Oraux du Capes : la prime aux programmes ?

Crédit photo : ministère de l’Education nationale

En septembre 2021, les nouvelles maquettes de formation des enseignants seront mises en œuvre dans les INSPÉ. Il s’agira donc d’une année probatoire. En attendant, la publication des sujets « zéro » corrigés donne une première idée de la philosophie des deux nouvelles épreuves orales d’admission.
Par Antony Soron, maître de conférences, formateur agrégé de lettres, INSPÉ Sorbonne Université.

Démarrage à la rentrée. Les épreuves d’admission du Capes de lettres nouvelle formule maintiennent l’idée de deux oraux complémentaires, tout en conservant le principe des options qui présidait jusqu’alors : théâtre, cinéma, FLE, etc. Toutefois, elles changent très nettement de nature.
Aussi devra-t-on désormais opérer une distinction entre « la leçon » et « l’entretien », la seconde ayant une vocation plus transversale que la première. D’aucuns allant même jusqu’à l’apparenter à une forme d’entretien d’embauche, dans la mesure où elle est censée accréditer ou non la posture du futur enseignant en fonction, notamment, de son positionnement éthique et sa connaissance du système éducatif.
À l’inverse, à la première épreuve d’admission est conférée une teneur fondamentalement disciplinaire. Il s’agit de vérifier à la fois le degré de compétences du candidat par rapport à son domaine universitaire (lettres/cinéma ; lettres/théâtre ; lettres/FLE, etc.) et sa capacité à transférer ses connaissances vers celles des élèves en fonction des axes programmatiques spécifiques à chaque niveau, de la classe de sixième à celle de première.
Une épreuve à dominante disciplinaire
Les étudiants de master 2, qui passeront les oraux 2022, seront donc confrontés à une « leçon » comportant deux parties distinctes. En premier lieu, il s’agira pour eux, de façon très classique, d’effectuer une analyse linéaire d’un texte donné. Les concepteurs de cette nouvelle épreuve lui attribuent, de fait, une première fonction : évaluer le degré d’expertise littéraire du candidat. Ce qui suppose que ce dernier déploie une méthodologie d’analyse textuelle rigoureuse en usant d’une terminologie adéquate. Rien de nouveau, et c’est tant mieux car, sans compétence en matière d’analyse littéraire, il y a fort à parier que toute potentielle didactisation tournerait à vide.
Dans l’organisation actuelle des épreuves d’admission, l’explication de texte, assortie d’un point de grammaire à étudier, constituait la première épreuve, complétée par une seconde, dite « d’option », dont l’enjeu était la conception d’une séquence didactique. Le nouveau modèle consiste en un regroupement des deux anciennes épreuves en une seule.
Attention : il n’est plus question, dans le libellé, de « séquence », mais bien de « séance ». Autrement dit, le candidat est mis en situation d’opérer un transfert entre son explication universitaire et le traitement du même texte dans une classe avec des élèves. À titre d’exemple, dans l’option « lettres modernes », la consigne se présente comme suit :
« Puis, en prenant appui sur le document associé, vous proposez une exploitation de l’ensemble du corpus, en classe de troisième, dans le cadre d’une séance dont vous définirez les enjeux. »
En l’occurrence, le candidat aurait, dans un premier temps, à expliquer un extrait des Satires de Boileau, intitulé « Les embarras de Paris » (1660), avant de concevoir une séance mettant en lien ce texte et un photogramme issu du film de Jacques Tati, Playtime (1967).
Les programmes à toute épreuve…
La deuxième partie de l’épreuve reste très relativement didactique, au sens où elle n’implique pas un approfondissement extrême. En effet, il s’agit d’abord pour les candidats de travailler méthodiquement les programmes qui leur donneront à la fois le cadre et les axes du développement attendu.
On rappellera aux néophytes que le terme « programmes » n’est plus synonyme stricto sensu de corpus de textes prescrits à l’étude dans une classe donnée. Les programmes, tels qu’on les retrouvent par le biais du site ministériel, en disent plus que cela, insistant sur les enjeux de tels ou tels apprentissages, et même de méthodes à privilégier. Dans les faits, il reste évident que la qualité de l’explication de texte va nécessairement conditionner la réussite de l’ensemble de l’épreuve. Un candidat ayant mené une explication indigente, voire hors sujet, ne gagnera pas beaucoup de crédit, même en énonçant des idées pédagogiques innovantes.
Le conseil reste d’améliorer sa technique explicative durant la phase de préparation, tout en développant sa maîtrise des textes canoniques du patrimoine littéraire français. La connaissance affinée des programmes complétant le plan d’autoformation.
Le contre-exemple du sujet de français du diplôme national du brevet 2021
Compte-tenu de l’importance des programmes dans la préparation du nouveau CAPES, le sujet de français choisi cette année pour le « brevet » a fait rugir de nombreux professeurs de lettres sur les réseaux sociaux. Le texte, extrait du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier (1863), n’était bien entendu pas en cause, ni non plus le photogramme associé issu de La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1964). L’ensemble correspondait parfaitement à un sujet de l’épreuve d’admission du CAPES option « lettres modernes » ! À un détail près cependant : le libellé du sujet n’aurait certainement pas proposé une « exploitation de l’ensemble du corpus » pour une classe de troisième, mais bien plutôt pour des quatrièmes dans le cadre du thème « La fiction pour interroger le réel », où l’étude du « fantastique » prime.
Le sujet hors sujet de juin 2021
Quel beau texte d’ailleurs que celui qui évoque tout particulièrement « la chambre à coucher fantastique » et « des bruits effrayants et singuliers » ! Quel beau texte, oui, mais hors-programme pour les troisième qui étudient les axes « Dénoncer les travers de la société », « Se raconter » ou encore « Individu et pouvoir ». Quelle ironie que le sujet du diplôme national du brevet ne correspond pas aux programmes de la classe auxquels il est censé se rapporter.
Après des mois d’une situation invraisemblable où chacun a pu mesurer, pour reprendre les mots de ce cher Boileau, que « le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable », on n’aurait tort de ne pas s’amuser de ce manque de cohérence. Cependant, il faut rappeler que les professeurs sont légitimement attachés aux programmes, non de façon servile, mais parce qu’ils constituent un élément de garantie d’un traitement national. En ce sens, respecter les programmes revient à respecter une forme d’éthique professionnelle (laquelle figure dans les enjeux de l’épreuve d’entretien).
Gageons qu’en tant que formateur de lettres en INSPÉ, cette dernière vérité générale constituera les premiers mots à dire aux master 2 « cru 2022 », ceux-là mêmes qui vont essuyer les plâtres du nouveau CAPES. Gageons aussi – en remerciant les concepteurs du sujet du brevet 2021 – que ce sera le premier support de cours sur lequel l’esprit critique des futurs étudiants gagnera à se faire les dents.

Antony Soron

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