteur des Choses, et à qui voudrait le découvrir, en jouant.

En effet, il est possible de choisir son parcours pour lire les divers textes, partant d’un point de Paris à un autre, pour s’imprégner de cet univers à la fois banal et singulier. Un tel projet incite à créer : le lecteur a ses lieux, qu’il peut décrire en ne s’attachant qu’aux indices ou détails objectifs, constatables par tout un chacun, ou en se souvenant, puisque tel est le principe qui gouverne ces quelque six cents pages.

Douze lieux importants de son existence

En 1969, Georges Perec écrit une lettre à Maurice Nadeau, son éditeur, dans laquelle il récapitule son projet : « J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place […], je décris “ ce que je vois ” de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’entrer dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau), je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte […] est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans, en permutant mes couples de lieux selon une table (carrés bi-latins orthogonaux d’ordre 12) qui m’a été fournie par un mathématicien hindou travaillant aux États-Unis. »

Le livre, comme le site, reproduit cette table, parmi de nombreux documents. Le site ajoute des inédits, des textes parus originellement en revue, des photos aussi. Les outils mathématiques ne sont pas nouveaux. Perec en emploiera pour La vie, mode d’emploi. D’ailleurs, les deux ouvrages se font écho : « Bartlebooth, en d’autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d’un projet unique dont la nécessité arbitraire n’aurait d’autre fin qu’elle-même »; ou encore, plus globalement : « Excluant tout recours au hasard, l’entreprise ferait fonctionner le temps et l’espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s’inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date ». L’arbitraire, comme la contrainte, favorise l’invention.

Un accélérateur d’écriture

Chez les membres de l’Oulipo (acronyme d’Ouvroir de littérature potentielle, groupe français de littérature inventive et innovante né au milieu du XXᵉ siècle), ce savoir mathématique est un accélérateur d’écriture, ou le moyen de créer de façon presque infinie. Le meilleur exemple en est l’ouvrage de Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, un ensemble de sonnets à fabriquer soi-même : chaque vers est disposé sur une languette, on en change, et voilà un nouveau poème. Perec offre à Calvino ses « Deux cent quarante-trois cartes postales en couleurs véritables », que l’on peut trouver dans le recueil L’Infra-ordinaire. Bien des ateliers d’écriture ont utilisé cette ressource parmi tant d’autres. L’œuvre de Perec, inspirée en ce sens de Jules Verne, joue beaucoup de la liste, de l’énumération, cherche une exhaustivité qu’Espèces d’espaces propose à sa manière. Encore un livre qui donne à penser, à se rappeler, à écrire. C’est la formidable vitalité qui demeure, par-delà les années. On partage les livres de Perec, on ne contente jamais de les lire.

Mais le jeu n’est pas tout. Perec veut inscrire ce qui manque : « Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose ». La phrase qui éclaire Lieux fait écho à la première phrase de W ou le Souvenir d’enfance : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » La suite dit pourquoi, et en indique les effets, d’abord protecteurs, puis douloureux. Dans Lieux, Perec revient sur la rue Vilin qu’il habitait : « Même compte tenu de ces diverses particularités, il reste inconcevable que je n’aie aucun souvenir de la rue Vilin où j’ai dû pourtant passer l’essentiel des sept (ou six) premières années de ma vie ; j’insiste sur cet « aucun » ; cela signifie : aucun souvenir des lieux, aucun souvenir des visages. L’énumération qui suit est une énumération de phantasmes, petites scènes mi-réelles, mi-inventées (ou bien : les unes un peu réelles, les autres totalement inventées) dans lesquelles j’apparais (comme bébé, bambin, enfant, sans corps ni visage défini) au milieu d’êtres sans visage, comme des personnages de Chirico ». « En remontant la rue Vilin » sera l’un des textes publiés en revue ; des photos prises par Christine Lipinska témoignent de son trajet. Elles gardent quelque chose d’émouvant.

Fugue infinie

Un autre lieu de la jeunesse, plus précisément de l’adolescence, est le rond-point des Champs-Élysées, ici appelé « Franklin ». Un texte complet en est sorti, qui s’intitule « Les lieux d’une fugue ». Il rappelle l’événement sous une forme littéraire (avec emploi du passé simple et d’une troisième personne) qui revient dans Lieux à la première personne, parmi les souvenirs. Cette expérience, à la fois exceptionnelle et banale par la façon dont il la relate, est de celles qui le rapprochent de Patrick Modiano. Les deux écrivains ne se sont jamais rencontrés, leurs œuvres sont différentes, mais le thème de la fugue, présent dans Dora Bruder, et la trace indélébile laissée par l’Occupation les lie. Comme le goût de Paris, leur capacité à y rêver indéfiniment en arpentant les rues, en fréquentant des salles de café remplies et enfumées.

On pourrait multiplier les exemples de souvenirs tirés de Lieux, qui éclairent l’œuvre romanesque. Ainsi, l’écrivain habite au 5, rue de Quatrefages, évoque ce lieu à travers Jussieu ou la Contrescarpe, et situe au 7 de cette même rue l’habitation de Jérôme et Sylvie, héros des Choses. À ceci près que le numéro 7 n’existe pas. Toujours le jeu. Lieux commence par une rupture amoureuse, rue Saint-Louis-en-l’Île, et ne se termine pas. Perec avait pourtant des idées : « J’ouvrirai alors [en décembre 1980] les 288 enveloppes cachetées, les relirai soigneusement, les recopierai, établirai les index nécessaires ». Il s’interrogeait à la fin du texte 12 de Lieux : « On pourrait déjà se demander si l’accumulation des textes va produire un texte différent. Quel sera exactement mon travail au 1er janvier 1981 ? Relire et publier ? Établir un index ? (Sans doute) Tout réécrire, en ne me servant de ces textes que comme de notes ? » Sur les 288 textes prévus 138 existent. Certains endroits ne changeaient pas assez pour que l’écrivain puisse écrire les faits, le « réel » après 1975. D’autres projets l’occupaient, l’occuperaient jusqu’en 1982. Les textes sont tous à notre disposition, apparemment. La combinatoire qui gouverne nos plaisirs est donc presque infinie ; nous lirons et rêverons.

N. C.

Georges Perec, Lieux, Le Seuil, bibliothèque du XXIe siècle, 612 pages, 27 €


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Norbert Czarny